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Lilh. Rido Frères et C
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E periiietlrez-vous pas à mon fièio de venir vous présenter ses respecls , mon père? son rëgimenl change de garnison et vient prendre ses quartiers à Paris. Je suis sûr qu'il serait bien heureux, ce cher Hector , si , oubhant enfin voire long ressentiment, vous lui permettiez, après plus de douze ans d'absence, de revoir et d'embrasser son père !
— Lui pardonner!... le revoir!... lui, ce lils ingrat qui a trompé si cruellement mon amour paternel! car je l'aimais, moi aussi; je l'aimais tendrement; et c'est cet attachement sans bornes qu'il aurait dû reconnaître et qu il a trahi; c'est lace qui augmente sa faute et mon ressentiment. Non. mon fils, je ne reverrai jamais votre f'rèiv.
8i MARIE.
— Ah ! mon père, combien vous legrelleiiez volie colère si vous aviez lu toutes les lettres que vous a écrites mon pauvre frère ; si vous aviez vu conibien il est malheureux de votre indifférence ! si vous saviez quel respecl . quel amour il y témoigne à chaque ligne pour son père !... (^ar il vous aime!...
— H maime, dis-tu, Armand? Mais si cela eût été vrai, m'eiit-il si cruellement abandonné , moi , son vieux père , accablé d'âge et d'infirmités , sitôt qu'il a eu atteint sa majorité? et pour quel motif> encore?... 11 s'est engagé, lui. le fils d'un colonel de l'empereur; il est parti simple soldat !
— Simple soldat , mon père ! mais n'est-ce pas ainsi (ju'ont débuté nos plus illustres généraux? et vous-même, ne vous ai-je pas entendu cent fois vous faire un titre de gloire d'avoir ainsi gagné votre fortune et vos épaulettes h la pointe de votre épée? Pouvez-vous faire un crime à mon frère d'avoir suivi votre exemple? Est-il donc coupable «l'avoir hérité de vous l'amour de la patrie et le mépris des dangçrs? A-t-il jamais, par quelque action indigne d'un brave, fiiit rougir le noble front de son père?
— Non; oh! non, Armand, grâce au ciel! j'en serais mort de honte et de douleur. Malgré son oubli de ses devoirs les plus saints, j'apprécie sa conduite et son courage: je sais qu'il a, par sa valeur, gagné tous ses giades... .Je puis estimer en lui le capitaine Hector Fougeray, sans pour cela pardonner h un fils coupable...; car sa valeur et ses exploits ne sauraient lui servir d'excuse, non plus que mon exemple. Quand je suis parti pour l'armée j'y étais forcé par la loi.., je n'avais pas un autre avenir; enfin je n'abandonnais pas un vieux père couvert de cicatrices, malade et souffrant, qui eût mis en moi son seul espoir et la plus douce consolation de ses derniers jours, et à qui mon brusque départ pouvait donner le coup de la mort.
— Ah ! (pie dites-vons? Hecloi- no vous laissait pas seul :
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avec clos i^oiils plus caliiii's que les siens, il savait (|iu' je resterais auprès de vous, moi, pour vous adoueir lahsence de l'aîné de vos (ils et pour plaider sa eause.
— Armand, vous avez bien rempli la double mission que vous a laissée votre frère ; oui, vous avez adouci mescbagrins par votre tendresse, par votre dévouement.. . Vous avez bien et toujours plaidé sa cause..., et je ne vous en veux pas : vous eussiez été un mauvais frère en agissant autrement. Mais, croyez-moi, mon fils, ces tentatives sont inutiles, et n'ont pour résultat que de rouvrir la blessure (jue votre frère a faite à mon cœur, et de renouveler mes douleurs; je t'en conjure, Armand, n'en parlons plus. »
Puis le vieux colonel se leva , et, se détournant pour essuyer une larme qui roulait dans ses yeux, il sortit. Il n'y avait rien à dire ; une parole de plus l'eût irrité davantage. Armand le regarda s'éloigner en poussant un soupir : « Allons, se dit-il h demi-voix, encore une tentative inutile! Je ne renonce pas encore à les réunir ; mais j'y vois bien des difficultés , h moins que Dieu ne vienne en aide à mes eliorls. En attendant, il faut aller porter celte mauvaise nouvelle à mon frère , et l'encourager de nouveau.
— Hé bien, mon ami, quelles nouvelles? s'écria le capitaine en revoyant son frère.
— Pas aussi bonnes que je le voudrais. Mon père a donné des éloges h la conduite, à ton courage....
— Consent-il à me revoir? dit Hector avec vivacité.
— Pas encore... cependant je ne désespère pas...
— Tu cherches en vain à me tromper, Armand. Ta liguie est trop franche pour ne pas trahir ta pensée... Mon père est demeuré inflexible... Mon Dieu ! suis-jedonc si coupable l)Our qu'il me traite avec tant de dureté!» En achevant ces mots, Hector, dési . . se laissa aller avec abaltemenl sur un fauteuil.
« Te voilà encoie relombé dans tes chagrins, papa....
Écoule-iiioi , écoule-moi donc, je l'en prie. Tiens, si lu veux, moi, j'irai Irouver grand-papa; je le caiesserai lanl, et je lui dirai tant que je l'aimerai bien, qu'il te pardonnera, c'est sûr; les vieux militaires se laissent attendrir facilement par les enfants. Tu sais, c'est comme le colonel Gaudry, qui est si dur avec tout le monde , et dont moi , je fais ce que je veux, parce que je le fais rire, et qu'il serait honteux de se fâcher contre une petite fille. Si tu veux, j'irai voir grand-papa; d'ailleurs, il ne doit pas être si méchant, d'après tout ce que tu m'as raconlé de lui. »
Ainsi parlait , dans son désir de consoler son père, la jeune Marie, et avec tant de grâce et d'ingénuité qu'en vérilé on eût été tenlé de croire avec elle h la possibilité d'une réconciliation dont elle eût été la médiatrice.
Le capitaine et son frère semblèrent partager cette impression, car ils échangèrent un regard d'intelligence, et le front du premier devint moins soucieux, quand, enibrassant sa fdle avec une douce tendresse, il lui dit en raltiranl près de lui : « Tu ne tremblerais donc pas en approchant de ton grand-père? Tu n'éprouverais pas cette émotion qui interdit la parole et trouble l'intelligence?
— Ah! pour ne pas éprouver quelque émotion, je ne dis pas ça, papa; car enfin, il paraît qu'il est très-brusque, grand' papa...
— Allons, dis (}ue tu n'oserais pas !
— Oh ! si fait vraiment. Après le premier moment , je suis sûre quej'aurais tout mon courage et toute ma présence d'esprit ; d'ailleurs, je penserai que c'est pour te réconcilier avec lui, et je ne tremblerai plus du tout.
— Merci, chère enfant! merci; mais nous n'aurons pas occasion de mettre la bonne volonté à l'épreuve; car le colonel ne te recevrait même pas.
— Peut-être, mon frère, et je conçois un piojel, au conliaire, où Marie nous serait du plus grand secours.
— Lequel, cher ami? Parle, je teii supplie...
— Oui, mon oncle ; metlez-moi à l'épreuve !
— Je ne puis encore rien vous dire aujourd'hui ; dans «juelques jours, je vous ferai connaître la suile de mon dessein, si le commencement réussit. Vois-tu, Hector, c'est une forteresse inexpugnable par la force , que notre père ; eh bien, nous le prendrons par la ruse. Console-toi donc et compte sur moi. »
« Voyez donc, mon père , la jolie tète d'enfant! Le vicomte d'Arambure, qui m'a donné ce petit tableau hier, ma assuré que c'était un Rubens.
— II est vrai qu'elle est charmante ; ce petit garçon a l'air tout à fait éveillé. Cela va faire à merveille dans ma galerie ; mais il lui manque un pendant ; tâche donc d'en trouver un; une tête de petite fille bien fraîche, bien douce, serait ce qui conviendrait. »
Ne vous étonnez pas de l'importance que le colonel attache à remplir le vide laissé dans sa galerie par l'absence d'un pendant au tableau que vient de lui donner son fils ; à cet homme dont la vie s'était passée dans une activité continuelle, il avait bien fallu une occupation quelconque pour remphr les loisirs de sa vieillesse. Le goût des tableaux lui était venu ; il en faisait le but de ses soins. Attentif à toutes les ventes, il n'en manquait pas une seule, pour peu qu'elle fût intéressante; et il ne rentrait jamais vraiment heureux chez lui que le jour où une acquisition nouvelle venait enrichir ce qu'il appelait sa galerie. Chaque soir, M. Fougeray disait à son fils : « Hé bien, as-tu trouvé mon affaire ?
— Non, mon père, pas encore. Ce n'est pas chose facile h rencontrer qu'un joli portrait de jeune fille : j'en ai vu
«8 MAKIK,
heaucoup . mais pas un seul digue de liguier avec volie Rul)ens.
— C'est (|ue lu cherches mal. Je vais moi-même me uiellre en course, etjepaiie qu'avant trois jours je l'aurai.
— Peut-être serez-vous plus heureux que moi, » répondit Armand en s'eflbrçanl de dissimuler la joie que lui causaient ces paroles. C'est qu'en effet il était sûr que son père rencontrerait facilement l'objet de ses désirs. Connaissant les marchands que le colonel visitait habituellement, il avait secrètement placé chez l'un d'eux le portrait qu'il voulait que son père achetât. Le soir même, celuici rentrait avec un tableau à la main.
« Hein ! Armand , qu'est-ce que tu dis de cette jolie tête-là?
— Charmante, mon père; charmante ! en vérité.
— Quand je te disais que tu ne savais pas chercher!
— Ah ! il n'y a que vous pour les bonnes occasions.
— Regarde; ma petite fille lèra à merveille h côté de mon petit garçon. Mais vois donc, Armand, quelle belle et soyeuse chevelure blonde; comme les boucles en sont légères! on dirait que le vent va les soulever... Et ces yeux bleus, comme ils sont brillants et doux ! A-t-on jamais vu bouche plus petite , plus fraîche , plus souriante ? L'enfant qui a posé pour ce portrait doit faire le charme de ses parents; avec une physionomie comme celle-là, on doit avoiile plus joli caractère....
— Vous croyez , mon père ? il me semble cependant. . .
— Du tout, du tout.... Je me connais en physionomie , et je suis sûr que cette petite fille-là est la douceur, la prévenance, la complaisance même....
— Je nie permettrai de n'être pas de votre avis.
— Vraiment! tu es singulièrement attaché à ton opinion. Eh bien, moi, je suis sûr d'avoir raison, et je donnerais bien
MA lui-:. 8»
quelque chose pour ((^iinaîlio celle eulanl , el vaiucre ton obslinalion.
— Cela doit élre facile : le peintre nous fera volontiers connaître son modèle. Comment est signé ce tableau?
— Henri Walkenaër...
— Attendez donc... mais j'ai fait une partie de mes études avec un jeune homme de ce nom , qui montrait déjà beaucoup de goût pour la peinture; ce doit être lui : s'il en est ainsi, nous arriverons plus facilement encore à la solution de notre petit différend; je vais aujourd'hui même m'en informer.
— C'est cela; va, informe-toi; je serai charmé d'avoir l'occasion de te convaincre, monsieur l'incrédule ! »
M. Fougeray avait le petit défaut de tenir beaucoup à son opinion, et, plutôt que d'en démordre , il eût remué le ciel et la terre pour convaincre son adversaire. Celte disposition venait fort à propos au secours d'Armand; il se hâta donc d'en profiter, el sortit h la découverte du petit modèle , dit-il à son père. Le soir, en rentrant , Armand retrouva dans la galerie le colonel, qui contemplait encore d'un air attendri le portrait du matin.
« Je vous dérange, mon père ? vous semblez préoccupé.
— Non-seulement préoccupé , mon ami , mais encore m'attendrissant à la vue de celle toile. Je ne sais si c'est une aberration de mon esprit , mais il me semble retrouver dans ce portiait quelques traits de la mère , de l'épouse que j'ai perdue et que je pleure encore, dit-il avecun regard humide... Regarde allentivement , mon fils, et dis-moi si l'efTet que produit sur moi ce tableau ne vient que de mon imagination... »
L'altendrissement du colonel avait gagné son fils, el ce fut avec une véritable émotion qu'il répondit : « Je crois . en effet, reconnaître là plusieurs des traits touchants de ma l)onne mère... Mais, par une coïncidence qui ne vous élon-
im MAIUE.
liera pas moins, la iille de M. Henri Walkenaër (carc'esl elle qni a posé pour ce portrait) porte un nom qui nous est également cher... — Elle s'appelle Marie?... — Oui, mon père , et M. Walkenaër m'a dit que sa fille était un modèle de prévenance, de complaisance, de délicatesse , de tact , d'égalité d'humeur... — Ah ! j'avais donc raison ! — Je le crois. — Et ce peintre est-il riche? à son aise, au moins? — Nullement. — Eh bien! il faut que tu m'amènes sa fille; je me sens porté à faire quelque chose pour celte enfant qui ressemble h ta mère et qui porte son nom. Demain , sans plus tarder, demande h son père la permission de me l'amener: demain, entends-tu, Armand; je suis impatient de la voir! — Oui , mon père; oui , je n'y manquerai pas... Je n'aurai garde , s'écria le fils en se retirant. 0 mon Dieu! ajouta-t-il en levant les yeux au ciel, te plairait-il enfin de seconder mes vœux! »
ni.
« Héjouis-toi , Hector , tout va bien. Et loi , Maiie , prépare-toi h déployer toute ton intelligence et (ouïe ta gentillesse pour nous seconder. Je t'ai ouvert la roule du succès ; n'oublie pas que la moindre imprudence de ta part , le plus léger oubli du rôle que tu t'imposes, peuvent compromettre et détruire pour toujours , peut-être , i ou tes nos espérances. — Oh! ne craignez rien, mon oncle; dès qu'il s'agit du bonheur de mon .père, je suis sûre de moi. D'ailleurs , le bon Dieu me soutiendra, j'espère , et m'inspirera.
— Allons, Marie, voici l'heure à laquelle j'ai promis h ton grand-père de lui conduire la fille du peintre Walkenaër ; hâtons-nous , car il n'aime pas à attendre , et quelques instants de retard de notre part pourraient allérer sa bonne humeur et reculer ion tiioiiiphe. — Adieu .
mon bon [)elil papa; calme-loi. ne sois [>as Irop inquiet, je t'en prie; ne te tourmenlc pas lro[); va, le colonel m'aimera, j'on ai le pressenlimenl... — Ah! je n'en (lonlerais [)as, s'il te connaissait comme moi, chère en- Tant! — Eh bien! je lui ferai faire ma connaissance, dit Marie en embrassant son père; dailleurs, peut-il faire autrement que de m'aimer? ne suis-je pas sa petite-fille? Moi , sans le connaître, je me sens attirée à lui, et puis- (jue tu prétends que le meilleur moyen pour se faire chérir de quelqu'un, c'est d'abord de laimer, il faudra bien qu'il m'aime. — Que le ciel t'entende, ma bonne Marie ! »
Nous laisserons le pauvre capitaine à ses inquiétudes; nous le laisserons marchant à grands pas dans son appartement , se parlant h lui-même en discours entrecoupés , <'t faisant des vœux pour le succès de la démarche critique de sa fille. Celle-ci , dans la compagnie de son oncle , est ari'ivée chez le colonel, qui s impatiente déjà en l'allendanl , bien que l'heure n'ait pas encore sonné.
«Ah! c'est vous, enfin. Mademoiselle; je croyais que vous n'arriveriez pas. — Je vous demande pardon, colonel. » M. de Fougeray aimait fort qu'on lui rappelai son litre militaire, et Armand avait prévenu de cette particularité Marie , qui en profita dès les premiers mots. Le colonel quitta son air morose pour prendre à l'instant même un air souriant, et Marie ajouta : « Voyez comme je me suis irompée, je croyais être en avance. » Le colonel regarda la pendule; Marie était en avance, en effet. « C'est à moi de m'excnser, Mademoiselle, l'heure n'est pas venue en- (ore; mais j'étais si impaiient... — C'est connue moi, colonel , je n'en ai pas doimi de la nuit. — Vraiment ! — Mais oui; on m'a dit que vous étiez si bon ! et que rien que suijnon portrait vous me portiez déjà de l'intérêt... — Ah ! et qui vous a dit tout cela?. .. — Mais . mon |)ère... — Monsieur
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voire père ne me connaît pas. Vous voulez dire mon (ils, sans (loule ! — Oui, oui, -c'est monsieur votre fils, en effet..., » (lit Marie en se reprenant vivement, et comprenant, à un coup (l'œil de son oncle , qu'elle allait se trahir. « L'int(^rèt cjue je vous porte, il faudra d'abord le mériter... — Oh ! dites, (jue faut-il faire pour cela?... — Je vous le dirai plus tard. Sachez, d'abord, pour quel motif j'ai désiré vous connaître : vous ressemblez beaucoup, mais beaucoup , à ma femme que j'ai perdue , hélas ! .. . vous me rappelez tous ses traits...; elle était la bonté même, et pas un jour ne se passait sans qu'elle n'eiitfait quelque bonne action. — Oh! pourquoi ne vit-elle plus? je sens que je l'aurais aimée de tout mon cœur... — Aimable enfant ! que je suis aise de vous voir ces bons sentiments! Venez... que je vous embrasse; le voulez-vous?... — Oh ! de tout mon cœur, colonel , de tout mon cœur ! . . . » M. Fougeray embrassa Marie avec une émotion qui le surprenait , et il disait à son fils : « Pourquoi aimé-je ainsi cette enfant que je vois pour la première fois?... — C'est qu'elle est véritablement très-aimable , mon père. — Oui, très-aimable , en effet ; mais ce n'est pas là une raison pour être ému comme je le suis; elle m' ensorcelé vraiment , cette petite ! Chère enfant , vous demanderez à votre papa la permission de venir déjeuner tous les jours avec moi ; il me fera plaisir s'il vous l'accorde ; vous la lui demanderez, n'est-ce pas?... — Oh ! bien sûr, colonel , et il ne me refusera pas , allez; il vous aime bien trop pour cela!... — Comment! mais il ne me connaît pas ! ■ — Oh ! que si , dit encore en se reprenant la gentille enfant, il vous connaît presque aussi bien que monsieur votre fils que voilà. — Mais, comment? — Oh ! je lui ai beaucoup parlé de vous , mon père. — Et je vois que tu en as parlé en fils. » Le lendemain et les jours suivanis, Marie vint déjeuner avec le colonel, qui s'attachait à elle davantage de jour en jour; elle y passai!
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(Jes journées enlières. Le colonel s'était fait pour ainsi dire son inslilutenr; il lui enseignait le dessin, qu'il possédait parfaitenient : il lui faisait prendre devant lui des leçons de musique , de danse , etc. ; il était enchanlé de la docilité de sa petite élève, et s'applaudissait de ses progrès. Il ne l'appelait plus que sa pelile fille , et ne pouvait s'en passer un instant. De son côté , Marie savait deviner ses moindres fantaisies. Ses blessures le faisaient-elles souffrir, elle l'amusait par son babil , et savait encore le faire sourire au milieu de ses soulfrances , et par ses caresses allégeait ses douleurs. Était-il de mauvaise humeur, elle supportait ses brusqueries avec tant de douceur qu'il s'en repentait quel- (juefois, et lui disait : « N'est-ce pas, Marie, que je suis un vilain bourru? — Oui, quelquefois, colonel; mais^vous êtes si bon, si bon, ajoutait-elle en l'embrassant, qu'on oublie tout cela, et qu'on n'y fait pas même attention. — Tu m'aimes donc? — Oh! oui, colonel; comment ferais-je pour ne pas vous aimer? — Chère enfant! Eh bien! ne m'appelle plus colonel, appelle-moi ton bon- papa. — Oh! merci! merci ! j'aime encore bien mieux ça... ; c'est bien plus gentil , surtout pour moi qui ai un grand-papa qui ne veut pas me voir. — Qui ne veut pas te voir, pauvre enfant ! et que lui as-tu donc fait? — Moi, oh! rien; car, quoiqu'il soit fâché avec grand-papa, mon père m'a toujours appris à l'aimer, et, matin et soir, je mêle son nom à mes prières. — Et que lui a donc fait ton papa? — 11 paraît qu'il a embrassé un état qui ne lui convenait pas; il s'est fait... peintre au lieu de se faire... avocat. — N'est-ce que cela? mais c'est fort injuste, en vérité. Il ne te connaît donc pas?... Gomment peut-on repousser tant de grâce et d'innocence?.. Je te conduirai h ce grand-père-lh, moi, Marie, et je plaiderai ta cause auprès de lui. — Vraiment ! vous lui parlerez pour moi ? — Certainement , et pour ton pèie aussi... ; car un })ère qui apprend h sa (illo à î'especter son aïeul malgré
Oï .MAUIK.
son iiijuslice , ne peut être qu'un honnête homme et un bon fils. — Oh ! oui , allez , je vous en réponds , que mon père aime bien grand-papa! Et vous me promettez de hii parler en sa favem? — Oui , je te le promets. — Bien sûr, bien sûr? — Oui, bien sûr. Mais qu'as-tu donc à insister ainsi, petite fille? — C'est que je suis assurée que si vous vouliez seulement lui dire deux mots en faveur de papa et de moi , il nous pardonnerait tout de suite. — Deux mots ! j'en diiai cent s'il le faut. — Oh! quel bonheur! Eh bien! donnez-m'en votre parole, colonel! — Je t'en donne ma parole ; es-(u contente ? — Oh ! pas encore tout h fail. — Tu es bien difficile ! Que veux-tu donc de plus ? — Votre parole d'honneur. — Pour si peu , ce n'est pas la peine, en vérité. — Qu'est-cç que cela vous fait, de me donner votre parole d'honneur, puisque vous voulez faire ce que vous dites; vous me rendriez si heureuse, et je vous aimerais tant ! — Eh bien ! je t'en donne ma parole d'honneur, je parlerai à ton grand-papa en faveur de ton père, et delà bonne façon encore; d'ailleurs, ce sera servir ses intérêts que de lui lendre une gentille petite fille comme loi. Quand veux-tu que nous y allions? je suis prêt, moi. — Oh! je ne sais pas; il faut que j'en parle à papa, n'est-ce pas? — (^est juste et bien pensé, un enfant ne doit rien faire sans en parler à son père. Pciile-lui donc de mes intentions, et le jour oii il le voudra . — C'est cela; vous n'oublierez pas votre promesse au moins? — Mademoiselle, dit le colonel d'un air grave, apprenez que je n'ai jamais oublié aucune de mes promesses. — Oh ! je n'en doute pas;. mais c'est que j'ai si peur de ne pas réussir ! »
Les jours se succédaient, et, toujours prévenante, complaisante , d'une charmante égalité d'humeur, Marie ne rappelait pas sa promesse à M. Fougeray. « Tu ne reparles plus de ma promesse, petite fille; est-ce (jue ton papa ne veut pas que je me mêle de cela? — Oh! si, certainement
qu'il le désire; mais il clil (juil n'est pas eiuoie temps. — Ah ! ee seia donc quand il voudra. »
Un jour, c'était la fête de M. Fougeray, Marie, un joli bouquet à la main, vint i^racieusement la lui souhaiter dès le matin. Le bon colonel fut enchanté de cette marque de déférence et d'amitié; mais, comme le joli front de Marie était couvert de nuages, son protecteur le remarqua et lui en demanda la cause. « Ah! répondit-elle d'un air triste, j'ai laissé papa bien chagrina la maison. C'est aujourd'hui la fête de son père, et il ne peut pas aller la lui souhaiter, lui! — Mais, au contraire, petite fdle, c'est une bonne occasion qu'il ne Hiut pas laisser échapper. — Vous croyez l'occasion bonne? — Excellente, chère enfant; liens, tu prends d'une main ton bouquet, que tu présentes en entrant à ton gi'and-père; on ne repousse guère une petite-fille qui se présente ainsi, il y aurait cruauté; de l'autre, tu lui amènes ton père qui se jette à ses pieds... — Vous croyez qu'il ne résistera pas? — J'en suis sûr; eùt-il un cœur de bronze, il sera attendri. J'en puis juger par moi-même, car jai aussi un fils avec lequel je suis brouillé, et je sens que s'il se présentait ainsi devant moi... — Hé bien ! bon papa? — Eh bien! vois-tu , je sens bien là , dit le colonel en f)ortanl la main sur son cœur, que, malgré tous ses torts et le mal qu'il m'a fait, je lui pardonnerais. — Vraiment! Oh bien alors, je suis sûre que votre conseil est bon, et je me décide à le suivre. — Où vas-tu? — Je vais chercher mon père, pour le conduire, comme vous venez de me le conseiller, à grand-papa. — Va, va, petite fille, et bon courage ! »
Marie n'alla pas chercher bien loin son père : il attendait dans la chambre de son frère l'issue de cette scène. Le colonel se mil à parcourir son journal en attendant Marie, qu'il croyait beaucoup plus loin. Elle rentre, précisément comuie le colonel le lui avait conseillé. « Ron papa, lui dit-elle en
ouvrant la porte , je vous souhaite uiie bonne fête et je vous amène papa qui voudrait bien vous la souhaiter aussi. » A
ces mots, le capitaine se précipite aux gl^noux de son père. « Mon père , daignerez vous enfin pardonner à votre fils repentant. — Hector !.... vous ici , Monsieur! Fils ingrat ! sortez de devant mes yeux ! Qui vous a permis de vous présenter chez moi? — Mais c'est vous-même, grand -papa, c'est vous qui tout à l'heure m'avez conseillé... — Quoi ! Marie , tu serais?... — Votre petite-fille, mon père, dit Hector en poussant Marie dans les bras de son aïeul.— Ah ! mon cœur me l'avait dit ! Viens, Marie, ma fille, viens dans mes bras ! — Et mon père? — Ton père fut bien coupable ; mais pour toi je lui pardonne. Hector, relevez-vous, soyez encore mon fils; mais laissez-moi cette enfant; je sens qu'elle est nécessaire à mon bonheur, et que je ne saurais plus m'en passer. Et vous , petite espiègle , ai nierez- vous autant votre grand-papa que le colonel ? — Je l'aimerai doublement, dit Marie en se jetant à son cou, comme mon bien^ faiteur d'abord, et ensuite comme le père de mon papa. »
Mlle Louise Raymon.
On pcul diri', à l'excuse du cœur liumain, que si la petite et la grande (ioinoslicllé semblent également avilies par l'intérêt, elles sont l'une el l'autre souvent ennoblies par l'ai tac lie ment et même par le dévouement. Autrefois les domestiques étaient, de père en fils, lesamisdela maison; mais nos mœurs ont changé, et depuis que l'égalité se proclame partout, le domestit|uc reçoit en argent ce qu'on lui payait en bons procédés; il travaille plus et s'attache moins ; c'est uue conséquence de l'esprit positif du siècle , oii le fail tend à détruire l'iiiéal, où les choses se pèsent et ne s'eslimenl plus.
Mme MALSSION née FOlCiKHKI'.
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LA BOI^I)T£ B'-mïA^^'^ .
Desesr^erfR Lditeur.
Liîh. Riôo Frères e\^^'
LA mmE D'ENFANTS.
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A bonne d'enfanls se rencontre dans les maisons les plus opulenles comme dans la bourgeoisie; parcourez tous les degrés de l'échelle sociale, vous la rencontrerez partout, (îhez la noble marquise du Faubourg-Saint-Germain ainsi que chez l'opulent banquier de la Chaussée -d' Antin, dans la famille du laborieux commerçant, dans celle du paisible rentier, dans celle même du modeste employé. La bonne d'enfanls est une des nécessités les plus universellement reconnues; il est peu de maisons on elle nait son gite : vous pouvez vous passer d'une femme (le cJiaml)re ou d'un cordon-bleu, mais quelle mère d«'
100 LA liONNE DENI ANT8.
laiiiiLle pounail se passer d'une bonne d'enl'anls? Celle-ri, d'ailleurs, suivant la fortune et le rang de ses maîtres, cumule souvent les fondions de femme de chauibre , de cuisinière, de lille de peine. C'est dans la bourgeoisie, surtout, qu'elle doit réunir tous ces divers talents; c'est là aussi qu'elle acquiert une certaine importance , non-seulement pendant les premières années des enfants, mais encore longtemps après ; il y a peu de familles bourgeoises où une bonne d'enfants ne se soit impatronisée à la longue, et n'ait acquis enfin, comme un droit de familiarité respectueuse, une sorte d'autorité sur les enfants de la famille, et, au besoin, la liberté d'émettre tout haut son avis. Alors elle ne dit plus : On se lève chez madame à lel/e heure ^ mais Nous nous levons, se comprenant ainsi dans la famille, dont elle se regarde en quelque sorte comme faisant partie. Dès lors on parle sans gêne devant elle; les secrets de la maison lui sont connus, elle y achèvera tranquillement son hoimète existence. Mais toutes ne finissent pas leur carrière avec tant de gloire et de bonheur ! Beaucoup ne viennent servir dans les grandes villes que pour amasser un petit capital, avec lequel elles retourneront s'établir au pays. Viw trop grand noudire se livrent inconsidérément au goût de la toilette , y dépensent tous leurs gages et finissent niisérablement. S'il fallait étudier le caractère, les mœurs et la conduite de la bonne d'enfants dans chacune des conditions que nous avons signalées plus haut , et dire combien ils peuvent se modifier, suivant la fortune des maîtres chez qui elle sert, leur position sociale et les attributions qui lui sont dévolues, ce serait un travail considérable, bien supérieur à notre faiblesse. Nous ne parlerons donc que de la bonne d'enfants dans la bourgeoisie, parce que c'est là surtout que son type nous a paru le i)lus généralisé ; et c'est là seulement que, par des motifs d'économie faciles à comprendre, on acciwille notre [K^rsonnage dans sa plus
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s^raiide jeunesse, à cet âge où l'on est encore presijue une entant, ou du moins une très-jeune fille.
La bonne d'enfants en service à Pai'is est née dans la banlieue , ou bien elle est venue de la Picaidie ou de la Normandie. Ce n'est pas sans raison que nous faisons remarquer celle différence d'origine , puisqu'elle établit entre elles des différences notables de mœurs, de caractère et de costume. Vous dire si la Parisienne est préférable à la Picarde, et celle-ci h la Normande, je ne le saurais; toutes ont leurs qualités et leurs défauts. La Parisienne est plus vive, plus propre, plus inlelligente, à coup sûr, que les deux autres; il y a chez elle beaucoup de l'étoffe de la femme de chambre ; mais peut-être est-elle moins bonne de cœur, moins patiente et moins laborieuse que les deux autres. (]hez celles-ci vous trouvez ordinairement une maladresse peu commune, surtout quand elles ariivent du pays, ne connaissant rien, ne sachant s'exprimer que dans un jargon presque inintelligible, s'élonnant de toutes choses, et presque toujours pleurant la famille qu'elles ont quittée pour la [)remière fois. Nous n'aurons peut-être que trop occasion , par la suite, de nous égayer, sans malice, bien entendu, suile compte de nos campagnai-des dépaysées , de jeter sui' ipielques-unes un blâme trop souvent mérité; mais dans ce moment, je ne puis, moi, que plaindre la pauvre enfant (piune dure nécessité arrache à ses campagnes, à sa vie , pénible si vous voulez, mais bien douce et bien regrettable auprès de celle qui l'attend. Là-bas, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher, tous ses instants sont dus au tiavail : mais elle s'occupe sous les yeux de sa mère, qui l'aide et qui l'encourage. Non pas qu'elle ne reçoive jamais une réprimande , mais si l'on pleure de la réprimande que fait une mère, le cœur, du moins, n'en est pas blessé, car c'est un droit d'amour qui lui est acquis; mais la réprimande d'une étrangère rend bien amer le pain que l'on en leçoit.
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Sa mère est peut-être plus brusque, plus rude de manières que la dame qui l'alleud; mais à travers ses bourrades les plus violentes, percent toujours cette indulgence, cette crainte d'affliger trop vivement son enfant, cette tendresse, enfin, dont tout cœur maternel est pétri.... Mais ici, aucune compensation ne lui est offerte ; on la blâme sévèrement pour de petites fautes, on la réprimande vertement h la moindre occasion , et si , dans sa douleur, elle sonde le mécontentement de sa maîtresse pour voir si elle ne trouvera pas au fond quelque compensation consolante. . . , plaignez-la. . . , car elle n'y trouvera quel'égoïsme blessé... . l'orgueil du riche qui se croit en droit d'être exigeant, parce qu'il paie pour êtie servi... Qu'elle se garde bien de hasarder une excuse, on la rempllrail promplcment à sa place. Ne vous hâtez pas néanmoins decondanmer tous les maîtres : s'il en est de durs et d'orgueilleux, il y a aussi des domestiques qui, par leur conduite, rendraient dangereuses la douceur et la bonté. Mais sa maîtresse fût-elle, connue votre mère, niademoiselle qui me lisez, et connue la mienne, un modèle de douceur, de patience et de l)onté, le sort de notre nouvelle débarquée serait encore bien digne de compassion, dans les piemiers tenq)S de son service surtout. Examinez un peu les <'onlrastes que son existence nouvelle va former avec celle cpi'elle vient de quitter. Là-bas, elle vivait toujours au-deliors, en pleine campagne, au grand air ; ici , ses journées presque entières vont se passer dans une chambre étroite , où le soleil semble avare de ses rayons ; ne doit-elle pas comparer un peu sa nouvelle demeure à une prison? Dans sa famille , elle parlait à haute voix, chantait quand l'envie lui en prenait, et liait à gorge déployée du récit plaisant que lui faisait son amie Colette ou le vieux chantre Martin; — ici il faut se taire toujours devant la maîtresse, ou parleid'une voix modérée. Adieu les chansons (ju'elle entonnait hier d'une voix fraîche et sonore: adieu les bons rires et la
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liaiulic i^aielc ! rien de loiil cela nesl cuiiveiial)!*' dans le lieu où elle vit; il faut songer à perdre toutes ces joyeuses mauvaises habitudes, et s'appliquer ii prendre les manières de la ville, les façons d'une bonne comme il faut : façons roi7imeil faut,^'i vous voulez, mais moitellenient ennuyeuses pour elle, qui a vécu jusque là dans la plénitude de sa liberté d'agir, de parler et de penser. Au pays, elle avait, le soir, de jeunes et gaies compagnes pour venir causer, rire et jouer avec elle après les travaux du jour; ici, elle vit absolument isolée: elle n"a point de société, personne avec qui échanger ses idées; car ce nest pas sa maîtresse, si affable quelle soit, qui fera conversation avec elle; elles sont séparées par une trop giande distance de condition, de langage, d'idées, d'habitudes; elles ne s'entendraient pas plus entre elles qu'un habitant du Japon et un sauvage de lOrénoque entre eux.
Ce nest pas non plus avec les enfants (|ui lui sont confiés quelle échangera ses idées, d'abord parce qu'ils sont ordinairement trop jeunes pour en avoir, et que , plus lard , les préoccupations que donne h leur famille leur éducation, les séparent de la pauvre fille qui a soigné leur enfance. Alors, deux roules s'ouvrent à la bonne d'enfants : la première, de se lier avec d'autres filles de sa condition . et l'autre de se consacrei* entièrement à la famille qui l'a accueillie, et de se mettre à aimer les enfants dont elle est chargée. De ces deux loutes , la première a plus de charmes, sans doute, elle offre plus de distractions: mais elle conduit presque toujouis à sa perte celle qui s'y aventure. La seconde est plus triste, plus monotone, exige plus de raison, de résignation, de vertu; mais elle est sijre et conduit toujours à bien celle qui la suit. Le calme de l'esprit, la paix du cœur, l'estime de ses maîtres et de ceux qui la connaissent , souvent un petit avoir dû en partie à ses économies et en partie à la générosité de la famille où
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clU' sorl , soiU la récompense do son sage dcvoneinenl; mais pour arriver à cet heureux résultai, par combien d'épreuves ne doit-elle point passer! Une de ses cousines, une de ses tantes, une de ses amies, fixée à Paris, lui a trouvé une bonne condition : elle se décide difficilement ii l'accepler; mais sa famille est pauvre, sa mère est chargé<' d'enfants, elle ne gagne pasassez pour n'êlre point à charge aux siens ; elle comprend qu'il est beau de gagner sa vie, elle espère même pouvoir aider à élever sa petite sœur et son dernier frère ; son bon cœur la décide, elle fait un petit paquet de ses vêtements, embrasse cent fois tous ceux qu'elle aime, et monte dans la diligence qui doit la conduire à Paris. La voilà arrivée..., non sans avoir versé bien des larmes et poussé bien des soupirs pendant le trajet; celle qui Ta fait venir l'attend à la descente de la diligence, pour la conduire à sa nouvelle habitation Elle est bien gauche ,
l)ien maussade , elle a encore les yeux bien gros et bien rouges , elle est prête à pleurer à tout instant, et ne répond que par un oui, Madame, — no7i, Madame, accompagné de force révérences , à toutes les questions bienveillantes de sa maîtresse; et s'il fallait juger de ses dispositions d'après l'esprit qu'elle montre alors, il y aurait de quoi décourager la meilleure volonté. Mais elle a une heureuse physionomie , l'air honnête, le regard doux, on ne peut qu'augurer à son avantage de ces signes. Il est possible qu'elle ne soit jamais une domestique bien habile , ni*ais elle ne peut être une méchante fille; on la garde donc, et en considération de son chagrin, l'on exige peu de chose d'elle pendant les premiers jours, et l'on s'efforce de la mettre tout doucement au courant de ses occupations. Malheur à elle si sa maîtresse n'est pas douée d'une patience h toute épreuve! car il en faut beaucoup pour supporter les gaucheries , les maladresses perpétuelles de notre jeune bonne, qui toujours pleure et s(> désole, et j)rélend (|u"elle ne pourra jamais
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^' accouiumancer h Paris. Dans les premiers temps, les accidents et les mésaventures se succèdent pour elle sans interruption; tantôt elle laisse tomber et brise la lasse dans laquelle boit l'enfant de la maison; tantôt, envoyée en commission , elle se perd dans son propre quartier, malgré les indications précises qu'on lui a données; une autre fois elle brosse le pantalon de Monsieur avec la brosse h cirage, et le met hors de service; si elle fait une soupe pour le petit, elle la laisse brûlei', ou la sale à emporter la bouche; si elle balaie, elle fait voler une poussière qui gâte lous les meubles, et oblige à ouvi'ir toutes les fenèlres; elle perd facilement l'équilibre sur les parquets ciiés dont elle n'a jamais eu l'habitude, glisse, tombe de temps en temps; en se retenant aux meubles chargés de porcelaines et de curiosités qui l'entourent , elle en brise souvent quelquesunes; puis, bouche béante, elle contemple le désastre d'un œil stupéfait, et ne rompt enfin le silence que pour s'écrier d'une voix lamentable et pleine de sanglots : « Oh ! mon bon Dieu ! queu malheur ! que va dire Madame ! faut-il avoir du guignon!» Elle est quelquefois si plaisante au milieu même de ses désolations, qu'elle fait rire sa maîtresse, et lui ôte le courage de la réprimander, seule expiation habituelle de ses fautes, car il est bien rare qu'on lui fasse payer ses dégâts. Comment, en effet, s'en prendre à sa pauvre bourse, de ses sottises involontaires? et puis, quand on prend une jeune fille de la campagne, grossièrement élevée et ignorante des usages de la ville, pour la mettre de suite à faire ce qu'elle n'avait jamais fait, ne doit-on pas en prévoir les conséquences et s'y soumettre?
Maladroite dans tout ce qui concerne le service, elle se tire mieux d'affaire dans les soins qu'elle donne aux enfants. Forte et robuste malgré sa jeunesse, sans se plaindre, elle portera doucement le petit marmot durant de longues promenades. Un enfant n'est pas bien lourd quand on le