DES DANGERS DE LA PEUR
On ne prend pas assez soin , généralement , de prémunir les enfants, les jeunes filles surtout, contre les accès dun mal trop comnmn h cet âge en général, et à ce sexe en particulier; nous voulons parler de la peur. Il est peu de situations dans la vie, des plus dangereuses même., dont on ne puisse sortir avec quelque courage et de la présence d'esprit. La peur, au contraire , ferme les ressoiirces de l'espiit et paralyse les forces du corps, et ainsi augmente
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toujours le danger; bien plus, souvent elle en l'ail naitie où (J'abordil n'y en avait pas; en elîet. Tètiequi veut mal l'aire est toujours retenu dans ses mauvais projets par la erainle d'une résistance qui peut entraîner facilement sa perle; il a tout à redouter d'un éclat; la peur est donc son premieiauxiliaire, le plus sûr, et celui sur lequel il conq)te le plus; commencer par inspirer de la erainle est la maxime de tout malfaiteur. On a vu des tentatives coupables déjouées par la présence d'esprit d'un enfant, tant il faut souvent peu de chose pour paralyser les efforts du méchant. Le fait (lui vient de se passer il y a quelques jours dans la conuuune
deMeudon, et qui amenait hier la femme R sur les
bancs de la police correctionnelle, peut servir de preuves aux réflexions qui précèdent.
Lucile et Marguerite sont deux jolies jeunes tilles dont la physionomie et la constitution forment le contraste le plus frappant, et paraissent indiquer des différences semblables dans le caractère. Elles sont h peu près du même âge : Lucile a neuf ans, Marguerite en a dix passés; la première a de beaux cheveux blonds (lui encadrent un visage pâle et délicat; ses yeux bleus sont remplis de timidité , elle ne les lève qu'en rougissant; Taulre est forte et grande pour son âge : ses cheveux sont d'un brun foncé, ses yeux noirs pleins de résolution, et son visage animé. Il est impossible d'imaginer deux natures plus opposées; les deux enfanls sont amies pourtant.
Mme Rœder, mère de Lucile, était venue passer quelques jours avec sa fille chez Mme Marty , mère de Marguerite, qui habite une jolie petite maison de plaisance qui donne presque sur le bois de Meudon. On laissait sans crainte les deux enfants jouer dans le jaidin^ qui , clos de murs de tous côtés, semblait les mettre à l'abri de tout danger. Ln joui*, en jouant du coté du bois, Marguerite s'aperçoil que le jardinier a oublié de fermer h pelile porte
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qui donne de ce côté. Elle appelle Liicile, et, lui nioulraui la porte ouverte: «Si nous voulons, nous pouvons aller nous promener un peu dans le bois , nous cueillerons des fraises et des framboises... oh ! que ce sera gentil ! Tu veux bien venii', n'est-ce pas? » Lucile, plus timide , hésite ; elle craint d'inquiéter sa mère; elle a peur de se trouver seule dans les bois... Marguerite insiste : elles rentreront tout de suite, on ne s'apercevra pas de leur absence; et puis, quel danger y a-t-il à redouter? Lucile est donc bien peureuse? Enfin , elle fait si bien qu'elle lève tous ses scrupules , et les voilcà toutes deux folâtrant dans les allées et à travers les taillis. Une vieille fenune d'assez mauvaise mine, qui rôdait alors dans ces environs , avait entendu leur conversation et s'était promis d'en faire son profil ; elle se cache , et sitôt que les petites étourdies se sont éloignées, elle ferme la porte du jardin, et, derrière un taillis, guette leur retour. Emportées par le plaisir, les enfants prolongent leur absence sans s'apercevoii" de la marche du temps. Comptel-on les heures à cet âge? Enfin elles reviennent. Grande stupeur! la porte est fermée. Comment faire?... «11 fimt revenir par le village, dit aussitôt Marguerite. — Oui , mais lu ne sais pas la route, et lu lisquerais de nous perdre.... Oh mon Dieu ! qu'allons-iious devenir? » La vieille se présente alors connue si elle suivait son chemin ; elle s'arrête devant Lucile : «Qu'est-ce donc, ma belle enfant? vous avez l'air bien désolée... — Je le crois bien; mon amie et moi, nous soimnes sorties par la porte que voilà, pour nous amuser un peu dans le bois ; nous avions laissé la porte ouverte, et quand nous sonunes revenues, nous l'avons trouvée fermée.— N'est-ce que cela? eh bien, il faut rentrer par le village. — Mais nous ne savons pas le chemin... —Je vais vous conduire si vous le voulez; de jolies pethes demoiselles comme vous! je serai trop heureuse de vous obliger... venez avec moi....» F^t la vieille cherchait à les entraîner.
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«Non, dit lésoliiriieiit Marguerile, je vous icinercie, mais nous saurons bien trouver notre chemin. — Vous vous perdrez, ma belle enfant, et vons serez obligée de passeï' la nuit dans les bois. — Que non, dit encore Marguerite: le village ne doit pas être si loin que nous ne le trouvions bientôt. » Lucile paraissait ellrayée; la vieille le remarqua, et, pour augmenter encore sa terreur : «Prenez garde! ditelle à Marguerite, le bois n'est pas du tout sûr le soir, et l'on raconte des histoires elTra vantes qui s'y sont passées... Allons, croyez-moi , profitez de la circonstance, et venez. » Lucile, au mol d'/iistoires effrat/anles, avait commencé à trembler. — «Viens donc, dit-elle à son amie. — Non , lui dit celle-ci, je n'irai pas; et tu as tort si lu ne viens pas avec moi... — Laissons-la, dit la perfide conductrice en enlraînanl rapidement Lucile. qui. combattue enlre le désir de ne pas abandonner son amie et la crainte qui la dominait, céda enfin à ce dernier sentiment. Marguerite, rendue indécise par léloignement de son amie, était restée à la même place. Bientôt elle entend un cri du côté qu'avait
suivi Lucile; tremblante pour sa jeune amie, sans calculer le danger «pii peut la menacer elle-inênie. elle se précipite
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à son secoui's. Arrivée à dix pas de distance, elle voil Lucile pâle et Ireniblanle devant la méchante femme, qui déjà lui avait enlevé ses boucles d'oreilles, et la menaçait de laballre si elle ne lui donnait la petite croix d'or qu'elle portail au cou. — «Âh! mon Dieu! s'écrie-t-elle... Marguerite, viens à mon secours! — Oui, qu'elle vienne, je l'arrangerai bien! — Écoulez, dit tout à coup avec vivacité Marguerite, si vous voulez nous reconduire jusqu'à l'entrée du village , qui est par là, je vous donnerai aussi mes boucles d'oreilles sitôt que je le verrai. — Je les aurai bien sans cela ! — Non, car je cours plus vite que vous, et vous ne pourriez pas m'attraper; et puis, je n'ai pas peur, moi, et je me défendrais. — Vraiment ! — Oui; je suis presque aussi forte que vous ! Voyez si mes conditions vous arrangent. » La vieille rétléchit un instant ; puis , prenant son parti : « Eh bien, je le veux bien.... Donnez-moi la main. — Non, marchez à vingt pas devant nous, dit Marguerite en se sauvant déjà. — Tu me donneras les boucles d'oreilles sitôt que lu verras le village? — Oui , bien sûr. — Nous verrons; et d'ailleurs. Je saurai bien t'y forcer. — Conduiseznous bien; je sais qu'il faut descendre à gauche , et si vous n'allez pas par là, nous ne vous suivrons pas. » La vieille les conduit, en tournant souvent la tête pour voir si elle ne pourrait pas mettre la main sur Marguerite; mais celle-ci se tenait sur ses gardes, et au moindre mouvement de sa conductrice , elle s'arrêtait et se disposait à fuir. Lucile tremblait de tous ses mend)res. Enfin on arrive en vue du village, que Marguerite reconnaît aussitôt, u Mes boucles d'oreilles?)' dit la vieille en s'arrétant. Marguerite les avait ôtées de ses oreilles et les tenait à la main. — «Tenez, les voilà )^ , dit elle en les jetant dans un buisson ; puis, prenant rapidement sa course, elle se précipite vers le village, entraînant avec elle son amie; la vieille, que dévore la cupidité, et qui pense avoir le temps de trouver les
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hijoiix avant que les petites ne soient arrivées chez elles, se met à les chercher. Le buisson est si épais qu'il n'est pas facile d'y retrouver deux objets si petits. Cependant Marguerite, sans perdre de tenq)s, entre dans la première maison qui se trouve ouverte, raconte en deux mots son aventure , et prie que l'on se mette à la poursuite de la voleuse , qui cherche encore sans doute ses boucles d'oreilles. On s'empresse de suivre son avis, et l'on saisit la voleuse avant qu'elle ait eu le temps de fuir. On trouva encore sur elle les bijoux de Lucile, et dans le buisson , fouillé avec soin , ceux de Marguerite.
La femme R , prise sur le fait , et ne pouvant rien alléguer pour sa défense, a été condamnée à six mois de prison.
Exemple frappant de ce que peut le courage et la présence d'esprit , et des dangers véritables dans lesquels un esprit pusillanime peut se jeter, pour en éviter d'imagi naires.
Cette petite aventure, revêtue de l'authenticité d'une feuille publique, frappa l'imagination de Claire; la continuation du système de M. Lavergne acheva de chasser de son esprit les vagues terreurs qu'elle avait eu tant de peine à surmonter jusque là.
Depuis longtemps déjà Claire n'avait plus donné lieu à aucune plaisanterie sur sa faiblesse, et le surnom de Peurense commençait à s'oublier dans sa famille et parmi ses connaissances, lorsqu'une preuve de fermeté incontestable et de présence d'esprit , qu'elle donna quelques mois après, acheva de la réhabiliter complètement dans l'estime générale.
Depuis plusieurs jours, les feuilles pul)li(iues retentissaient de vols nombreux commis dans le quartier de M. Lavergne; on avertissait le public de se mettre en garde
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contre leurs ruses el conlie leur audace. Le 17 juillet, M. Lavergne avait reçu une somme assez forte, prix d'une propriété qu'il venait de vendre, et qu'il destinait à l' acquisition d'une maison de campagne pour laquelle il était en marché. Le soir, après le dîner, contre son habitude, il sortit pour cette affaire avec Mme Lavergne; ils ne devaient rentrer qu'assez tard dans la soirée. Dix heures venaient de sonner, Claire congédie sa bonne, et, prenant la lumière, se dirige vers sa chambre; elle venait de s'agenouiller devant son lit pour faire sa prière, lorsqu'elle aperçoit...., et cette fois, il y avait de quoi frémir tout de bon. ... elle aperçoit les deux pieds d'un homme caché sous son lit. . . ; elle pâlit. . . , se trouble...; son cœur bat h briser sa poitrine... , elle est prête à jeter un cri...., à se trouver mal peut-être.... Le courage et la présence d'esprit de Marguerite lui reviennent en mémoire ; elle comprend que ce n'est qu'avec beaucoup de calme et de présence d'esprit qu'elle peut sauver sa vie peut-être, et la fortune de son père. — «Que je suis donc étourdie et imprudente (dit-elle tout haut, comme si elle se parlait à elle-même) ! j'ai oublié dans ma boîte h ouvrage la clef du secrétaire de mon père , dont il m'a tant recommandé de ne pas me séparer; il m'aurait joliment grondée ce soir en rentrant; heureusement que j'y ai pensé. » Le voleur n'avait garde de se montrer, et se réjouissait en son esprit de l'occasion qui allait mettre ainsi la clef du secrétaire h sa disposition... Sa joie ne fut pas de longue durée; Claire, en sortant, donne un double tour de clef à la porte, el descend à la hâte trouver le portier. La garde arrive, et voilà le voleur pris dans un piège que lui a tendu une petite fille. M. Lavergne, en apprenant ce trait, frémit de crainte pour sa fille , et pleura de joie en se voyant si l)ien récompensé (les soins qu'il avait pris pour guérir sa pusillanimité. On n'appela plus sa fille Chiivp la PnnTiiftr.
Les femmes ne doivciil pas négliger celle de loules les vertus qui donne aux aulrcs loulson charme : l'aimable indulgence, d'où naît l'amilié. C'est là en effet la base, sinon de celte amitié sublime dont les temps antiques nous offrent de si beaux cxeinples et qui vivait surtout de sacrifices , du moins de l'amitié telle que l'ont faite le relâchement et la facilité de nos mœurs. Heureux qui peut dire aujourd'hui avec INJarmonlel :« J'appelle mes amis ceux.qui aiment à me voir, qui, disposés à me pardonner mes faiblesses , à les dissimuler aux yeux d'aiitrui , me Iraileni , absent avec ménagement , présent avec franchise. »
EDME HÉREAT.