LA MÉDISANCE ET SES CAUSES
I. — Beaucoup d'hoimêtes gens, écrit un moraliste, compensent le mal qu'ils ne font pas, par celui qu'ils disent : ils semblent trouver là, une sorte de dédommagement.
L'appréciation est sévère : mais quelle large part de vérité ne contient-elle pas 1
On connaît les arguments grâce auxquels les médisants prétendent s'excuser et même se justifier.
Entendez leur défense : « Je ne dis que la vérité, répètent-ils, je n'invente rien . »
Gomme si la médisance n'était pas précisément la révélation inutile de choses vraies, mais défavorables.
Sinon ce serait la calomnie.
On le sait de reste !
« Je ne critique que les travers des personnes, et • non leur conduite, aîlègue-t on aussi.
Encore une mauvaise raison 1
Est-ce que, d'après sa définition même, la médisance ne s'attaque pas aux fautes et aux défauts du
prochain : défauts de goût, de tact, de distinction..., bref, à tout ce qui sert de pâture à la malignité des paroles ?
Signaler un ridicule, c'est faire rire aux dépens de la personne, le mot le dit clairement, et appeler sur elle la moquerie et le sarcasme. Or, souvent, un travers mis en lumière avec habileté et persistance, amoindrira plms les gens aux yeux du monde, qu'un vice véritable.
Croyons-en le proverbe : le ridicule ne se contente pas de blesser; il tue quelquefois.
Supposons, dit un auteur, qu'une vipère morde un médisant...: c'est elle qui sera empoisonnée!
Chez nous, le vice est peu de chose,
Le ridicule est un poison.
A quoi sert la meilleure cause?
Qui fait rire a toujours raison I
Ayez des vertus, de l'esprit,
Faites valoir votre naissance,
Menacez de votre crédit,
Ou des verges de la vengeance...
Vous êtes perdu ! si l'on rit. (db Reyrac).
c Cependant, poursuit-on, quand une chose est déplacée ou sotte, on ne peut pas la trouver admirable... »
D'accord!
Trouvons sot ou déplacé ce qui mérite ces qualificatifs.
C'est notre droit.
Profitons même de nos remarques judicieuses,
pour éviter des travers analogues à ceux qui nous offusquent.
C'est notre devoir.
Mais qui nous oblige aies publier, à les souligner complaisamment?
Autre explication : « Moi! je ne sais rien, mais « je redis ce que j' entends dire. »
Cette parole pourrait être l'heureuse devise des perroquets apprivoisés.
En quoi le nombre des coupables, faisant écho aux propos méchants, diminuerait-il les torts individuels ?
Ou encore : « Il faut bien avoir un sujet de con- « versation;on a bien le droit d'ouvrir la bouche. »
Ce serait avouer une singulière nullité d'intelligence !
Mais dans le cas invraisemblable, où la sécheresse des idées en serait arrivée à ce point, mieux vaudrait assurément se taire que de dénigrer.
Un procédé fréquent de disculpation consiste à détourner la question, en répondant « à côté », delà manière suivante : « Si on me demande ce que je € pense dételle ou telle personne, je ne puis mentir « et dire quelle est parfaite, quand j ai un senti- € ment tout autre. »
D'abord personne n'est parfait...: pas même celui qui critique.
En second lieu, ne pas répondre loyalement à quel-
qu'un qui a besoin d'être fixé sur la valeur ou la dignité de tel individu, serait plus qu'une impolitesse: une véritable trahison.
N'est-il pas même des circonstances où l'on doit, sous peine de parjure, dévoiler les méfaits d'autrui, par exemple, quand on est témoin en justice?
Mais il y a loin de cette hypothèse à celle qui nous occupe. L'attitude du médisant est tout autre : il raconte sans y être provoqué, ou interroge par pure malice.
II. — Une remarque curieuse est la suivante : Les médisants parlent toujours de quelqu'un, et presque JAMAIS DE QUELQUE CHOSE.
Ce « critérium » semble infaillible.
Par là même que les gens vraiment savants, ou simplement instruits, ont beaucoup à dire, ils ne pensent pas à médire.
Au contraire ! ceux qui n'ont aucune idée à cultiver, passent leur vie à « bêcher * leurs voisins. Cela exige si peu de réflexion ! si peu de travail !
Ajoutez que la malveillance étant toujours accueillie avec faveur, on s'assure à peu de frais l'attention et les suffrages.
La médisance est peut-être moins le produit de la méchanceté, que de Y insuffisance de certaines intelligences : nous ne parlons bien entendu que du
monde où la conversation est possible, et non de la populace qui s'imagine que s'interpeller, c'est causer
... Le flacon de vin généreux que Ton a épuisé, e» gendre dans ses résidus une odeur acide.
Il en est ainsi de la médisance, acre produK de# esprits t vidés ».
En effet, c'est presque toujours par ce moyen que Ton ranime l'entretien qui tombe, et qu'on vient en aide à la causerie en détresse : « A propos! que faites-vous donc de ce cher Monsieur X...? — Avezvous revu cette bonne madame Y..,? »
a II y a une chose que je ne puis comprendre. . . », ou bien : « Je ne sais si vous êtes comme moi, mais il me semble que Mlle Z ... » : (suit la petite exécution que le lecteur suppose).
Eh bienl ce sont là autant de coups de raquette, ou de langue, si vous aimez mieux, au moyen desquels l'interlocuteur aux abois relève le dialogue qui glisse à terre.
Il n'y a pas jusqu'à cette transition « a propos ! » employée précisément à contresens, qui ne signale la préoccupation où Ton est, de fournir aliment au colloque épuisé qui se meurt d'inanition, faute de sentiments ou d'idées.
La Médisance est la fille immortelle De la Vengeance.., ou de l'Oisiveté.
« Moif je ne lui en veux pas /... », telle est enfin l'affirmation qui déguise généralement une antipathie ou une rancune qu'on n'ose avouer, ni à soi, ni à o'on entourage.
L'indifférence factice qu'on allègue est pure illusion : on n'a point pardonné.
Observez la conduite : elle dément les paroles de paix qu'on prononce.
Quand nos enfants auront entendu les propos du médisant, prévenons-les qu'eux aussi, une fois le seuil de la porte franchi, vont être à leur tour en butte aux traits de ceux-là, qui font, comme ditBoileau le méchant métier de médire, et n'épargnent personne, pas même leurs complices.
Les plus habiles, ont l'air d'abord de professer des sentiments de sincère affection à l'égard de leurs victimes ; mais bientôt arrive le fatal quoique, quanquam..., d'où pourrait bien venir cancan *.
Écoutez ces remarques:
« C'est une charmante personne... ! c'estun homme c excellent... ! c'est une femme parfaite! quoique... »
Et les restrictions qu'on apporte à la loaange prennent de telles proportions, qu'elles effacent jusqu'au souvenir d'une première bonne parole.
1. Au xvi* siècle, la Sorbonne soutint contre Ramus, que quan* quarn devait se prononcer : cancan.
Cette idée a été rendue assez exactement dans ce» vers de Panard :
Avant de frapper leur victime,
Les païens avaient pour maxime
De l'orner et de l'encenser.
C'est de celte façon qu'agit la médisance :
Presque toujours elle commence Par louer un absent qu'elle veut immoler.
Moins prudent et moins discret encore que son père, le fils du médisant dira tout haut les choses les plus incongrues, les plus blessantes même, «ans les atténuer par cette courtoisie, dont les grandes personnes savent entourer l'amertume de leurs jugements.
De la médisance à la calomnie, la distance n'estj pas longue...
On commence par raconter.
Ensuite on exagère.
Puis on suppose.
Enfin on invente !
Il est certains amis que Ton doit avec grand soin écarter de son toit.
Ils nous portent intérêt, semble-t-il ; ils prennent; part à nos soucis, à nos ennuis, à nos tristesses, mais s'ingénient toujours, sous prétexte de sympathie, à mettre bien en évidence le mauvais côté de*
situations et des intentions, de sorte qu'en quittant ces personnes, nous nous sentons moins calmes, moins résignés, moins heureux qu'auparavant. Les fautes qu on amnistiait dans l'heure précédente, les concessions qu'on admettait, les chagrins qu'on acceptait, sont devenus tout à coup insupportables !
Un moment a suffi pour opérer cette transformation.
Or, une doléance sotte, une condoléance maladroite adressée à un enfant par ces personnes, peut en un instant l'assombrir ou l'exaspérer, en lui persuadant que ses parents le négligent ou le tyrannisent.
Que ce soit bêtise ou méchanceté, le résultat est le même,
lli. — Il existe des exceptions aussi louables que nombreuses; mais on reconnaîtra, qu'en province particulièrement, (nous parlons des petits cenh-Js), on se complaît à narrer en manière de distraction les défaillances des uns, à rappeler les scandales des autres, au point de ne plus bientôt se faire grand scrupule d'un manque de bienveillance, devenu une sorte d'habitude.
Il va sans dire que beaucoup ne sont point à l'abri de cette tentation, tout en n'ayant jamais quitté les rues Quincampoix ou Saint-Denis ; car il s'agit ici non de la région qu'on habite, mais de la tournure d'esprit des personnes.
Précisons davantage:
— X. est le fils d'un éminent magistrat. .. Comme
il n'y a là rien que de louable, on le désignera de préférence, comme étant le petit cousin de M. *** qui a été déclaré en faillite, il y a dix ans.
— Madame Y. est fille de tel professeur distingué ou de tel artiste célèbre — On oubliera cette parenté honorable, pour se rappeler seulement qu'elle est la tante par alliance du jeune ***, qui a fait une fugue en Angleterre, en compagnie « d'une donzelle » , dit-on.
— Z. est le trère du bon et charitable docteur ***, fondateur d'un asile de vieillards; et sa sœur, en digne émule, a caché son noble front sous l'humble cornette des Filles de la Charité.
C'est sans intérêt. ..! On se contentera de vous le faire connaître, en tant que beau-frère d'un certain M. *** , qui a été condamné ou est devenu fou; soit
même comme gendre de l'a nièce de Monsieur
un tel, qui s'est brûlé la cervelle, etc.. etc..
Ainsi 1 talents, vertus, illustration, sacrifices, n'existent point pour ces âmes enfiellées !
Au lieu de compter les quartiers de noblesse, les belles actions et les hauts faits, elles additionnent avec joie les méfaits, et nombrent les fautes avec complaisance.
Singulière façon de présenter la généalogie des familles \
Dans le bilan trompeur qu'elles dressent, elles n'inscrivent que les déficits, ne soulignent que les hontes, ne s'arrêtent qu'aux incorrections.
A l'actif il n'y a rien, rieu I
Pour elles, détailler les misères, soulever les voiles, ^numérer les tristesses, sonder les plaies, quel-
L'Esprit de dénigrement 39*
quefois même fouiller dans la fang-e, est une satisfaction de choix, un régal d'esprit incomparable. Heureux! quand, lasses de s'attaquer aux vivants, elles ne profanent pas les pierres funéraires pour en exhumer avec joie :
Les crimes inouïs qui dorment au tombeau!
lelon l'expression de l'auteur des ïambes.
L'excuse est connue de reste 1 « Je suis certain de ce que j'avance, » affirme-t-on.
Oui! les médailles de votre collection sont vraies; mais vous en montrez uniquement le revers, oubliant [ju'on peut, avec des éléments exacts, faire porter les jugements fort injustes.
Des vérités, ne sont pas la Vérité.