LA LUE
jusqu'à la vie ! » Celte pensée s'était gravée dans son oœui en même temps que dans son esprit, et elle s'était bien promis, Toccasion se présentant, d'accomplir le dernier yœu de sa mère.
Ah! c'est que c'était nne noble jeune fille que Lanre . une haute et belle intelligence ! Les germes de science déposés dans celte terre féconde y germaient promplement et promettaient bientôt une abondante moisson. Elle avait, loi'sque je la connus, quatorze ans , et on lui eût certainement donné davantage , tant son air était calme et posé , et son regard profond. Je me la j-appelle dans ce moment comme si elle était là devant moi. Grande pour son âge, mais élancée, elle réunissait la grâce h la force; une opiniâtre application avait légèrement pâli son teint, fort animé autrefois. Elle riait rarement; non (pi'elle fût sujette à la mélancolie, mais par l'effet d'une préoccupation habituelle de choses graves. Avait-elle le pressentiment des devoirs qu'elle aurait un jour à remplir, ou craignait-elle d'être arrachée trop tôt h ses études? je ne sais; mais elle avait si bien enq)loyé le temps , que l'on aurait pu croire qu'elle avait travaillé douze ans si Ion n'avait connu son âge. Chacun s'en étonnait, et ses maîtres, loin d'avoir à exciter son ardeur, ne cherchaient qu'à l'éteindre ; car si l'on eût laissé agir la jeune tille, elle eût travaillé au-dessus de ses foi'ces et compromis sa santé. Aussi, quel brillant résultatelle avait retiré de ses efforts et de sa persévérante application! Sans parler des éléments de la grammaire, de l'hisloii'e, de la géographie, etc., qui n'avaient été pour elle qu'un jeu. Laure dessinait et même faisait l'aquarelle remaïquablement bien ; elle parlait la langue anglaise avec facilité et la traduisait élégamment. Il est vrai qu'elle ne connaissait jias une note de musique, ne savait pas faire le premier pas d'une figure de danse et ignorait la mode du jour, toutes choses <pie possédait très-bien Anaïs; tandis (piau con-
traire clcLaui't3, cllo ignorait les plus sjimples éléiiiciiLs (les sciences, n'ayant jamais voulu se doinier la peine d'étu- (liei-; la trop grande faiblesse de Mme Iloberl envers sa lille avait encore laissé croître cette insouciance des choses sérieuses : on avait compté sur le temps pour insi)irer plus de raison à la jeune (ille; mais les années s'étaient écroulées sans changer les dispositions d'Anaïs. D'où provenait donc cette difiéience? Je vais vous le dire en deux mots : Anaïs se croyait riche ; LaiirCj au contraire, savait qu'elle était pauvre, qu'elle devait tout aux bontés de Mme Robert, et, par délicatesse, hâlail de tous ses vœux le moment où, se suffisant à elle-même , elle cesserait d'être îi sa charge, et ce moment lui tardait d'autant plus qu'elle avait deviné la position de ses bienfaiteurs : en effet, pai* suite de plusieurs faillites de commerçants entre les mains desquels il avait ])lacé ses capitaux , M. Robert avait vu considérablement diminuer sa fortune, de telle sorte même que, voulant réparer ses pertes d'un seul coup, il avait fait voile pour les Antilles avec une cargaison considérable sur la vente de laquelle il espérait tripler ses capitaux, qu'il y avait employés en entier, ne laissant h sa femme que la somme nécessaire pour vivre pendant son absence, qu'il ne pensait pas devoir durer plus de quatre ou cinq mois. Mais ce terme était dépassé déjà, et le capitaine ne revenait pas, et l'on n'en avait même reçu aucune nouvelle; on s'inquiétait dans sa famille, où les ressources diminuaient de jour en jour. La première mesure d économie de Mme Robert avait été de retirer de pension Anaïs et Laure, sous le prétexte que leur présence adoucissait sa solitude et calmait ses inquiétudes; Anaïs n'avait point pénétré le but de celte résolution; elle avait 1 esprit trop léger pour y voir rien autre chose que le plaisir de n'être plus en pension. Mais Laure avait compris la vérité , et son cœur s'en était serré douloureusement, non pour elle . mais pour sa bienfailiice, dont elle devinait le profond cha-
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grin. L'absence du capilaine se })roloiigeant, la gène de Mme Robert augmenta tellement, qu'elle se vit bientôt obligée de renvoyer la seule domestique qu'elle eût conservée, puis de faire ressource de tout ce qu'elle possédait ; alors seulement les yeux d'Anaïs se dessillèrent, elle comprit son malheureten fut frappée comme de la foudre, car elle se sentait bien impuissante devant 1 infortune; le caractère de Laure, au contraire, y puisa de nouvelles forces , et ce fut pour elle l'occasion de se montrer dans toute sa noble fermeté.