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Irop clicr pour lui ; une fois par semaine à peine . il se hi permet. Cependant, celle frugale nourriture suffit au maintien de leur sanlë; car si elle n'esl pas délicate el recherchée, au moins elle est saine. Cécile sait encore aider sa mère el son père dans la culture du potager : elle a pris la rude corvée de l'arroser dans la maison ardente, et, l'arrosoir h la main, couverte de sueur, elle ne se repose pas que la besogne ne soil finie; elle le sarcle, el toutes les mauvaises herbes qu'elle en arrache servent à nourrir la vache , car rien n'est perdu chez les pauvres gens économes, el l)ien des choses dont nous sei'ions fort endjai'iassées de prévoir l'emploi, leur lournenl à profit. C'est Cécile qui a tricoté les bas de son père et ceux de son frère; c'est elle qui a filé le chanvre du linge qui les couvre; vous pourriez voir plus d'une pièce au vêlement du père Jacques, mais vous n'y verriez pas un trou : sa femme et sa fille ne sont-elles pas là pour le raccommoder?... Rien ne coûte à celle-ci, et elle s'acquitte de tout avec une résignation. une gaieté même qui lui attirent l'intérêt et la bienveillance de chacun. Au marché, quand elle y va vendre le beurre que sa mère a fait avec le lait qui leur reste (car tout n'est pas employé chez eux), quand elle y étale les quelques œufs frais qui lui restent, et, dans la belle saison, les plus beaux fruits de son petit jardin et les fraises qu'elle a cueillies au bois , chacun lui achète de préférence, sans trop marchander. Elle est si gentille, si bonne fille! tout le monde est disposé à l'obliger. En été, quand vient le temps de couper les foins, toute la famille part, et s'en va faner. La jeune fille laisse son frère jouer et courir sous ses yeux, et gagne encore cinq ou six sous par jour avec sa nourriture; ou bien, elle ne rougit pas de parcourir le champ du riche qui vient de rentrer sa moisson, et d'y glaner les épis échappés à la récolte opulente, ou que le moissonneur a oubliés, non sans intention. Elle fait sa gerbe à l'ardeur du soleil ,
courbée sous la chaleur et la fatigue; mais elle ne s'en plaint pas , et en travaillant , elle adresse encore au ciel (les vœux pour la félicité du laboureur dont les miettes la feront vivre pendant quelques mois. En automne, avec sa mère, elle arrache les légumes, les nettoie , les met en l)ottes, les range dans le cellier, aide son père à faire sa petite récolte, et, prévoyante de l'hiver, va couper l'herbe sur les bords des fossés, dans le champ de la commune, partout enfin où cela lui est permis , pour nourrir sa vache quand la neige couvrira la terre, et que le souffle glacial de l'hiver aura tout flétri : c'est alors qu'elle file el (|u'elle tricote; c'est sa ressource contre l'ennui et contre l'indigence, dans les jours stériles de la froide saison. Ainsi se passe sa vie dans un travail assidu, et chacun de ses instants est rempli. — Quoi! jamais une distraction , un plaisir (jui vienne alléger ses travaux? — Son plaisir?... c'estdevoir la propreté régner dans la maison , la misère tenue à la porte, son petit frère bien portant et bien frais, son père, content, et sa mère un peu moins fatiguée quand le travail de sa fille lui permet de se reposer un peu; et enfin , c'est, le dimanche, d'aller entendre l'office , d'aller au temple du Seigneur élever vers lui sa prière reconnaissante. Combien d'actions de grâces ne lui doit-elle pas?... Le froid de l'hiver a respecté leurs arbres; la récolte a été bonne, la glane abondante ; la vache n'est point malade; la fouine ne s'est pas encore introduite dans le poulailler; et enfin, les auteurs de ses jours jouissent d'une heureuse santé, les années semblent passer sur leur tête sans s'y appesantir, et jamais encore son père ne s'est blessé dans ses travaux. « Merci, mon Dieu! s'écrie-t-elle pieusement du fond de l'àme; merci de tant de bienfaits : vous êtes bon; votre œil veille sur les pauvres i\m vous aiment et qui respectent Vos lois; vous éloignez d'eux la ruine et la désolalion, el vous bénissez leurs travaux! » Oui, Dieu bénis-
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sait Jacques et sa l'aniille; car, dans leur position, une maladie ou une blessure aurait pu entraîner leur ruine, et jamais ce malheur n'était entré chez eux. Aussi le dimanche est-il son jour de fêle et de joie. Dans ce jour consacré au Seigneur , elle revêt ce qu'elle a de plus beau ; vous ne lui verrez plus ni les sabots, ni la jupe grossière de laine rayée, ni le fichu tourné autour de la tête. Non : c'est un petit bonnet bien blanc garni de tulle, qui rehausse la fraîcheur naturelle de son teint ; elle a chaussé les souliers fins , revêtu la robe de toile à petites fleurs , et placé un foulard de coton sur son cou , où brille une petite croix d'argent retenue par un ruban de velours. Cécile est charmante ainsi, et plus d'une demoiselle richement parée n'a ni sa gentillesse, ni sa grâce naïve; mais elle ignore ces avantages, elle est trop modeste pour même s'en douter; et si son costume est plus recherché le dimanche que pendant le reste de la semaine , c'est seulement pour honorer extérieurement le jour du Seigneur, comme elle l'honore intérieurement. Parmi ses plaisirs, notre jeune paysanne range encore la nuit de Noël , la nuit du réveillon; le jour des Rois, où de bons amis, simples comme eux, se réunissent pour passer ensemble une joyeuse soirée, et boire au roi de la fève quelques doigts d'un vin tenu en réserve depuis l' avant-dernière vendange; puis Pâques, et à la suite tout le cortège imposant des cérémonies de l'église; la fête du patron du village tient aussi une bonne place dans les joies innocentes de Cécile; et enfin le jour de la foire , où les habitants des communes voisines se rassemblent, et savent mêler un peu de plaisir à l'ennui des affaires et au tracas du commerce.
Combien de jeunes filles des grandes villes trouveraient de tels plaisirs monotones et bornés!... Leur esprit, sans cesse agité par le souvenir ou les récits des fêtes du monde, en rêve toujours de plus brillantes encore. Mais à la campagne, les générations se succèdent dans une heureuse
ignorance des plaisirs factices de nos villes; à peine si de temps à autre un étranger qui ne fait que passer en donne des nouvelles ; plus rarement encore, un enfant du pays, parti jeune de son village, revient inopinément raconter les merveilles de la civilisation des cités opulentes : on l'écoute comme un voyageur revenu d'un autre hémisphère, mais sans le comprendre entièrement, sans désirer de voir ce qu'il a vu, d'éprouver ce qu'il a ressenti; ces récils sont pour le paysan comme un conte des Mille cl Une Nuits pour nous , une distraction et jamais une préoccupation; et c'est ainsi qu'ils gardent la pureté, la simplicité primitive de leurs mœurs : celte simplicité conserve chez eux le bonheur, l'abondance et la paix.
Vous avez vu que les occupations de Cécile lui laissaient peu de loisirs, et cependant elle trouvait encore le temps d'obliger une vieille voisine pauvre et infirme, et de lui lendre mille bons offices. En face du père Jacques se voyait une clîélive maison, ou plutôt une misérable chaumière, dont les murs, cimentés seulement avec de la terre détrempée, menaçaient ruine de tous côtés; c'était là qu'habitait la veuve d'un pauvre journalier, mort dans une profonde misère, et ne laissant h sa veuve pour toute ressource que la masure qu'ils habitaient ensemble depuis plus de trente ans, et un coin de terrain qui en dépendait. Jusqu'au dernier jour de sa vie, le vieux Bertrand cultivant ce petit terrain, en avait tiré de quoi aider à leur existence; mais après lui, il fût resté sans culture , et la veuve Bertrand, plus vieille que son mari de quelques années et cassée par l'Age, ne pouvant y donner aucun soin, eût été absolument réduite à l'aumône, sans le père Jacques et sa famille ; chacun d'eux s'en occupait tour à tour; aujourd'hui le père prélevait une heure sur sa journée pour venir travailler au pelit jardin de la veuve Bertrand; demain, c'était la fille, après-demain la mère, et le potager ]U'ospérait sous leurs
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mains laborieuses et nourrissait encore la vieille propriétaire; s ils avaient été riches, ils lui eussent fait une part dans leur fortune ; mais ils étaient pauvres, ils ne possédaient que leur liavail et leur temps, ils donnaient tout ce qu'ils possédaient; et, sachez-le bien, le temps et le travail du pauvre ouvrier lui sont plus précieux qu'à l'homme opulent ses trésors : car pour celui-ci, la perte de quelques écus n'entraîne tout au plus que la perte de quelques plaisirs, de quelques inutilités; chez celui-là, chaque heure perdue entraîne avec elle une portion de sa nourriture et de celle de sa famille, éteint d'autant le feu mourant qui l'hiver vient de temps à autre échauffer son foyer souvent froid et désert, La famille de Jacques, en donnantsipeu, faisait donc un grand sacrifice, et que vous n'auriez peut-être pu apprécier sans l'explication que je viens de vous donner; car il va dans la vie du pauvre mille secrets de gène et de souffrance qui échappent à ceux qui ne voient la pauvreté que de loin et de haut, et (jue l'on ne peut connaître que lorsqu'on a assez pénétré dans leur intimité pour les avoir surpris. Vous vous étonnez peut-être que j'aie été h même de les comprendre si bien. Cela tient à une petite aventure très-simple en ellemême et la plus naturelle qui se puisse voir; je crois vous en devoir le récit, parce qu'il se rattache de près à mon sujet, et comme la place en est surtout ici, je commence :
Je partis de Paris avec ma famille au mois de juin 1837 pour aller passer l'été dans un village de la Bourgogne. Mon frère aîné et moi nous nous réjouissions à l'idée des plaisirs qui nous attendaient. Les premiers jours se passèrent à visiter les alentours de la maison qui devait être notre demeure pendant tout le reste de la belle saison. Cette habitation est dans la plus belle et la plus pittoresque situation qui se puisse imaginer; peu éloignée de la ville, elle en a les avantages sans en avoir les désagréments; sa position la laisse apercevoir à une très-grande distance; les jardins et les
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prairies qui l' environnent , la rivière qui la baigne au nord, offrent une variété d'aspects qui charme le regard et repose l'esprit. Comme toujours il y a une promenade que l'on préfère, il y a toujours aussi un endroit où l'on aime à se reposer, et où l'on se dirige habiluelleirient sans môme y songer. Mon frère et moi nous choisissions ordinairement le moment de l'après-midi où le soleil, inclinant vers l'occident, jette une lumière éclatante encore, mais presque sans chaleur. Je m'étais aperçue qu'il nous arrivait fréquemment de côtoyer la petite rivière d'où s'élevait une brise molle et rafraîchissante. Les saules touffus qui peuplaient ses bords et les couvraient d'un doux ombrage, en faisaient un site délicieux. Là, nous venions respirer l'air pur du soir; assis sur l'herbe fleurie qui tapissait la berge, nous prenions plaisir à voir revenir de leurs travaux les laboureurs couverts desueur et de poussière, mais joyeux et chaulant malgré leur fatigue, et les jeunes bergères ramenant leur petit troupeau.
Un jour nous prolongeâmes noti*e promenade plus tard que d'habitude; déjà le soleil enveloppait sa gloire et ne lançait plus que des rayons amortis; les laboureurs étaient
LA RÀT-SA,I^]iTE
Jesessens i^aiteup
LiU\ Rico Frères, r.RicKer, 7.
LA i»i:titk paysanne. (-.1
rentrés; rien ne troublait plus le paysage silencieux, quand tout à coup notre attention fut attirée par les accents désolés d'une voix de jeune fille; nous nous approchâmes, et nous vîmes en effet une petite paysanne de 12 à 13 ans, d'une physionomie remarquablement agréable malgré son trouble; elle rappelait à grands cris sa vache, qui, lui ayant échappé par un mouvement violent, avait passé la petite rivière à gué et broutait tranquillement dans nne petite île qni se li'ouvait à quelques toises du rivage. « Mon Dieu ! répétait-elle d'un ton inquiet, que va-t-on dire chez nous si je ne ramène pas Jane (c'était le nom de la vache)! on croira que j'ai été négligente et que c'est de ma faute. — Ne vous désolez pas, ma chère enfant, lui dis-je; nous allons vous rendre la vagabonde. » En parlant ainsi je regardais mon frère, qui releva aussitôt son pantalon, ôta ses souliers, et traversa la rivière h gué; l'eau était peu profonde, assez cependant pour effrayer une jeune lllle timide. En quelques minutes, mon frère fut dans l'île; mais là commença une scène assez plaisante. La béte, qui se trouvait bien sans doute de sa liberté, en jouissait gaiement, ne voulait pas se laisser prendre; elle cabriolait, et ne se laissait approcher de quelques pas que pour s'évader ensuite lestement : plusieurs fois mon frère crut la saisir, et plusieurs fois elle lui échappa ainsi; ces tentatives inutiles nous amusaient et faisaient même sourire la jeune villageoise malgré son chagrin. Enfin la bête s' étant endjarrassée les pieds dans la corde qui était h son cou, il put la saisir et la ramener, à la grande joie de sa gardienne, qni le remercia amplement et avec tant de grâce et de naïveté , que dès ce moment je la pris en affection et désirai de lui être utile. Bientôt, dans la conversation que nous eûmes ensemble en la reconduisant, je crus en avoir trouvé l'occasion. Je lui demandai qui elle était, où elle demeurait, ce que faisaient ses parents, etc. « Je suis la fille du père Jacques, me dit-elle, et nous demeu-
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ions là-bas auprès de ce petit bois que vous voyez (et ilu doigt elle nie le monti'ait); mon père et ma mère travaillent en journée, ce qui ne les empêche pas de cultiver notre petit jardin potager, sans quoi, ce qu'ils gagnent ne nous suffirait pas; nous ne sommes pas riches, Mamzelle , ajoula-t-elle, mais si vous voulez, ainsi que monsieur votre frère, venir prendre de temps en temps une tasse de lait chez nous, vous nous ferez honneur et plaisir. » Je lui promis que nous irions lui faire visite, et dès le lendemain, accompagnée de mon frère, qui était mon cavalier obligé dans toutes mes excursions, je me dirigeai , à la chute du jour, vers la maisonnette du père Jacques, qui nous reçut à merveille. J'appris bientôt que Cécile devait faire sa première coauminion cette année-lh même, mais que ne pouvant suivre assez régulièrement les instructions du catéchisme, et ne sachant d'ailleurs ni lire, ni écrire, elle craignait de se voir refusée. Dès lors, mon plan fut bâti; j'obtins facilement l'assentiment de ma mère, et tous les soirs j'allais rappeler à Cécile les explications du curé, et lui donner une leçon de lecture. Ces braves gens m'accueillaient avec la plus vive reconnaissance ; bientôt ils se montrèrent confiants, et je pus alors pénétrer dans le secret de leurs vertus et de leurs soufTi'ances; voilà pourquoi je vous en ai parlé avec quelques détails. Nos séances duraient déjà depuis plusieuis mois, lorsqu'elles faillirent être interrompues par un fatal accident qui menaça la pauvre famille d'une ruine complète. Dans un violent orage qui éclata sur le pays, le feu du ciel tomba sur la maisonnette du père Jacques, un violent incendie en fut la suite; malgré les secours et le zèle de tous les habitants du village, elle fut entièrement la proie des flammes. Heureusement, personne ne fut blessé; mais comment vous peindrai-je la désolation de la pauvre (imiille?... c'était leur seul bien, où trouveront-ils maintenant un abri?... car de rebâtir la maison, pouvaient-ils y songer? H fallait
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(le rai'geiU pour cola, cl dans toiilc l(>iii' vi(; ils iiavan'nl pcut-êlre pas possédé, par minimes portions, ce qu'il eût fallu dépenser d'un seul coup....
La veuve Bertrand vint à leur secours et leur ofîiit de partager sa chaumière avec eux , mais elle était trop petite pour que Catherine y trouvât une place ; ma mère s'empressa de la prendre chez nous. Le père Jacques ne se plaignait point, mais il était facile de voir h son air abattu, à ses yeux sans éclat, h ses traits qui se flétrissaient de jour en jour, que ce coup lui serait mortel, s'il n'était pas réparé. Dans sa reconnaissance, la veuve Bertrand cherchait tous les moyens de relever la maisonnette incendiée; elle obtint du maire de la commune la permission de quêter pour le père Jacques, et h sa prière tous les curés des villages voisins l'autorisèrent à faire quêter dans leur église pendant plusieurs mois; elle s'en allait racontant partout h qui voulait l'entendre les vertus du père Jacques et les obligations qu'elle lui avait. Mais comment obtenir du fier journalier de faire quêter pour lui? il n'y eût jamais consenti, non par orgueil, mais parce qu'il eût pensé qu'il y avait encore des hommes plus misérables que lui et plus dignes peut-êlre des bienfaits de la commune. Ce fut Cécile que l'on chargea de quêter sans en instruire son père; elle accepta avec empressement, elle couqjrit qu'elle devait abdiquer toute fausse honte dès qu'il s'agissait de la vie de son père; la quêteuse était si modeste, si simple, quand, parcourant l'église les yeux baissés, elle s arrêtait devant chaque fidèle en avançant la bourse d'un geste plein de résignation et répétant d'une voix louchante : «Pour un pauvre incendié, s'il vous plaît!» Personne n'eût pu demeurer insensible, et chacim, suivant sa fortune, se montrait généreux, car tout le monde d'ailleurs connaissait le père Jacques, l'estimait, le plaignait, et admirait la piété filiale de Cécile. Au bout de quelques mois les offrandes dépassaient la somme de dix-huit cents
Ci LA petith: paysanne.
francs ; .à un jour convenu, les amis du père Jacques ( et il en avait beaucoup) se réunirent pour lui apprendre ce que l'on avait fait pour lui, et le prièrent de ne pas s'opposer à la bienveillance de ses voisins. Jacques fut forcé d'accepter; il fit rebâtir sa maison telle qu'eile était, sans y ajouter et sans l'agrandir; elle ne gagna qu'en solidité. La maison relevée, il restait à Jacques près de huit cents francs , que ce digne homme, dans sa sévère probité, regardait comme ne lui appartenant pas ; il ne voulait point les garder, et il lui était ce pendant impossible de les rendre à ceux qui les avaient donnés. La vertu, la charité, la reconnaissance, lui donnèrent une de ces inspirations qui ne viennent qu'aux honnêtes gens : il employa cette somme h faire rebâtir et à embellir la cabane de la veuve Bertrand. « Cet argent était destiné, lui disait-il, à relever la maison d'un pauvre; il ne change pas de destination. » La chaumière devint une jolie petite maisonnette.
«ïu es ici chez toi, Cécile, disait à la fil'e de Jacques la vieille veuve le lendemain de son installation dans sa nouvelle demeure; je dois cette maison h ton brave homme de père; je te dois, à toi, mille services qui embellissent mes derniers jours, et me rendent encore quelquefois la vie heureuse ; je n'ai aucun héritiei*, je veux qu'après moi cette maison t'appartienne.»
Cécile réunira quelque jour le bien de son père à celui de la veuve Bertrand^ et sera peut-être une bonne fermière dans l'aisance. En attendant, elle continue à s'attirer l'estime publique par ses vertus et son activité; toujouis pieuse, elle remercie la Providence de ses bienfaits , et surtout de lui avoir donné pour père un homme honnête et
courageux.
M"*^^ Léopoldine Puzin ,
De rinstitution de M""" roncilel.
La curiosité qui n'a pas pour objet le désir de s'instruire dans les lettres ou dans les arts rend les individus importuns et les déconsidère; elle les rend aussi dangereux, parce qu'elle est habituellement accompagnée d'indiscrétion ; et comme, soit par honte, soit par impuissance, un curieux ne parvient guère qu'à la connaissance imparfaite d'un secret, il peut dans son erreur compromettre les inlérèls et la vie de ceux qui lui sont le plus chers.
Mme la comtesse de BiiAni.
*~*V, ^«.'iji'S''^»»^'
CÏÏKIOSIT£.
Df,rj5tri,Ki(ar„r
ulliJ'.i^oTieres.v.'Richev.
PRÈS avoir été pendant une année entière séparée d'une amie, d'une ,;, mère ou dun frère bien- aimé; après avoir mille fois déploré son absenee, avec quelle joie ne voyez- Jvous pas luire le jour qui le ramène dans vos bras ! Vous pourrez ^ donc lui dire encore combien vous l'aimez, combien vous avez été triste de son absence. Ah! ce moment efface bien des peines , et tel est le charme du retour, quil l'ait oublier tous les chagrins de labsence. Peutêtre avez-vous été à même d'éprouver ce senliment : alors vous comprendrez quelle devait être l'impatience de M'"'^ de Ferrières et celle d'Olympe sa (ille, et combien devait leuiparaître interminable le join* qui précédait celui où elles
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allaient eniin revoir l'une un fils, l'autre un lière lendienient chéri... Et'qui, mieux qu'Edgard de Ferrières, méritait cet attachement? Lui aussi n'avait pas été sans soulîrir des ennuis de l'absence, et bien souvent, dans la lointaine traversée qu'il venait de faire, on aurait pu surprendre le jeune marin , tristement appuyé au mat du navire qui le portait, et rêveur, soupirant après le toit paternel. Car, bien que jeune encore, Edgard était lieutenant de vaisseau; il devait ce titre honorable h son courage dont il avait déjà fait preuve, à ses talents précoces, et enfin au souvenir que son père avait laissé dans la marine; le nom que portait Edgard y était en honneur, et chacun ne parlait qu'avec respect du contre-amiral de Ferrières, tombé glorieusement au siège d'Alger. Le gouvernement avait saisi avec empressement la première occasion d'acquitter envers le fils la dette contractée avec le père. Edgard de Ferrières, aimable et noble jeune homme, était donc la joie et l'orgueil de sa mère; — aussi, contre l'habitude des sœurs qui traitent toujours leurs frères ahiés sur le pied de l'égalité. Olympe ne parlait de son frère qu'avec respect. La dilTéience d'âge qui existait entre eux fait comprendre cette déférence ; Edgard de Ferrières avait vingt-six ans, et Olympe en avait douze à peine : il l'avait bien souvent por-^ tée dans ses bras quand elle était toute enfant; bien souvent il avait passé les journées entières à jouer complaisamment avec elle; il lui avait servi de maître et presque de père. Olympe lui devait une partie de ses petits talents; son frère était pour elle un oracle sans appel; dès qu'il avait parlé, toute observation devenait impossible. Que l'on ne s'imagine pas cependant que cette situation morale du frère et de la sœur diminuât en rien leur mutuelle affection; quoique sérieux et réfléchi, Edgard était si bon, il craignait tant d'affliger trop vivement sa petite Olynq^e , que celle-ci se permettait encore bien des fautes
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légères, sans coiiiir craulie lisijue <|U(' ((iiii drliL' un |>c'ii gi'ondée par le Irèie ou admonestée plus doueenienl encore par la mère. Cependant elle aurait eu bien besoin d'être conduite avec quelque sévérité, notre Olympe; car, au milieu de qualités fort estimables, elle laissait dominer quelques délauts bien graves et bien dangereux pour les autres et pour elle-même. Faut-il vous le dire? elle
était curieuse, oh! mais curieuse au delà de l'imagination.
Il est des défauts plus graves que la curiosité, qui supposent un cœur plus mauvais, une àme plus dépravée; mais aucun peut-être n'est i)lus à charge à autrui, plus pénible, plus dangereux dans ses résultats, d'autant plus (pi'il entraîne avec lui d'autres défauts également essentiels , et qui font de ceux qui en sont possédés des êtres importuns, délestés, et que tout le monde fuit.
En efïét, n'allez pas croire qu'à Tàge d'Olympe on soit curieux dans un but d'intérêt, pour abuser des secrets que l'on a ravis ou surpris; non : l'amour-propre , la vanité, la plus sotte de toutes les vanités, sont le mobile d'une petite curieuse. Que lui importent au fond les actions de sa mère, la conversation qu'elle a eue hier avec son notaire ou son intendant, et ce qu'est venue lui apporter cette dame qu'elle n'a jamais vue? Elle sait qu'elle n'y est pour rien...; oui , niais elle ne veut pas paraître ignorer les décisions de sa mère...; elle veut pouvoir dire : « Nous ferons, la semaine prochaine, ceci ou cela; » elle veut paraître jouir de toute la conOance de sa mère, et que personne ne puisse croire
qu'on lui cache quelque projet ; elle pense ainsi se
donner de l'importance, s'attirer la considération de ses compagnes et de ses inférieurs ; autrement devant qui ferait-elle étalage de ses belles découvertes, qu'elle fait passer pour des confidences? Elle est donc nécessairement bavarde et commère; mais, comme elle est fort jeune et très-étourdie, elle babille à tort et à travers^ sans faire la
distinction de ce qu'elle peut dire d'avec ce qu'elle doit laire , et commet ainsi fréquemment de graves indiscrétions. Heureuse encore, dans son indiscrétion, si elle ne rapportait que ce qu'elle a entendu ! Mais on écoute mal quand on écoute aux portes; aussi elle ne saisit le plus souvent que des lambeaux de phrases décousues et qui ne peuvent la conduire à aucun sens bien positif; mais alors elle établit des conjectures , son esprit travaille , elle cherche à réunir les phrases détachées qu'elle a pu saisir, elle s'ingénie h leur trouver un sens, et s'évertue si bien qu'elle finit par en inventer un, qu'elle se persuade êlre le seul raisonnable; puis elle fait circuler ses inventions connue des faits certains, et s'expose ainsi aux quiproquo les plus singuliers ou les plus dangereux. On a vu des amies intimes brouillées par les faux rapports d'une petite fille curieuse. Sa passion retombe souvent aussi sur elle-même et la rend un objet de mépris; tantôt elle subit de honteuses mystifications, et tantôt, trop imprudente pour calculer les moyens de satisfaire sa misérable vanité, elle compromet sa santé et même sa vie. Ah ! défiez-vous d'elle! avant de dire un mot confidentiel h votre meilleure amie , regardez bien autour de vous, assurez- vous que la curieuse n'est pas là. Fermez soigneusement votre chambre , car , sous prétexte d'aller chercher son mouchoir ou sa broderie, elle passera dix fois en une heure devant votre porte. Parlez à voix basse, elle a peut-être l'oreille à la serrure. Ne laissez pas traîner vos lettres; fermez à clefvos tiroirs et vos boîtes, car la curieuse va sans cesse rôdant, et , entraînée par sa fatale passion, fouille partout, sans respect et sans égard; il faut d'abord qu'elle découvre votre secret, au risque de s'en repentir ensuite. Avec elle on doit être sans cesse sur ses gardes. Le voleur est bien moins dangereux , il ne vous prend que votre argent; mais la curieuse vous ravit votre tranquillité, vos affections, votre bonheur, votre foitune, votre secret
enfin, car le secret d'une grande personne est (jnelquelois loul cela à la fois. Défiez-vous ! . . . .
Mais cette insupportable inquisition nes'arrêtc pas aux actions de sa famille; elle s'étend jusque sur les domestiques ; elle veut savoir d'où revient Julienne la femme de chambre, avec qui s'entretenait tout à l'heure Antoine le jardinier; ce que contient le panier de la cuisinière, ce qu'il y aura à dînerou à déjeuner; non par gourmandise. Olympe est trèssobre, mais pour pouvoir dire à l'occasion avec un i^tit air important: «Je suis instruite de tout, je suis au courant des moindres choses. » Aussi les domestiques même la craignent et la fuient; on se tait à son approche, et la parole commencée expire inachevée sur les lèvres de chacun. Sa curiosité exerce aussi un empire tyrannique sur ses jeunes amies. Dites-lui où vous avez été hier...; ce que l'on fait chez vous; quel est ce grand monsieur qui dîne quelquefois chez votre père , et cette vieille dame qui réunit un air si distingué à une si pauvre apparence. Vite , racontez-lui vos secrets et ceux des autres; allez, elle ne sera pas en reste avec vous , et sur ce chapitre vous serez bientôt sa débitrice.
Qui pourrait se charger de vous dire toutes les humiliations cruelles qu'elle a subies?... Qui compterait toutes les larmes amères de honte et de repentir que lui a fait répandre sa funeste habitude? Hélas! sa mère s'est désolée si souvent! si souvent elle lui a adressé de doux reproches ou de sévères réprimandes! Olympe a promis de se corriger, mais ses promesses étaient écrites sur du sable, le premier vent les a emportées : tant il est difficile de déraciner de notre cœur une habitude dès longtemps prise; c'est une passion, une manie, une maladie morale passée à l'état chronique. Qui donc la guérira?
Cependant, voici la nuit qui précède l'arrivée de son frère; Olynq^e dormira peu, car elle veut être la seconde à l'em-
brasser; aussi son sommeil sera léger et imerrompu, tant elle craint de rester endormie. Encore un instant, chère Olympe, et votre frère sera là....; voici l'aube qui blanchit le sonunel des coteaux, le bois de Ferrières est déjîi en partie éclairé, les ténèbres s'en vont par bandes parallèles, elles reculent vers l'Occident; les vapeurs s'élèvent peu h peu dans les airs comme un voile léger que soulève le vent, car voici le soleil qui pointe à l'horizon; l'oiseau se réveille et chante; les lourdes voitures des rouliers ébranlent la grande roule : il fait jour..... Clic! clac! entendezvous, Olympe, le fouet du postillon?... Clic! clac! alerte! réveillez-vous ! car voici Edgard qui saute légèrement en bas de la chaise de poste; il met la main sur le lourd marteau de la grande porte, mais elle s'ouvre avant qu'il ait frappé. «Edgard! — Olympe! » Elle ne dormait pas, voyezvous, et elle a entendu aussi bien que nous le roulement de la voiture, les grelots des chevaux de poste et le fouet du postillon.
Vous voilà réunis tous en famille, tendre mère, bon fils, sœur chérie! N'est-ce pas que c'est un bien doux moment qu'une semblable réunion? Les voyez-vous s'embrasser, se presser les mains et s'embrasser encore, et faire succéder les questions aux questions , sans attendre même la réponse des premières pour en faire de nouvelles? La mère regarde son fils avec une joie inexprimable, et garde souvent le silence en le contemplant. Olympe saute de joie dans la chambre et va de sa mère à son frère; plus expansive , elle débite sans réflexion les mille folies qui traversent son imagination : « Oh ! comme il est bel homme et beau garçon! n'est-ce pas, maman? Comme il a de jolies moustaches celte année-ci et quel air fier! Oh! que
je serai contente quand il me mènera promener! Tu me donneras le bras, n'est-ce pas, Edgard? je suis maintenant assez grande pour cela. » El M'"*" de Ferrières et son fils son-
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rioiU à son léger babil. «Olympe, votre frèi-e est faligué. failes-lui servir une légère collation, après quoi il ira se l'eposer quelques heures sur son lit. — J'ai amené avec moi mon matelot, et je le le recommande , chère petite sœur! »
Olympe ne se lait pas prier, et descend en deux bonds à rollice donner des ordres en conséquence. — En entrant, elle reconnaît de suite le personnage. Celui ci cache sa pipe en la voyant venir et se lève, non sans jeter un coup d'œil tant soit peu railleur sur la jeune demoiselle. — Est-ce que déjà Antoine et Gertrude auraient fait à notre matelot la chronique du château et de ses habitants? Les bonnes langues! je les en soupçonne un peu. « Étes-vous content.
Monsieur? — André Nichot, Mademoiselle. — Il ne vous
manque rien? — Grand merci, Mademoiselle, je suis traité au grand complet. — Gertrude , M. de Ferrières désire que rien ne manque à M. André Nichot. — Cela suffît, Mamselle, on aura soin de lui. » Cela devrait suffire en effet, sa commission est remplie, Olympe devrait remonter chez sa mère ; elle devrait voir que sa présence gène ces braves gens, qui n'osent ni parler ni manger; car au château de Ferrières on respecte madame dans sa fille, malgré ses défauts. Mais sa maudite passion la retient; elle sait qu'Andi'é a suivi son frère dans toutes ses courses, et elle voudrait le faire parler. « Vous êtes allé bien loin, Monsieur André? — Oui, Mademoiselle; dans les Indes! — Ah! le pays des cachemires, des belles soieries! Est-ce que mon frère a...?» Elle s'arrête h ce mot; elle sent qu'elle va commettre une indiscrétion. Mais Nichot se hâte de répondre à sa question inachevée :
« Je crois bien. Mademoiselle, (|ue mon lieutenant a
pensé à vous, et à Madame sa maman aussi et il v a
dans un panier d'osier Enfin, suffit, je m'entends
mon lieutenant ma défendu d en pailei'. C'est une surprise qu'il veut vous faire.» Le cœur d'01ym]>e bondit do
7V CIIUOSIIK.
joie à ces paroles indiscrètes du bon marin, qui lui dil loul ce qu'il veut cacher.
Rêvant au panier d'osier , ma curieuse va se pronieneidu côté du jardin , puis revient par la grande porte-fenètre (jui y conduit du salon. — 0 surprise! sui' sa table à ouvrage un chaiinant panier d'osier, dont des faveurs roses i-eiiennent seules les couvercles. « Si c'était le panier dont a parlé André!... Évidemment c'est pour moi qu'on
l'a placé là Y aurait-il grand mal à regarder les jolis
cadeaux que veut me faire Edgard?... Je sais bien qu'il vaudrait mieux attendre qu'il me les offrît; mais j'aurai joui un peu plus tôt de mon bonheur; mon frère ne le saura pas... » Ainsi encouragée par ces niauvais raisonnements qui ne manquent jamais à ceux qui veulent faire le mal , elle dénoue une des faveurs et ouvre le panier. Mais, (juel malheur! du panier s'échappe une charmante petite palond3e indienne, qui, trouvant la fenêtre ouveite, prend sa liberté. La stupeur dOlyjîq^e est inexprimable, elle reste anéantie; et, avant qu'elle ait pu revenir de son étonnenient, la seconde palombe va rejoindre la première, qui semblait l'attendre, perchée sur un grand marronnier, et toutes deux s'élèvent dans les aii's. Bientôt Olympe les perd de vue, et reste là, bouche béante, l'œil iixe, la main sui* hi petite prison déserte : sa raison semble l'avoir abandonnée avec les oiseaux qui s'y trouvaient renfermés. — Enfin elle revient à elle , comme son frère entrait au salon. « Ah! qu'as-lu fait? s'écrie-t-il d'un ton visiblement contrarié, tu as lâché — Ne me gronde pas
trop, cher fière, j'avais deviné que tu me les destinais, et j'ai voulu voir ce que contenait ce panier. — Tu aurais du au moins me laisser le plaisir de te les offi'ir; et puis , tu n'étais pas sûre qu'elles fussent pour toi. — Oh ! tu vas me gronder?... — Non, chère enfant, mais je ne puis le cacher la coiurariélé que j'éprouve car je me
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faisais une lé le de l olliir ces jolis oiseaux, (jui ii avaieul d'aulie mérite que leur rareté; je ne ferai pas de nouveau le voyage des Indes pour l'en lapporlerdautres. Esl-ce (jue tu serais curieuse. Olympe?» A celte demande, faite d'un ton sévère quoique lendi'e, Olympe baissa les yeux en rougissant. M. de Ferrières comprit qu'il n'avait que trop bien deviné: mais, voyant des pleurs rouler dans les yeux de sa sœur, il l'attira près de lui, et, reud)rassant : «Allons, Olympe, ne parlons plus de cela; d'ailleurs, tu as déjà subi ta punition. » Olympe se jeta à son cou en pleuiant.
Cependant , pour fêler le retour de son tils bien-aimé , madame deFeriières donnait, ce soir-là même, un bal oîi elle avait convoqué tous les jeunes gens et toutes les jeunes l)ersonnes des châteaux voisins. Elle se trouvait si heureuse, la bonne mère, qu'elle eût voulu faire paiiager sa joie au monde entier. Plusieurs anciens condisciples de M. deFerl'ières, des camarades de collège, devaient s'y trouver. Entre autres invités, l'on attendait Mme Raymond, Mlle Christine, sa fdie, et M. Martial, son fils , enseigne de vaisseau sur le même bâtiment qu'Edgar. Comme ils demeuraient fort loin, ces trois personnages devaient passer plusieurs jours au château.
Déjà plusieurs voilures slalionnent dans la grande cour; les salons s'emplissent; les musiciens accordent leuis instruments ; dans un moment , l'orchestre va donner le signal; enfin, les quadiilles se forment et le bal est commencé.
Pendant l'intervalle d'une conlredanse, M. Edgar de Ferj'ières a conduit dans sa chambre quelques-uns de ses amis; M. Martial Raymond, retenu par sa mère, n'a pu le suivre. A ce moment , Olympe, qui lemontail, pai' hasard sans doute , dans sa chandji-e , séparée de celle de son l'rère par une cloison seulement , simagine entendie prononcer son nom; elle voudrait bien savoir ce que l'on
7G CUIUOSITÉ.
(lit d'elle, et quels sont les individus eiilermës chez son frère.... Elle regarde par le irou de la serrure, elle écoute ; justement c'est lui qui parle : — « Le vaisseau négrier se met sous notre venl; nous le hélons , mais sans obtenir de réponse ; notre capitaine ordonne les préparatifs du combat; notre devoir nous retenait sur le pont pour surveiller les manœuvres, Martial Raymond et moi ; le combat s'engage. . .» Ici M . de Ferrières fait un mouvement et lourne le dos à la porte. Olympe n'entend plus que des sons confus ; enfin, Edgar reprend d'une voix plus haute : « Oui, Messieurs! le lâche avait fui; il avait abandonné son poste et s'était caché dans T entre-pont. »
Quelqu'un qui monte dans l'escalier oblige Olympe h rentrer dans sa chambre ; elle ne peut le faire assez vite poui* n'être pas aperçue du nouvel arrivant, qui prévient de suite M. de Ferrières de l'espionnage que se permet sa sœur, La patience lui échappe enfin; il veut donner h la curieuse une leçon qui lui fasse impression. Sur une toile tendue fortement, il écrit, en ayant soin de placer les caractères à l'envers , quelques lettres qu'il applique ensuite sur sa porte, à l'endroit de la serrure, et la conversation recommence entre lui et ses amis; il a soin toutefois de prononce!" plusieurs fois à haute voix le nom de sa sœur; celle-ci , ({ue rappelle la musique, sort de sa chambre et entend distinctement son nom; elle s'approche, et, appliquant son iront juste à l'endroit où se trouvent les lettres , fraîches encore, qui viennent d'y être placées , elle reproduit dans son sens droit le mot qui s'y trouvait à l'envers. Puis, comme elle voit son frère s'apprêter à redescendre, elle se hâte de reprendre le chemin du salon. Edgar, plus prompt encore, la suit de près, et, en entrant, fait signe à chacun de garder le silence; mais on rit à l'approche d'Olympe; on chuchote de toutes parts en jetant sur elle des regards moqueurs. Ce n'est pas tout. Olympe a, dans