II. LW VAISSEAU gui RENTRE AL PORT
Sur l'Océan, calme et poli comme un miroir, un brick légei' glisse en se balançant mollement ; il vogue au gré d'un vent favorable, et sur le navire, comme sur les ondes, tout est calme et repos; dans leur oisiveté, les matelots fument tranquillement, ou causent entre eux des joies qui les attendent à terre ; celui-ci se réjouit d'embrasser un ami d'enfance ; celui-là pense avec attendrissement à sa vieille mère, qui va pleurer de bonheur en le revoyant; d'autres ont une femme qu'ils aimeiK et des enfants qui les attendent, et ceux-là, dans le fond de leur cœur, remercient le ciel de les ramener à leur famille à travers les dangers d'une longue traversée. Mais leur joie et leur tranquillité ne sont pas sans mélange, et un regard attentif découvrirait aisément, sur ces mâles et brunes figures, les traces d'une inquiétude secrète qu'ils cherchent vainement à surmonter , et qu'ils semblent ne pas oser se confier. L'un d'eux, enfin, plus hardi que les autres, se hasarde à prendre la parole, non sans avoir jeté un coup d'œil de précaution autour de lui , pour examinei' s'il n'a aucune oreille indiscrète à redouter : « Dites donc, vous auli'os, la gaieté ne va guèie aujourd'hui! — Qu'est-
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ce ({iii la (lit (,a? — Ça ne se voil i)as, [>oul-èlie ! — Kh heii oui, là, ou u'est pas saus souci; il y a comme qui dirailuu nuage au temps. — Oui, le capitaine, n'est-ce pas? — Hein! quelle figure depuis hier! — Mais, qu'est-ce quil a don( ? Après une traversée superbe nous rentrons heu iranquillement sans avai'ie , et les poches pleines... qu'estce qui peut donc le tourmenter? — Vous n'avez pas d'imagination, vous autres! Vous ne voyez pas qu'il aura reçu de mauvaises nouvelles ! — Ah ! c'est vrai ; c'est depuis que nous nous sommes abouchés avec cette frégate qui nous a remis des papiers; depuis ce temps-là, lui , d'ordinaire si bon, si gai, il ne nous a pas lâché le plus petit mot hors des < ommandementsdu service! — Est-ce qu'il aurait reçu quelques mauvaises nouvelles de sa femme ou de sa fille? — ('ette chère dame ! j'espère ben que non ; elle est si bonne ot si généreuse ! — El sa fille si gentille! — Moi , d'abord , j'aimerais mieux ni'ètre cassé un bras ou une jambe , qu'il lui fût rien arrivé de malheureux. — On te reconnaît bien là, Benoît, lu es un ami du capitaine, et tu as bien raison ! — Dam ! où en trouver un autre connue celui-là? »
Cependant le vaisseau filait rapidement, et déjà on avait les côtes en vue. Bientôt on distingue la ville et le port; le vaisseau ralentit sa marche, et, comme un coursier qui louche au but , aux acclamations de l'équipage el de tous les amis qui rallendenl sur la rive, il s'arrête majestueusement ; on met la chaloupe en mer. Benoît s'est approché du capitaine; il a déjà fait dix fois le salut militaire avant d'avoir osé dire un mot ; il semble pourtant pressé de parler, el se décide enfin : « Capitaine , vous savez que j'ai laissé ma pauvre femme malade; je suis bien pressé de la revoir; si c'était un effet de votre bonté de nie permettre...» La physiononf^e du capitaine se rembrunit plus que jamais. Benoît y croit voir un signe de mécou-
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lenlcuienl de sa liaicliesse , cl reprend avec hésitalion : «Excusez, capitaine, si j'ai osé... mais c'est la chose de revoir nn peu plus lot... — C'est bien. Benoît; mais j'ai besoin de vous, et c'est vous qui m'accompagnerez h terre.
— SuKil, capitaine, dit le matelot en renfonçant ses larmes ; la discipline avant tout ; «puis tout bas : « C'est égal ; c'est bien dur tout de même , et je n'aurais pas cru ça de lui. »0n monte dans la chaloupe; Benoît prend les lames, et en quelques coups il est à terre; il cherche des yeux s'il ne voit pas sa femme; mais rien! L'inquiétude commence à le tourmenter: «Voyez-vous, capitaine, elle n'est pas venue au-devant de moi avec sa fille ; il faut qu'elle soit bien malade ! si vous vouliez le permettre, en un quart d'heure je serais de retour! » — Mais le capitaine continue sa route comme s il n'avait rien entendu. « Oh! qu'il est donc mauvais aujourd'hui! » dit le bon Benoît; et il suit toujours son capitaine. Enfin on est arrivé chez Mme Robert, et le capitaine, prenant son matelot sous le bras, le fait enti'er chez lui : — « Mon bon Benoît , je t'ai bien tourmenté, et tu as dû me trouver bien cruel ? — C'est pas pour dire... capitaine; mais ça m'a fait cet elTet-Ià... — Tu n'as doncpas compris que je ne devais pas te laisser aller chez toi?
— Pourquoi donc ça, capitaine? dit le marin avec un regard effaré. — Parce qu il eût été cruel de le faire... — Ah! je frémis de vous comprendre. — Mon pauvre Benoît ! le ciel, en te frappant, n'a pas voulu ton désespoir : il t'a conservé ta fille. — Ma femme est morte !... je l'ai perdue pour toujours! Morte en mon absence, et sans que j'aie été là pour recevoir son dernier soupir et lui fermer les yeux! Hélas! mon Dieu ! ma chère femme, que vais je devenir sans toi ?» Et en parlant ainsi le pauvre matelot promenait sur ses yeux ses mains durcies par le travail, et les larmes coulaient à travers ses doigts, et de sa fioilrine s'échapi)aient de profonds sanglots. M. Robert le laissa un instant dans sa dou-
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leur, et puis, quand il jugea le moment favorable, il l'inleirompilen lui disant : «Benoît , ne voulez-vous pas embrasser votre fdle ? elle est devant vous.» Ces paroles produisirent une commotion subite sur le marin. « Ma fille! s'écria-t-il vivement en la pressant avec une énergique tendresse dans ses bras et la dévorant de ses baisers, ma fille ^... oui, je puis encore être heureux puisque tu me restes! Mais, hélas! ajoula-t-il comme par une triste réllexion, pauvre enfant! que vas-lu devenir sans ta mère ? — Rassurez-vous , Benoît, le ciel lui en a gardé une autre, et tant que je vivrai, je mettrai mon bonheur h faire le sien! — Est-il possible, ô ciel! quoi ! vous voudriez?. . . — En faire ma fille et la sœur d' Anaïs. Je l'ai promis à votre femme, et je tiendrai ma promesse. — Vous êtes un ange, Madame; oh, mon Dieu! donne-moi, avant de mourir, la joie de lui prouver ma reconnaissance ! » Et Benoît baisait les mains à Mme Robert ; puis, revenant à sa fille, il lacouvraitde baisers, et en même temps les larmes inondaient son visage , car il avait perdu la douce compagne de sa vie et la mère de sa fille adorée !