CHAPITRE SECOND
L'AMOUR FIUAL
Si l'amour paternel et l'amour maternel sont providentiellement instinctifs, on n'oserait en dire autant du sentiment filial ; car en dépit des apparences, il n'est point le résultat de Pinnéité, mais le produit de l'éducation.
L'ignorance et la faiblesse de l'enfant ne permettent pas qu'il en soit autrement; car, pour savoir aimer, il faut avoir vécu...
Une nourrice, une domestique est chargée exclusivement d'un enfant : si les parents ne se révèlent pas aussitôt que la vie de relation s'établit pour lui, s'ils ne lui apprennent point l'amour filial, le bébé, ne leur en déplaise, n'éprouvera aucune privation à rester moralement orphelin.
L'enfant qui vient au monde recherche d'instinct sa mère, mais il ne montrera pas moins d'avidité à prendre le biberon qu'on lui substituera. C'est le liquide nourricier qu'il souhaite.
Il est semblable à l'oiseau qui frémit de joie à
l'approche de la becquée, qu'il la reçoive dans un buisson ou dans une cage dorée.
La loi de conservation, propre à tous les êtres, met en jeu les instincts, et les perpétue.
Mais il est curieux de constater, qu'en général, la nature ne se propose que la sauvegarde de l'espèce.
Ainsi, chez les animaux inférieurs qui se suffisent dès leur naissance, l'attachement ou maternel ou filial est insaisissable, si tant est qu'il existe seulement à l'état d'ébauche.
En effet, il semble sans objet, puisque les petits savent dès la première heure pourvoir eux-mêmes à leurs besoins.
A un degré plus élevé, on voit l'oiseau chercher une pâture convenable, réchauffer et protéger sa jeune couvée. Pourtant, dès que celle-ci aura grandi, le nid sera déserté, et rien ne survivra de la sollicitude ni de l'amour respectif : on ne se reconnaîtra plus!
Il en serait ainsi de la famille humaine, si à l'instinct, ne venaient s'ajouter les considérations morales des bienfaits reçus, et l'affection raisonnée qui en est l'heureuse conséquence.
Les sympathies d'organisation et les affinités natu-
relies, qu'on nomme voix du sang , sont impuis * santés à produire un lien durable et vrai.
La voix du sang a parle », disent les poètes et les dramaturges, qui ont l'oreille plus fine que le commun des mortels, paraît-il...
Soit, elle parle ...!
Concédons même , sans en être convaincu que, grâce aux révélations de cette voix intérieure , une mère devinerait la substitution de son propre enfant dont les traits lui auraient été soi gneusement cachés... En tout cas, ce dialecte mystérieux n'est pas compris des enfants, tant qu'ils ne sont point parvenus à un développement intellectuel, assez avancé.
Et encore, faut-il qu'on leur ait appris a aimer!
L'erreur est de croire qu'un enfant aimera d'instinct, et naturellement.
C'est une illusion complète 1
L'enfant va à vous, poussé d'abord par le besoin seul.
Il ne commencera à vous chérir, que quand il appréciera vos bienfaits.
Nous oserons donc écrire, pour les penseurs, cette vérité à forme paradoxale : V amour filial vient des parents.
Dans une pièce populaire, qui a fait les délices des faubourgs parisiens, on représente un jeune marin, revenant dans son village après de longues années d'absence...
Pendant trois actes consécutifs, on le voit sauter au cou de tous les hommes de cinquante ans qui Rapprochent de sa chaumière, et s'écrier chaque fois, avec transport : « Viens sur mon cœur ! la voix du 4 sang qui ne ment pas, me dit que tu es mon « père. »
Voisins et passants, subissent tous la rude étreinte du marin expansif et sentimental.
Savoir se faire aimer, n'est pas la moindre difficulté de la science paternelle : la mesure de l'affection suggérée, sera proportionnelle à la reconnaissance qu'on parviendra à inspirer.
Qu'au plus tôt donc, l'enfant apprenne que ce sont les parents qui procurent le foyer où l'on trouve abri et secours...; que si le père en sort fréquemment, c'est pour aller gagner l'argent nécessaire ou gérer la fortune acquise... ; que la chaussure qui protège l'enfant contre les meurtrissures du chemin, le vêtement qui le couvre, la nourriture qui le soutient, ont été achetés ou commandés par les soins de la mère, et que tout lui ferait défaut s'il était abandonné à lui-même.
Écoutons ces lignes si charmantes et si vraies :
« L'enfant grandit : peu à peu son âme se développe; il commence à comprendre. Les dirers soins dont il est l'objet, les caresses qu'on lui prodigue, font naître en lui des mouvements de tendresse. Le visage de sa mère qui lui sourit, sa douce voix qui lui parle, captivent ses veux et ses oreilles ; il devient
attentif, et rapporte les bienfaits qu'il reçoit à la main qui les lui dispense. La reconnaissance commence à poindre, et l'intelligence s'unit à l'instinct pour fortifier l'affection... Bientôt, ses petites mains caressent sa mère> un sourire montre qu'il la reconnaît ; en sa présence, il essaye de bégayer des sons..: il aime ! » {Des iiass. — Bel.) Tel est le fruit des leçons reçues.
Il ne s'agit point ici de philosophie, ni encore de morale : nous sommes en présence d'un petit être utilitaire par nature, égoïste par nécessité, pour qui les sensations jouent, au début de l'existence, un rôle prépondérant.
Aux parents d'épurer, de transformer, d'élever ces impressions jusqu'au niveau supérieur du sentiment, produit effectif d'une éducation bien ordonnée.
ÉLEVER! mot admirable, qui esta lui seul un programme magnifique et un guide lumineux; élever! c'est-à-dire, faire monter ces jeunes âmes vers les régions à' En-Haut où rayonnent l'idéal, la vérité, Dieu lui-même!
Inversement, Pégoïsme qui rapetisse et abaisse en ramenant tout à soi, dénature ou même étouffe les tendresses filiales, ainsi que les généreux élans du patriotisme.
En effet, la paternité entre si profondément dans l'idée de patrie qu'elle lui a donné son nom : terra
paina. La Patrie! c'est la terre des ancêtres, là où ost né notre pèreî
Ce que Ton aime dans le ciel du pays, les montagnes, les cours d'eau et les forêts, c'est moins la nature que la famille, dont elle évoque le puissant et impérissable souvenir ! En sorte que ces deux idées sont également vraies et providentielles : la Famille est une petite patrie; et la Patrie est la famille agrandie 1
Aussi ne frrouve-t-on pas un bon citoyen, dans un mauvais fils...
Que de fois n'entend-on point les parents se plaindre que leurs enfants les aiment bien moins qu'ils ne les chérissent eux-mêmes!
Cela revient à dire : que l'amour paternel ou maternel est plus vif, plus intense, plus large, plus absolu que l'amour filial.
Or, c'est vrai... !
Mais si les enfants aiment autant qu'ils le peuvent, quel reproche encourent-ils?
Ici, pour n'être point injuste, il importe de remarquer que chacun paye sa dette d'affection en deux échéances successives: aux ascendants; puis, à la descendance.
L'amour filial est commeune lettre de change, tirée par le grand-père sur le fils, au profit des petits-fils. Le père rend ce qu'il a reçu lui-même : il y a là pour
ainsi dire, une « substitution » do tendresse, dont let bénéficiaires sont les descendants.
L'affection, comme les fleuves, Descend, et ne remonte pas,
dit un poète dans son exagération lyrique.
La vérité est, que les parents reçoivent personnellement en retour moins quils n'ont donné : cela est incontestable! Et c'est en quoi on est fondé à dire, dans ce sens très restreint, que tous les enfants sont des ingrats.
... « Mon père me Ta cent fois répété! j> ajoute avec une incomparable naïveté le légendaire M. Poirier.
« En tout ceci, dit M. Deschanel il s'agit d'une « question de degré. Si le père et la mère ché- « rissent, ils ont le droit d'être en vetour tendre- « ment aimés. Us goûtent à la fois ces deux bonheurs, « les plus grands qui existent : celui d'être aimés et « celui d'aimer. Tout le sujet de leur tristesse se * réduit donc à ceci : ils sont aimés avec tendresse « tandis qu'ils chérissent avec passion. »
Oui! avec passion! mais passion saine, forte % féconde en vertu; passion sans fiel et sans fièvre, passion pure dans son essence et sainte dans son but... : l'Amour* sans ses abaissements!
L'observation confirme les remarques qui précèdenL
Cest seulement en effet lorsqu'on est appelé à rendre à ses propres enfants l'affection reçue, que l'on comprend ce qu'on doit à ses propres auteurs.
Or, cette insouciance relative , dans laquelle on grandit pendant les années folâtres de la jeunesse, est une vraie faveur de la Providence?
Hélasl s'il fallait au début de la vie ressentir toutes les émotions, tous les troubles, toutes les angoisses qui nous assaillent au cours de l'existence, on n'aurait plus à l'âge mûr, ni la force, ni l'énergie, ni... les illusions nécessaires pour se donner à l'éducation des siens...
Mais alors î les parents ne sont-ils pas bien à plaindre ? et cette inégalité à leur détriment, n'estelle point pour eux une juste cause d'amertume...? Pour répondre à cette objection il faudrait d'abord résoudre ce problème moral :
Qui est le plus heureux de celui qui aime, ou de celui qui est aimé?
C'est le premier, croyons-nous : beatius est dare quara accipere.
D'ailleurs, ces tendresses paternelles réservées en partie aux petits-fils, loin d'éveiller la jalousie ou les susceptibilités de l'aïeul, sont pour lui la monnaie préférée dont il entend être payé de ses soins.
Son amour désintéressé va jusque-là...
Telle est la solidarité infinie des tendresses familiales, confondues dans ce trésor commun, cet apanage collectif : le foyer 1
Oui, il restera toujours vrai ce refrain du poète:
Allez enfants, douces chimères, Rêve menteur qui nous charmez !
Vous n'aimerez jamais vos mères, Autant qu'elles vous ont aimés.
Citons en terminant l'étrange poésie de M. Riche* pin traduisant, d'après la sombre légende bretonne, l'infini de Y amour maternel :
Y avait un' fois un pauv' gas Qu'aimait cell'qui n' l'aimait pas.
Elle lui dit : apport' moi d' main L' cœur de ta mèr' pour mon chien.
Va chez sa mère et la tue!
Lui prit 1' cœur et s'en courut...
Gomme il courait, il tomba, Et par terre 1' cœur roula.
Et pendant que 1' cœur roulait, Entendit l'cœur qui parlait; Et T cœur disait en pleurant :
T es-tu fait mal mon enfant ... ?
Alternez ce rythme bizarre, cette cadence désordonnée mais pleine de saveur, avec le Lon-lon-laire, eh! lon-lon-là! traditionnel; et vous aurez un chant saisissant, aussi puissant de sauvagerie, que plein de touchante tendresse.
La rusticité de la forme met encore plus en rolief, ce semble, la délicatesse de l'idée.
L'AMOUR PATERNEL — L'AMOUR FILIAL a«7
La femme d'un noble Vénitien ayant vu mourir son fils unique, s'abandonnait au désespoir...
Un religieux tâchait de la consoler : « Souvenezvous, lui disait-il d'Abraham, prêt à immoler son
fils sur Tordre de Dieu qui voulait l'éprouver. »
c Ah! mon père, répondit-elle avec impétuosité, Dieu n'aurait jamais demandé ce sacrifice à une mèrel »