‹ Les enfants mal élevésChapitre 98 sur 125 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

C'est surtout chez les artistes : musiciens, poètes ou compositeurs, que se rencontre la précocité la plus étonnante. Parce que le Génie est une innéité; tandis que la science est spécialement le fruit de l'étude et de l'expérience.

Rameau, Lesueur, Lulli étaient à sept ou huit ans des sujets incomparables.

Mozart, à 4 ans, jouait avec une sûreté et une précision admirées de toutes les Cours de l'Europe.

Parmi les jeunes sculpteurs ou les peintres, on cite : Canova, Pierre de Cortone, Adrien Brauwer...

Ce fut le hasard qui mit en lumière les aptitudes de Canova pour la sculpture. Il était garçon pâtissier : un jour, il fît pour la table d'un seigneur italien un lion si ressemblant, si fièrement campé, que tous les convives en furent émerveillés.

On tira delà cuisine le petit mitron, pour le placer dans l'atelier d'un grand maître.

Comme exemple d'intelligence littéraire on signale chez les anciens, Auguste, prononçant à douze ans, et Tibère à neuf, de magnifiques oraisons funèbres ; et dans les temps modernes Pic de La Mirandole, prodigieux surtout par sa mémoire.

Un siècle plus tard, on trouve Crichton, polyglotte universel pour ainsi dire, à l'âge de quinze ans.

Vincenzo Viviani, à douze ans, étaitun mathématicien incomparable.

La liste de ces exceptions est plus curieuse que longue; tandis que le nombre des enfants, un instant célèbres et rentrés dans la médiocrité à l'âge d'homme serait incalculable ! Il y a là une efflorescence printanière excessive, et pas de fruits : ou du moins des fruits hâtifs qu'il faut renoncer à conserver.

D'autres fois, une seule branche se développe outre mesure au détriment des autres : mais l'arbre est difforme.

Ainsi, de nos jours, ce jeune mathématicien, qui peut résoudre mentalement les problèmes les plus complexes, avec une rapidité surprenante, a toutes ses autres aptitudes énervées.

Or, la proportion seule, constitue l'harmonie générale. Voilà pourquoi un front qui n'e^t que large,

prouve ordinairement l'intelligence; tandis qu'un front énorme est la caractéristique opposée.

Aussi les « sujets à concours », chez qui Ton cultive une seule faculté, deviennent-ils pour la plupart des « fruits-secs », c'est-à-dire des êtres relativement médiocres à l'époque de leur maturité, surtout si l'on tient compte des folles espérances qu'ils avaient fait concevoir dans leur jeune âge.

L'avance prise au début, semblait devoir se maintenir dans le même rapport : mais les distances se sont vite rapprochées!

A la fin de ses études, le petit prodige ne dépassera pas les intelligences moyennes; et bientôt, son esprit se desséchera plus encore; semblable aune plante précoce qui a donné toute sa sève et dépensé sans mesure ses effluves généreuses, dans une atmosphère chauffée à l'excès.

En fait, quel est le mode d'instruction préférable?

Vaut-il mieux stimuler l'ardeur de l'élève, très jeune encore, de façon à lui permettre d'arriver tout naturellement à la veille des examens sans une ifiévreuse préparation immédiate?

Vaut-il mieux au contraire, ne rien précipiter; suivre l'enfant plutôt que de le « pousser », en sorte qu'il se forme peu à peu d'après sa nature, et non d'après les programmes?

A cela on peut répondre, ce semble, par les distinctions suivantes:

Voulez- vous que votre fils passe des examens pour avoir un brevet? êtes-vous limité par l'âge en vue d'un concours prévu?

... Prenez la liste des matières exigées, entassezles rapidement, et vous formerez un bon candidat, mais non un lettré, un savant, ni un penseur.

Seulement, il est bien rare qu'un enfant n'éprouve point de lassitude à la suite d'un pareil effort, et qu'il ne ressente pas le désir du repos avant même d'avoir rien produit, socialement parlant.

C'est un condamné aux travaux forcés à *emps, qui jouit de sa libération...

Désire-t-on que son fils ait des connaissances sérieuses, durables, bien digérées; souhaite-t-on qu'à vingt et vingt-cinq ans, il aime plus que jamais le travail et s'y adonne avec joie?

...Alors, qu'on le laisse « marcher son pas » ; qu'on lui donne le loisir de respirer, de « dételer », de se recueillir, et de s'assimiler la nourriture intellectuelle dont on le repaît; qu'enfin il sache, non pas plus, mais mieux que les autres.

Et au lieu de s'épuiser dans les classes, il y apprendra l'art du travail et l'amour de l'étude, qui le suivront et le charmeront durant sa vie entière : Litterœ, pernoctant nobiscum, peregrinantur^ruS' ticantur, comme dit l'orateur romain.

Or, rien ne ressemble moins à ces agréables distractions que le métier de « tâcheron », auquel l'enfance est condamnée, pendant les longues années de la vie scolaire.

C'est ce que nous allons étudier dans le chapitre suivant.

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