‹ Les enfants peints par eux-mêmesChapitre 22 sur 58 · I.A BONM: DEM' ANTS · texte numérisé non relu

I.A BONM: DEM' ANTS

fois Callierine chez elle à des ouvrages de peine ou d'aiguille : car, également forte et adroite , la pauvre fille ne refusait aucun travail qui pouvait lui faire gagner quelque argent. Ce fut à cette dame que s'adressa la fille de Gheure; elle lui conta ses chagrins et la position de sa famille en lui demandant conseil. Mme de Verly prit part aux préoccupations de Catherine, et, la connaissant bonne, active, honnête et dévouée, n'hésita pas, malgré sa grande jeunesse, à la prendre chez elle comme bonne d'enfants, et lui confia le petit Ernest son fils , en lui donnant des gages plus élevés que n'aurait pu espérer la jeune fille, et qui la mirent à même de soulager sa famille, à qui elle consacrait religieusement tout ce qui ne lui était pas strictement nécessaire. La petite bonne remplit avec soin et intelligence l'enq^loi qui lui était donné; elle s'attacha sincèrement au jeune Ernest, et lui donna ses soins avec une affection telle qu'on en trouve rarement dans une étrangère. Dix années s écoulèrent ainsi, pendant lesquelles le père Gheure put élever honorablement sa famille , grâce à la générosité de sa fille. Mais la fortune est inconstante; à cette époque, elle maltraita cruellement Mme de Verly; elle perdit presque tout ce qu'elle possédait, et se vil enfin dans la cruelle nécessité d'engager Callierine à chercher une autre place: car il lui restait h peine de quoi vivre. Mais Catherine ne voulut pas se séparer de sa maîtresse, et prétendit qu'après avoir profité de ses jours de prospérité, il serait mal à elle d'abandonner sa maîtresse dans le malheur. En vain celleci l'engagea à se retirer; la noble servante la supplia avec tant de larmes de la garder auprès d'elle, de lui permettre de la servir encore , en lui promettant qu'elle ne lui serait pas à charge , qu'il fallut bien que Mme de Verly cédât et consentît à se laisser servir gialuitement. Ce trait était déjà bien beau et d'un noble cœur; mais là ne s'arrêta pas le dévouement de Catherine. Elle souffrait de voir souffrir sa maî-

Ihi LA nONM-: DKNFAMS.

Iressc, de voir celle bonne el digne dame, jusque là accou- Unnëe à laisance, s'imposer une mullilude de privations que rendait nécessaires Téducation du jeune de Verly, que la brave fille aimait comme un (ils. Son allacbemenl lui suggéra un moyen propre h aider sa maîlresse sans que celle-ci sen aperçûl. Catherine, je vous lai dit, élait fort adroite dans tout ce qu'elle entreprenait; le monde ignorait son dévouement, qu'elle tenait soigneusement caché; mais sa conduite sage et mesurée lui avait attiré l'eslime de toutes les bonnes du quartier, avec lesquelles elle se rencontrait au marché ou à la boucherie. La vertueuse domestique leur raconta à toutes qu'ayant fort peu d'occupations chez elle, sa maîtresse lui avait permis d'utiliser une grande partie de son temps. «Je veux, leur dit-elle , me faire un sort, ,1'ai fait aulrefois mon apprentissage de blanchisseuse de fin; je veux m'y remettre, et je vous demande votre pratique. » Personne ne la lui refusa, et femmes de chambre, bonnes d'enfanls, cuisinières, lui donnaient leur linge fin h blanchir. Elle gagnait ainsi assez d'argent, qu'elle employait dans le ménage de Mme de Verly, en lui faisant croire qu'elle payait les denrées moitié moins qu'elles ne coulaient en eflel. Pendant dix ans Catherine a continué ce noble sacrifice. iMais Ernest de Verly avait achevé son éducation , s'était fait recevoir docteurmédecin, et commençait à réi)arer les malheurs de sa mère. Ce fut lui qui découvrit le dévouement de Catherine, et c'est lui qui s'est chargé de l'en récompenser. M. de Verly la traite comme une sœur chérie; souvent il cite ce beau trait à ses amis, et ne le raconte qu'avec des larmes d'attendrissement.

Mlle Eugénie de P***

flp rinslilulion do Mme A"*'.

Nulle rt^glc ne guide ceux qui onl des Tanlaisies ; il? choisissent sans discernetncnl; la bizai'rerie des formes et des couleurs les charme plus que leur vérité, leur noblesse, leur élégance. Le prix des fantaisies, basé sur l'instabilité et la débilité de l'imagination , est très-élevé et absorbe ordinairement le superflu de la fortune des riches, qui devrait élre consacré à j-ecourir les pauvres. On ne peut être ni charitable, ni généreux, quand on satisfait ses fantaisies; on est ennuyeux, fatigant, insupportable quand on n'agit qu'à sa fantaisie.

Mme la comtesse de BRADl.

CAPH.ici:

Uwitsseils Editeur,

tn.Riôo Frères el Z'

CAPRICE

— *%>\!K>v3 ^ C-Ch?^-<-

4R0LINE est-elle malade? Que lui est-il donc arrivé de funeste ce matin? Sa figure, habituellement si gaie, a pris une teinte morose qui lui enlève tous ses charmes; ses traits ont perdu leur harmonie , les lignes de sa bouche se sont désagréablement resserrées, ses yeux sont sans éclat, son Iront est couvert de nuages, et elle froncerait le sourcil si cela lui était possible. La voyez-vous bouleverser tout dans sa chambre et jeter avec humeur tous les objets qu'elle rencontre? Elle va, vient, tourne sur elle-même, et semble ne pas savoir ce qu'elle veut ; elle est, n'en douiez pas, sous l'impression d'une vive contrariété... Quoi donc? aurait-elle déchiré la jolie robe que sa mère lui a donnée la semaine dernière?... ou bien son petit oi-

116 CAPRICK.

seau chéri seiail-il tombé sous la griffe iiiorlelle du clial?... ou peut-être vient-elle de recevoir une réprimande de sa gouvernante?. . . — Ce n'est rien de tout cela ; vous ne devinei'iez pas... Écoulez-moi... On met les chevaux à la voilure, et Mme de Gernancé a fait avenir sa fille de se tenir prête à partir dansun quarld'heure. — C'estque peut-être on va la conduire en pension?... — -.Vous vous trompez encore... Laissez-moi achever... Mme de Gernancé a promis hier à sa tille de la mener promener ce malin sur la route de Saint- Cloud. — Et c'est là ce qui contrarie si vivement Caroline?... Il me semble qu'au contraire elle devrait être enchantée . puisque c'est elle-même qui, hier soir, a demandé cette promenade, comme une faveur, à sa mère. — Celte coniradiciion de Caroline avec elle-même est incroyable en effet pour vous qui ne connaissez pas notre jeune personne; mais pour ceux qui la connaissent, c'est la chose du monde la plus ordinaire; et cesl surtout avec elle que Ton peut dire : Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Que dis-je? les heures, les minutes se suivent avec elle sans se ressembler. Vous ne pouvez rien imaginer de plus mobile que son esprit, de plus changeant que ses goûls, de plus inconstant que son caractère. C'est un sable mouvanl^ù ne reste aucune empreinte; c'est la surface de l'eau, tour ii tour polie comme un miroii", ou couverte de mille rides au moindic souftlede l'air; limpide comme un cristal, ou troublée couime après un orage. Ce ([u'elle a désiré ce matin lui est insupportable le soir; l'objet qu'elle aura souhaité pendant des mois entiers , à peine le possède-t-elle, qu'il cesse d'avoir du prix à ses yeux. Ainsi, Mme de Gernancé ayant hier soir vanté la beauté de la route de Saint-Cloud, Caroline s'est prise à désirer passionnément d'y faire une promenade ce matin. On lui a accordé sa demande. On va pailir tout à l'heure, et c'est pouiquoi vous lui trouvez un air si n)aussade; c'est pourcpioi elle esl nvec ses mférieurs

CAlMUClv HT

tliuie liiuiieiir si luvèclie. Aussi, écoLUez-la avec sa Ijoiinc qui s'elïorce de faire tout ce qui peut lui être agréable :

« Pourquoi lu'apporlez-vous mou niauchon à la lui de mars et par un soleil superbe? que voulez vous que j'en fasge? — C'est vous, Mademoiselle, qui me lavez demandé dès hier soir. Vous prétendiez que, de ce temps, il fiiisail encore froid en voilure. — Vous verrez tout ;i l'heure que je vous ai aussi demandé ma pelisse? — Mais oui, Mademoiselle. — Vraiment , Nanelte , vous êtes contrariante quand vous vous y mettez.... Prenez donc gaide , vous me blessez; vous avez lacé mon brodequin à m'étiangler le pied! — J'ai pourtant bien peu seiré, Mademoiselle... — Je pense que je le sens mieux que vous, n'est-ce pas?... — Qu'as-lu donc , ma tille, lu parais dune humeur bien dilïi- • cile ce matin? — Mais non, maman, je t'assure; c'est que xNanelte.... — Tiens, veux-tu être bien franche avec moi. (Caroline?... — Oui, maman , tu sais bien que je le dis lou- . jours tout ce que je pense... — Eh bien , je suis sûre que cela te contrarie de venir promener avec moi ce matin? — Oh ! maman !... — Allons; voyons, dis-moi toute la vérité. — Eh bien! oui, [juisque lu veux absolument «jueje te le dise , j'aimerais mieux lester à la maison. Cependant tu sais bien qu'avec toi.... — Avec moi lu ne t'ennuierais pas, je le [)ense, mais tu seiais [)lus heureuse de lester à la maison; pourtant c'est toi qui m'as demandé celte piomenade hier soir. — Oui, maman , mais je ne savais pas qu'Emma devait venir me voir ce matin. — Très-bien ; je comprends, et je veux te laisser parfaitement libre. Ainsi, choisis.... — Je

resterai donc, puisque tu es assez bonne — Pour me

soumettre à tes caprices, n'est-ce pas? — Oh ! non, maman, mais pour ne pas me réprimander aujourd'hui. — Je ne te réprimande pas. il est vrai; toutefois, je te conseille de ne |tas ainsi te livrer à tous les soubresauts de Ion imagination. (Irois-moi. Caroline, ouest souvent pniii par où Ion a pé-

118 CAPIUCE.

ché. Ce que lu dédaignes est peut-être bien prélërable à ce que lu choisis. Je crains que tu ne goules pas dans la société d'Emma autant de plaisir.... — Oh! je serai bien heureuse de la voir, celle chère Emma, et je suis sûre que nous nous amuserons bien. — Ainsi, voilà qui est décidé, tu restes? — Puisque tu as bien voulu venir toi-même au-devant de mes désirs.... — Qu'il en soit fait comme lu le veux, dit en sorlant Mme de Gernancé, mais je crains que tu n'aies à te repentir de ton choix. Ah ! Caroline, que dira ton père, en revenant de son voyage, s'il apprend combien lu es encore légère , inconstante et capricieuse! Tu lui avais faitlant de belles promesses à son départ ! »

Ce fut à peine si Caroline entendit ces dernières paroles. Elle se mit à sauter dans la chambre; en un clin d'œil elle eut Ole son chapeau et ses ganls, et connnença de tout préparer pour la réception de son amie , qui ne tarda pas à arriver. Ce furent des embrassades sans fin, des exclamations de bonheur; puis, enfin, on tint conseil sur l'emploi de la matinée, qui était libre ce jour-là. Nos jeunes amies sont trop heureuses pour que nous les dérangions; nous allons les laisser tout à leur joie, et jeter un coup d'œil sur la famille de Gernancé. Vous avez dû élre surprise du caractère de Caroline ; vous avez sans doute peine à comprendre comment elle en était venue à ce point d'inconstance, et vous vous êtes peut-être dit que cela n'était pas naturel. Vous avez eu raison , la nature a mis dans chaque individu les germes de toutes les quai i lés et de tous les défauts: c'est à nous seuls qu'il appartient de comprimer les uns et de développer les aulres. Dans l'Age mûr, notre raison , l'expérience et l'application des principes que nous avons reçus dans notre enfance, deviennent nos guides et nos appuis. Dans la jeunesse, les avis de nos parenlsi et de nos maîtres, leurs conseils , leur prudente vigilance, leurs réprimandes, et les punilions même qu'ils peuvent nous imposer, n'ont

CAIMUCE. llij

pas d'aiilrc l)iU que de déraciner de nos âmes les mauvais penchants, pour donner loule lalitude aux l)onnes disposilions. Comme nous sommes alors sans raison et sans expérience, nous ne pouvons nous appuyer que sur celles des grandes personnes chargées de nous diriger. C'est pour cela que l'enfant le plus docile est aussi le plus parfait, et, je pense, le plus heureux. Vous allez croire que Mme de Gernancé avait mal élevé sa fille , et que celle-ci était bien désobéissante : il n'en est rien. Les circonstances, et des circonstances contre lesquelles il n'y avait pas à lutter, avaient fait tout le mal.

De plusieurs enfants que le ciel avait envoyés à cette pauvre mère, Caroline était la seule qui lui restât. Elle était donc bien chérie, cette enfant, et chacun dans sa famille, craignant à chaque instant de la perdre comme on avait perdu les autres, était naturellement disposé à lui rendre la vie bien douce et bien facile ; on appréhendait de la chagriner. Mais cette faiblesse, bien excusable déjà, vous la comprendriez mieux encore si vous saviez combien elle avait eu une enfance débile et maladive..., combien de fois elle avait mis un pied dans la tombe.... A douze ans on lui en eût donné neuf à peine , tant elle était mièvre et délicate. Son existence était vraiment un miracle dû à la tendresse maternelle et à des soins si assidus, si constants, qu'une mère seule peut en prendre de pareils. La moindre résistance irritait Caroline; un chagrin prolongé eût mis en danger sa chélive existence ; aussi chacun était son esclave, chacun se dévouait à souffrir avec résignation toutes les boutades, tous les caprices de la fragile enfant. On savait bien que son caractère pouvait , par cette condescendance sans limites, contracter de graves défauts; mais on navait pu agir autrement, et Ton était réduit à espérer que les années, en développant sa raison, arrêteraient le pi'ogros du mal. Heureusement la Providence, qui est une bonne mère

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