‹ Les enfants mal élevésChapitre 89 sur 125 · SECOND PORTRAIT · texte numérisé non relu

SECOND PORTRAIT

c La franchise un peu rude «de M. X. meplait beaucoup:

c avec lui, on sait à qui l'on a c affaire. Au lieu de blâmer en « arrière, il vous dira très loya- « lement en face ce qu'il a sur « le cœur: j'apprécie fort cette i franchise. »

« Connaissez-vous son frère?

f Dieu qu'il est laid! il est c affreux! Au fond, ce n'est « pas un méchant homme, ni c un aigle non plus..., car je c crois que s'il n'y avait eu t que lui pour inventer le pi- 4 crate...! »

« Certes, son frère est loin « d'être un Adonis; mais sa « bonté et sa distinction font « oublier son visage. C'est un « homme qui aime mieux gar- « der un bon mot ou une cri- « tique que de se faire valoir c aux dépens d'autrui. »

c Je ne sais si'je me trompe ; t mais il m'a l'air un peu ja- « loux, ce Monsieur !Avez-vous « remarqué qu'il ne quitte pas c sa fcrame un instant; il est « toujours sur ses talons... On c dirait qu'il craint qu'on ne « l'enlève I Quel crampon ! »

« Dès qu'il a un moment, il « s'empresse d'accompagner sa « femme : leur bonheur est « d'être ensemDÎe, et ]e trouve « cela fort heureux. Il y a tant « de maris qui préfèrent s'aller « distraire au cercle, en délai»- « sant leur foyer! i

Ou inversement :

« C'est un drôle de ménage, « tout de même ! Je veux croire c qu'ils n'ont rien à se cacher ; c mais enfin I jamais on ne les c voit ^nsembIe. Avouez que i c'est au moins bizarre que « chacun aille ainsi de son « côté... »

c Le pauvre mari nes'apparc tenant pas et ne voulant pas « priversa jeune femme dedist tractions, lui laisse la plus i entière liberté; cela prouve c sa confiance en elle. Et c'est f à la louange des deux, i

Supposons maintenant le mari s'ingéniant à concilier ses occupations avec les devoirs du monde, dans l'espoir d'échapper à la qualification, toujours désagréable, « d'espèce d'ours qui n'ose se montrer » ; ou même conservant les vieilles traditions de politesse française, ridicules paraît-il de nos jours.

Il se presse, pour être libre deux heures plus tôt ; se décide à veiller plus tard, afin de disposer d^ quelques quarts d'heure en faveur de ses amis...

Écoutez le pour et le contre:

t Ah ça! il n'a done rien à « faire, ce bon M. X...Franchec ment ! ce n'est pas aux maris « à rendre des visites. Gela ne « se fait plus ; ce n'est plus de « notre temps. *

t M. X... est fort retenu, c cependant, en homme poli, c il trouve encore le temps d'al- « 1er serrer la main de ses vieux c amis ou de prendre de leurs t nouvelles. »

i Je me demande toujours ce « que doit être « l'intérieur »

• des X... La mère, asamaison i à surveiller! Eh bien! on ne

• peut aller dans une vente de c charité sans l'y rencontrer :

« je crois qu'elle y vit. Remar- « quez que j'admets que l'on « ait son œuvre, mais au fond, f entre nous, je crois que ça « l'amuse de courir un peu de

• tous côtés, pour voir, se faire

i MmeX... certes, ne manque « pas d'occupations; mais elle c comprend que s'il n'y avait, « pour s'intéresser aux œuvres, « que ceux qui n'ont rien à « faire, les pauvres attendraient « longtemps ! Dans sa charité « qui ne se lasse pas elle se c multiplie ; son dévouement « grandit avec les besoins et i les misères qu'elle voit de « près. Elle est vraiment admi-

« voir, jouer à la femme ré- « pandue et nécessaire... On u. dirait qu'on ne peut rien sans k elle, et que le monde péri- « rait si elle n'existait pas ! »

« Je comprends qu'on soit « économe; mais enfin les X...

« mènent une existence qui < n'est pas en rapport avec i leur situation. Dans cette « maison-là on couperait un « liard en quatre... en six « même ! »

Ou au contraire :

« On mène si grand train chez « les X .. que je me demande de où ils trouvent l'argent !

• J'ignore si le mari tripote :1e ■ fait est qu'il est mêlé à un tas « d'opérations...! Mais je n'en « sais rien, je répète ce qu'on « dit... Enfin, il ne serait pas « étonnant du tout, qu'il y eût « des dettes là-dessous... C'est « même bien probable. »

« Avez-vous remarqué com- « me Madame X... paraît satis- « faite de sa petite personne?

« Elle est vraiment trop amu- « santé avec ses airs enfan- « tins! Elle croit avoirtoujours « vingt ansl Cependant il faut « savoir être de son âge... Je « trouve, moi, qu'il n'y a rien « de ridicule comme de faire « la jeune., quand on pourrait « être grand'mère. »

« On n'a pas l'air de s'occu- « per énormément des enfants « à ce foyer-là... Les parents

« rable de zèle, d'abnégation « et de courage! on peut dira « que c'est la mère des pau- « vres. Ab! si beaucoup l'imi- « taient... ! »

« LesX... ont une belle sice tuation, mais ils ont des « goûts fort simples et une « vie très modeste. Chez eux, « rien ne se perd, l'ordre y « est parfait : les pauvres « après tout y trouvent leur « compte... »

« Les X... dépensent beau- « coup; c'est heureux pour le « commerce qu'il y ait des « gens comme cela; mais le « mari est un travailleur « acharné qui se donne un « mal énorme alors qu'il pource rait se reposer un peu. Son ce industrie est prospère, et je « crois que malgré leur genre « de vie, ils mettent encore c< de l'argent de côté. »

ce Ce qui me plaît surtout ce dans la bonne Mme X... c'est ce qu'elle est gaie, aimable, acce tive, comme une jeune fille.

c< C'est surtout une de ces perce sonnes, qui prennent des ane< nées sans vieillir; et comme ee chez elle l'esprit reste frais « et naïf, sa toilette ressemble « un peu à son esprit. Il est « certain qu'elle ne paraît pas « du tout son âge, à beaucoup « près I »

« M.etMmeX...ontàcœurde eedonneràleurs enfants une ini « struction soignée : aussi ont

i trouvent plus simple sans i doute, d'avoir je ne sais c combien de maîtres et de maî- « tresses\ cela leur coûte cher, mais leur laisse plus de [ liberté. •

c ils fait choix pour eux des t meilleurs pofesseurs. Ils ont « mille fois raison ! car avec c des étrangers , les enfants c travaillent bien mieux : ce c n'est pas contestable! >

Brisons-là...t

Les faits interprétés sont exactement semblables, n'est-ce pas? les personnages sont identiques?

Et cependant voyez comme les tableaux diffèrent î

Croit-on que les enfants de Pun ou de l'autre de ces portraitistes, auront les mêmes sentiments, porteront les mêmes jugements sur les choses et sur les hommes... ?

Saurait-on leur demander la douceur du caractère, l'aménité de l'esprit, l'affabilité des manières, alors qu'ils ne respirent qu'une atmosphère d'aigreur et de blâmes incessants!

A force de ne regarder que le profil borgne, le malveillant finit lui-même par ne plus voir que du mauvais œil.

Pour nous, ayons soin de placer nos enfants du côté où rayonne l'âme et l'intelligence.

Leur caractère y gagnera...

Et la réputation du prochain aussi I

Imaginez- vous un de ces hommes à l'esprit chagrin, entreprenant un magnifique voyage..;

Vous croyez qu'à son retour, il va se montrer plein d'enthousiasme pour les merveilles incomparables des musées, les splendeurs des couchers de soleil,

les spectacles grandioses de la montagne... ? Vous croyez qu'il va vous décrire avec intérêt les fureurs de l'Océan et le calme mystérieuxdes lacs.., les cimes abruptes et les rochers escarpés.., les précipices insondables et les horizons sans fin... ?

Détrompez-vous 1

Sa narration consistera dans l'histoire détaillée de mésaventures banales ou d'incidents minuscules.

Cet homme ne sait pas admirer : il ne se complaît que dans les doléances et les critiques :

« En se rendant à la gare il a eu une altercation avec le cocher... ; un employé du chemin de fer lui a donné une indication inexacte... ; il a voyagé avec des gens absolument sans gêne et mal élevés...; dans telle ville, il a failli perdre son portefeuille ; dans telle autre, il est descendu à un hôtel détestable. . . ; ici, le guide l'a rançonné au double du tarif, ou bien le facteur a laissé choir sa malle... ; là, on a déchiré son paletot... ; ailleurs, on lui a marché sur le pied...

Et ainsi de suite, toujours ! toujours !

Bref, pour lui : se lamenter, narrer la série de ses déceptions et de ses déboires, se remémorer les maladresses ouïes bévues... des autres, cela s'appelle : rendre compte de ses impressions de voyage!

Le reste n'est rien : pas plus l'Art que la Nature.

Ces sortes de gens voient dans le soleil, plutôt les taches que les rayonnements éblouissants ; dans

l'Apollon d'Antium, plutôt la réfection des mains que l'œuvre même ; dans Cicéron, ils ne remarquent que la verrue ; dans les toiles de Michel-Ange, que les traces d'humidité ; dans l'obélisque, que les dégradations de la base...

Cueillent-ils une rose au parfum exquis et aux pétales de velours. . ? Ils s'empressent de la retourner, pour chercher dans le feuillage.. . la petite bête qui pourrait bien s'y cacher.

Ames dépoétisées, esprits sans douces illusions, cœurs desséchés, ah I que vous êtes à plaindre ! Que de joies saines et réconfortantes vous étouffez sous ce naturalisme à la fois pesant et mesquin !

Vous ignorez donc combien il est bon de voir beau, et de penser bien!

II. — Quand on juge seulement sur les apparences , on risque de commettre les erreurs et les injustices les plus regrettables.

Le trésorier d'une œuvre charitable nous a raconté qu'un jour, sollicité pour une quête imprévue, il dût emprunter une menue pièce de monnaie, et fut très étonné de se la voir réclamer quelque temps après. Étant donnés la grande fortune du prêteur, la modicité extrême de la somme et son emploi charitable, cette demande était vraiment étrange, et semblait dénoncer une ladrerie presque scandaleuse. <i Mais bientôt, ajouta le narrateur, j'appris d'une façon positive, que ce monsieur était celui qui, deux jours auparavant, m'avait fait parvenir un don anonyme de

cinq cents francs pour nos orphelins... Sa démarche singulière, méritoire et respectable s'il en fût, n'avait d'autre but que de mieux masquer sa générosité discrète, en satisfaisant aux saintes pudeurs de sa charité. »

Et il reprit en rougissant : « Quand je pense que « j'étais tenté de ridiculiser cette âme d'élite ! Je ne t me le serais jamais pardonné. Certes, j'aurais eu « beau jeu! les rieurs eussent été pour moi, et ma « critique eût paru aussi juste que naturelle... J'au- « rais commis là cependant une bien méchante c action ! »

Comme on parle sans savoir !

On s'empare d'une idée incidente, d'un mot accessoire, d'une vraisemblance ou d'une simple supposition, et l'on prononce des arrêts, aussi impertinents que solennels :

— Mme A..., dit-on, prend de sa personne un soin ridicule... ; mais on ignore qu'elle est atteinte d'une maladie de cœur qui, à chaque instant, la menace d'un dénouement fatal.

— Mlle B... redoute à l'excès les chevaux et tremble à leur approche : on se rit de sa pusillanimité... ; mais on ne sait pas qu'un de ses parents a été broyé sous une roue, par un imprudent cocher.

— M. C... pousse l'économie jusqu'à la lésinerie, assure-t-on... — Non, il s'est promis de payer secrètement les dettes de famille, dettes sacrées pour lui. Nous avons vu le ca» * ^Qû 000 francs ont été ains

remboursés, en dépit du bénéfice d'inventaire qui, légalement, dispensait l'héritier de toute charge.

Et de quel ton tranchant et sententieux ne rendon point ces oracles ! Avec quelle sérénité glorieuse ne signale-t-on pas ce qu'il aurait fallu, ou ce qu'il faudrait faire ! a C'est si simple ! si facile ! » ajoutet-on d'un air dégagé... Oui ! c'est très simple pour qui n'est point instruit des situations vraies.

Or, quand on a la constance d'aller au fond des choses et de remonter aux causes déterminantes, dix-neuf fois sur vingt, on reconnaît que celui qu'on blâmait avait ses raisons pour agir ainsi, et... qu'il avait raison.

— Ajoutons une considération qui montrera combien nos appréciations doivent être réservées, quand il s'agit de conclure devant nos enfants d'une manière défavorable.

Telle personne qui ne se refuse rien, pas même le superflu, voyant par hasard chez un pauvre un petit objet inutile, ( ou un plat un peu meilleur que ce qui est nécessaire pour ne point tomber d'inanition), dira facilement : « Du moment qu'il peut se payer des friandises, il n'a pas besoin de mes secours. »

Et l'on resserrera les cordons de la bourse prête à s'ouvrir.

Ce pauvre s'est acheté une chose inutile ? Il a

tort, on doit le blâmer Mais avouons que ce tort

consiste peut-être à s'être accordé une fois, ce que nous nous concédons chaque jour, sans même y penser.

Et puis, se l'est-il payé...?

Wlè LES ENFANTS MAL ÉLEVÉS

Étuïidé de trouver un jour chez un cordonnier des plus malheureux, père de six enfants, une tarte fort engageante, nous nous mîmes en quête, et bientôt, nous apprîmes qu'un pâtissier voisin, exploitant habilement une date anniversaire, venait de faire cet envoi alléchant, dans l'espoir de se dispenser de payer des chaussures dues, depuis trois années déjà, au pauvre ouvrier.

Eh bien i si l'on s'en était tenu aux apparences, ce digne pauvre eût été conspué, et jugé sans merci.

Songez donc! c'était crime impardonnable 1 quinze ou vingt sous de tarte pour huit personnes î

Il y allait de sa radiation définitive de la liste des indigents : on pouvait assurer qu'on faisait bombance dans la mansarde, et que les haillons sordides cachaient le bien-être et l'aisance...

Nous nous promîmes de retenir l'anecdote, je devrais dire la leçon, pour en profiter d'abord, et la remonter ensuite.

Qu'au décès d'une pauvresse, on découvre dans une paillasse un rouleau de titres au porteur.. : la presse entière racontera l'épisode avec tapage ; et durant un hiver, un peu partout , on entendra narrer, avec ou sans variantes, l'histoire de cette indigne exploiteuse. Plusieurs s'en autoriseront pour montrer désormais une parcimonie presque cruelle en matière de bienfaisance ; et l'on oubliera l'immense légion de ceux que la faim torture |

... Huit jours après, on pourrait savoir, que cette prétendue drôlesse était une femme admirable qui, maigre :a détresse, avait religieusement conservé le dépôt que lui avait confié un voisin, partant pour l'armée coloniale.

N'importe ! la légende restera ; et le scandale ne sera point oublié de sitôt.

III. — Ah ! la belle et utile fable que celle du Meunier, son fils et Vâne !

Tout en nous faisant un devoir strict d'éviter les personnalités, expliquons à nos enfants, mais avec tristesse, qu'il est hélas I des gens qui critiquent, comme la ronce déchire, comme la pierre blesse, comme la roue écrase, et devant lesquels il est impossible de jamais trouver grâce, par la raison qu'il n'est pas de démarche ni de mot qu'ils 1 n'interprètent dans un sens hostile.

Leur offririez- vous même votre bourse, imitant le personnage de Regnard, ils vous répondraient avec hauteur et colère : qu'ils savent fort bien que vous avez de l'argent et qu'ils ne demandent pas l'aumône... En vain, on se sacrifierait pour les satisfaire : on est assuré d'avance de n'y point parvenir, quoi qu'on fasse.

Il &R des amis qui vous remercient avec effusion quand Oous leur consacrez un jour par an : il en est d'autres, qui voudraient vous retenir une semaine près d'eux...., pour avoir tout le loisir de vous reprocher avec amertume la rareté de vos visites.

Dès lors la seule préoccupation en pareille occurrence, doit être, non de plaire, c'est irréalisable î mais de n'avoir rien à se reprocher en conscience !

Là est le point capital : « Fais ce que dois... »

Nous disions qu'il fallait renoncer à museler la malveillance, et que, par suite, on serait bien naïf d'hésiter à remplir son devoir dans Pespoir de complaire à chacun .

Citons un exemple typique :

Le jeune comte de X... a vu mourir son père victime des plus odieuses calomnies, colportées par de lâches serviteurs éconduits...

il se promet de tout sacrifier, en ce qui le concerne, pour ne donner prise à aucune critique. Il se retire eu Picardie avec un vieux domestique dans une terre de famille, ne reçoit personne, fuit toute réunion, évite même de se montrer...

Or savez-vous ce qu'on nous a dit dans le pays ?

Textuellement ceci : « Chest pont naturel! ben chur qu'il faisoit del' fauche monnaie! »

... Voilà, lecteur, ce que vaut l'Opinion! la. Reine du monde, dit-on.

Ohl la misérable!

Gênez- vous donc pour elle... !

Oui, Ton peut poser en principe, que toujours, les1 malveillants s'ingénieront à juger défavorablement les faits et gestes du prochain.

Telle est la tendance formelle de la médiocrité qui croit s'élever, en abaissant les autres-

Est-il même une vertu ou une qualité qui ne puisse être présentée comme un défaut?

Nous ne le pensons pas.

C'est ainsi que l'on voit certaines gens à l'esprit étroit et haineux, pour qui les mots élogieux et les ermes bienveillants semblent définitivement rayés de la langue.

Dans leur vocabulaire détestable :

La bonté s'appelle :

La persévérance —

L'habileté Le courage L'activité La générosité Le pardon La franchise La politesse L'élégance La conversation Le silence Le calme Et la réserve

faiblesse,

entêtement,

ruse,

témérité,

enfièvrement,

ostentation,

platitude,

insolence.

flatterie,

fatuité,

bavardage,

bouderie,

paresse,

bêtise!

L'auteur de ce dictionnaire s'appelle : Y Envie.

Ceci rappelle les procédés suivants de quelque» ivocats généraux.

L'accusé marchait-il vite...? — Il se sauvait. Rèstait-il en place...? — Il faisait le guet.

Allait-il (Tun pas ordinaire...? — Il dissimulait.

Avoue-t-il... ? — C'est parce qu'il ne peut nier, tant les charges sont accablantes.

Et s'il niait.., sa perversité mériterait un châtiment exemplaire 1

Ici se place une observation bien grave, bien importante.

Quand nos fils commenceront à grandir, ce sera aussi le moment, (pour qu'ils ne se troublent ni la conscience ni les idées), de leur faire savoir qu*e dans le monde, il y a des extravagants et des audacieux qui émettent les affirmations les plus fausses ou les plus folles, en faisant preuve d'une gravité et d'une assurance imperturbables.

Et pendant ce temps-là, les hommes sensés sont à la gêne, et presque honteux! 1

Puis, pour ne s'émouvoir peint à l'excès si on les contriste et si on les prend à partie, nos enfants n'auront qu'à se persuader, qu'ils ne sont nullement tenus d'abdiquer leurs idées justes ou de changer les habitudes prises en famille, parce qu'il plaira au premier venu de leur conseiller le contraire, ou même de s'imposer insolemment.

Il va sans dire, que cette réflexion ne s'applique qu'aux influences extérieures, qui prétendraient corriger celles du foyer, sans y avoir nul droit.

Que de gens ont l'ambition de morigéner les autres, tout en ne sachant pas se conduire eux-mêmes! Combien encore ne sont guidés que par un calcul égoïste, ou par le parti pris systématique du sectaire !

En résumé, arrive un jour où, à peine d'être dupe ou victime, l'enfant a besoin d'être averti, en confidence, qu'il existe des sots, des menteurs, et des méchants.

Certes, mieux vaut mille fois sacrifier dans son esprit quelques personnalités excentriques ou gâtées, que de fausser son jugement.

S'en faire scrupule, serait de la charité à rebours. L'intérêt de nos fils d'abord!

L'impressionnabilité de notre caractère français, est pour les étrangers, un sujet de vif étonnement : elle n'a d'égale que notre terreur indicible du qu'endira-t-on ? un vilain despote 1

Une personne a une opinion qu'elle estime arrêtée et justifiée... Un contradicteur se présente : si ce dernier est tranchant, il va peut-être en quelques minutes agir sur cette personne, au point de l'amener à se réfuter dans l'instant d'après, d'une façon flagrante.

En effet, n'entend-on pas parfois terminer une I phrase avec un sens tout différent de celui qui s'annonçait, simplement parce qu'un des auditeurs a eu l'air de désapprouver l'appréciation émise?

Or, cette transformation provient moins de la

docilité vraie de l'esprit, que de la crainte de l'opinion.

Éclairons cette remarque au moyen d'un exemple, le premier venu.

M. A... rencontre M. B...

— M. A... : « Connaissez-vous la charmante villa que vient de construire notre ami ***? »

— M. B. : « Quoi! vous trouvez cela beau! Quant à moi, je n'ai jamais rieu vu d'aussi franchement laid. C'est horrible! »

— M. A. : ï Quand je dis, charmant! entendonsnous... De loin, l'ensemble est agréable: c'est gentil, voilà tout. »

— M. B. : a Gentil! mais mon pauvre ami où mettez-vous donc votre goût? c'est mal situé, mal construit, d'un dessin grotesque : et la distribution des pièces doit répondre à l'extérieur. »

... Comme M B. a le verbe haut et l'allure autoritaire, A. tout à fait intimidé ajoutera : « En ce qui concerne l'intérieur de la maison, je suis entièrement de votre avis ; et je me demaude même si c'est habitable. »

— M. B. : « Alors ! pour vous, mon cher, une maison inhabitable est une charmante villa? En vérité, vous n'êtes pas difficile! »

De plus en plus déconcerté, M. A. exécutera une volte-face complète, et ajoutera en baissant le ton : « Au fond, entre nous je pense comme vous que c'est affreux ; mais je voulais voir ce que vous en diriez . i

...*je lendemain M. A. parlant de cette propriété à un autre individu dira vraisemblablement : « Avez-

vous vu la maison de *** ? En voilà une bicoque 1 Quelle cassine 1 »

Toutefois, la scène pourrait changer encore du tout au tout, si le nouvel interlocuteur n'était pas moins catégorique dans un sentiment contraire.

Veut-on maintenant connaître la cause des critiques de M. B. ... ?

Rien de plus simple : il est architecte..., et ce n'est pas lui qui a été chargé de la construction.

Ainsi î en maintes circonstances, on prend pour idée générale, pour sens commun, ce qui n'est que l'avis intéressé d'un homme habile, ou le pr#pos inconsidéré d'un hâbleur qui fait tapage.

Que de virements soudains n'ont point d'autre origine !

Ah! s'il ne s'agissait, comme dans le cas présent, que d'appréciations sans portée sérieuse... Mais par malheur ! cette impressionnabilité excessive ébranle les convictions mêmes et les meilleures résolutions des jeunes gens, qui, en général, ne redoutent rien tant que de paraître raisonnables : une injure les blesserait beaucoup moins.

Cependant on n'est pas plus forcé de « hurler avec les loups, » que de braire avec les ânes.

Ajoutez que chacun ayant la prétention, indéniable après tout ! d'avoir ses idées et ses opinions propres, on en arriverait à l'affolement, si l'on s'imposait de tenir compte des avis et dp* conseils de tous.

— Votre père est malade : vous appelez le meilleur médecin possible... Le voisin d'en face trouve, lui, qu'il est de la dernière imprudence de s'en rapporter à un seul homme, dans une circonstance grave.

La fois suivante, vous jugez opportun de recourir à plusieurs docteurs... C'est le tour du locataire d'à côté d'affirmer qu'il y a légèreté sans pareille à en agir ainsi ; que c'est le vrai moyen de n'avoir aucun traitement sérieux...

« Quant à moi,ajoutera-t-il,je crois bien plus sage t de choisir, une fois pour toutes, un bon médecin « m'inspirant pleine confiance, que de faire venir <r des étrangers qui se contrediront peut-être, et, en « tout cas, ne connaîtront point mon tempéra- « ment. »

Et si vous en reparliez au premier monsieur, il vous répondrai* de son côté : « J'ai toujours pensé, € moi, que deux avis valent mieux qu'un : au moins, « si l'un se trompe, on a chance de le voir corrigé c par l'autre. Le meilleur médecin ne peut-il pas, « hélas 1 vous traiter à contresens? Est-ce que, en augt mentant le nombre des juges, on ne diminue pas t par là même les chances d'erreur ? Ce n'est pas « douteux ! »

Ah ! si la Sagesse en personne était appelée comme juge départiteur dans ce débat, il est vraisemblable qu'elle dirait à Vvn : vous avez raison; et à Vautre: vous n'avez point tort...

Quand on songe cependant que tout avocat est obligé de subir, plusieurs fois par mois, la réflexion suivante que l'interlocuteur estime péremptoire : « Vous aurez beau faire, cher Monsieur, lui dit-on « d'un air capable, je ne m'expliquerai jamais que t deux hommes honnêtes puissent, dans une même • affaire, plaider deux thèses opposées. C'est oui ou « non! le blanc ne saurait être le noir... »

L'idée ne vient pas à ces critiques que pour obtenir du gris, par exemple, il faut mettre en présence du blanc et du noir, et que, au sens philosophique, le gris représente assez exactement presque toutes les actions humaines, alliage de bien et de mal... de blanc et de noir.

Oui, au prétoire, révéler les fautes d'autrui pour éclairer ceux qui ont mission de juger, est une nécessité sociale et un devoir.

Mais voyez la différence ! Même dans ce cas exceptionnel, l'individu qu'on attaque est averti; et, si bon lui semble, il sera là avec son défenseur pour réfuter et pour se disculper.

Le médisant, lui, ne s'en prend qu'aux absents.

Enfin dans la vie, beaucoup de faits sont susceptibles de motiver des appréciations contraires, également soutenantes, parce que chacune d'elles renferme une part de vérité indéniable.

C'est là une manifestation de la liberté humaine dans l'exercice d'un droit .

Or, rien ne serait plus légitime que d'exprimei

son avis, si Ton ne se montrait intolérant et exclusif.

« Si je vais chez mon père, disait une dame veuve, « il me rappelle qu'il est très prudent à'accoutu- « mer de bonne heure mes fils au travail, pour « que plus tard ils ne s'épuisent pas dans un effort « surchauffé.

« Et si je me rends chez mon beau-père^ il me « conseille avec insistance de ne pas user trop tôt € leur petite intelligence : il faut avant tout les lais- « ser se fortifier ; après, le travail n'en vaudra que t mieux et sera pour eux un amusement.

« Ce n'est pas tout 1

« L'un, compte bien que je ne négligerai pas t l'hydrothérapie, si utile pour aguerrir les enfants « contre le froid, cause de la plupart des ma- « ladies....

« L'autre, veut me persuader que je dois leur « interdire rigoureusement les larges ablutions froi- « des, l'humidité par les temps mauvais pouvant « être mortelle...

a L'un, force mes fils à ingurgiter, quand même, « les mets qui répugnent à leur goût, parce qu'il « faut s'habituer à manger de tout...

« L'autre, avoue savoir, par expérience, qu'il y a « des dégoûts aussi accusés qu'invincibles, et que, « violenter la nature sans absolue nécessité, c'est « compromettre la santé bien gratuitement... »

J'imagine, qu'ici encore, Minerve elle-même chercherait à se récuser, plutôt que de porter un jugement formel

En entendant prôner autour de soi tant de préceptes, aussi contradictoires qu'absolus, on se de-

mande si ce n'est pas. comme objet perdu qu'on affiche la Liberté sur les murs !

Chose plaisante I il n'est personne qui ne trouve profondément absurde l'idée qui n'est point la sienne: on s'étonne même qu'elle ait pu germer dans un cerveau raisonnable... L'opinion du voisin s'appelle divagation, absurdité, folie (pas moins que cela!) et néanmoins, au fond du cœur, on s'estime accommodant et libéral comme aucun!

Dans l'ordre politique c'est pis encore! les mots : c vile canaille, scélérat ou forban, » désignent simplement un Monsieur qui ne partage pas notre manière de voir.

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