EULALIE A SA COUSINE FANNY
«Voilà au moins quatre lettres que je t'écris depuis que je suis en pension : c'est mon plus grand plaisir , c'est
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le soiil soiilagcinciil permis à mon cimui vl à mes cliagiins, cai' on en a beaucoup , de chagrins , en pension! .le ne parlerai pas de la cloche bavarde qui vient brusquement inlerronipre vos distractions ou le cours de vos idées; mais quelle triste sujétion! pas un momeni de liberté! toujours des yeux vigilants qui vous suivent sans cesse et partout, dans votre travail, dans vos jeux et presque dans votre sommeil. Gardez-vous de rire ici ou là, dans telle ou telle occasion; le rire est un grave délit! Chassez loin de votre esprit la pensée riante de votre bonne mère ou de votre Fanny; elle vous empêcherait d'écouter comme quoi « le pronom ne doit pas être placé d'une façon équivoque dans la phrase , » et vous concevez que c'est un crime très-punissable. — Vous avez sommeil?... drelin! drelin! drelin! «Allons! Mesdemoiselles, levons-nous! » et vous vous arrachez h ce doux sommeil du matin , si frais , si reposant. Vous êtes à moitié endormie, et c'est déjà faire preuve d un courage héroïque que de vous lever. Vous vous croyez digne d'éloges; mais vous avez oublié de ranger votre camisole ou votre bonnet de nuit. « Numéro 22, vous aurez un mauvais point de désordre ! » et voilà la récompense de votre courage. Votre estomac, indisposé de l'abslinence de la veille au lendemain, éprouve quelques tressaillements ; vous murmurez de Téloignement du déjeuner : vite, au pain sec! Tu conçois comme cela met un estomac délicat à la raison, et comment, avec de pareils moyens, on vous fait le caractère souple et liant, doux et facile. Il y aurait de quoi rendre folle la meilleure tête. Eh bien! voilà ma vie. C'est un supplice , une torture de tous les instants. Et nos repas!... On dit pourtant que l'institution de madame Lormonl est une des mieux tenues sous ce rapport. Cela ne fait pas l'éloge des autres, soit dit enpassanl. — Aussi; pour la pensionnaire , quel indicible bonheui* tju'un jour de sortie ! elle y pense trois jours et trois nuits .
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elle en lève. C est rhiimble insecte <jui, se déhariassanl de sa lourde enveloppe , va déployer au soleil ses ailes d'or et d'azur; c'est la vive alouette des chanips qui s'échappe de sa prison, et, développant ses ailes si longtemps captives, s'élance follement dans l'espace; et c'est ainsi que j'étais hier, car je m'attendais h sortir aujourd'hui. Je n'en dormis pas de la nuit , et , je puis te le dire , aucune de nous ne dormait non plus. Loin donc de faire la sourde oreille aux tintements de la cloche importune, nous étions presque toutes levées avec l'aube, qui caressait les vitres du dortoir de sa molle lueur. Prête bien avant l'heure, que de soupirs j'avais poussés! que de demi-murmures contre l'indifférence de ma mère ! lorsque madame Lormont me fait appeler dans sa chambre. Je savais bien que ce n'était pas ainsi qu'on appelait les élèves qui devaient sortir. Je fus donc saisie à cette demande, el, pressentant quelque chose de fâcheux, je ne me hâtai pas. Tu ne peux conq^rendre, toi, et le ciel en soit loué! l'inipression qu'un semblable appel fait sur nous; car s'il n'y a que la sainle-nitouche qui refuse de faire ouvertement une gi'imace derrière la sous-maîtresse, toute pensionnaire dépense pour Madame ou bonne amie la somme totale de vénération dont elle est capable..., et ce n'est pas de jeu pour nous qu'un sérieux Je le dirai à Madame l Aucune de nous ne se rend donc sans trembler chez Madame; car son salon est le sanctuaire de la justice, et d'une justice sans appel. Va ! je l'assure que bien des larmes de jeunes filles ont coulé dans cette silencieuse retraite. Tu comprendras maintenant que je tressaillais en y entrant.
«Voici une lettre de madame votre mère, Eulalie , me dit-elle; vous pouvez la lire devant moi. »
J'ouvris, en tremblant d'émotion, cette lettre écrite pour moi par une main chérie. EJle contenait de doux reproches sur mes distractions, sur ma paresse, el enfin m'avertissait qu'en punition de mes fautes je ne devais pas sortir ce jour-
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là. — Oh! j'en pleure maintenanten te l'éciivanl l'c-lais
fouclroyée, anéaulie Mais alors je ne pleurai pas, car
Madame suivait mes yeux et les expressions de mon visage. Non, je ne pleurai pas.... Je frémis de colère et de douleur , et je me jurai à moi-même de ne pas rester en
pension..., de faire tout au monde pour atteindre ce but....
J'y parviendrai, sois-en sûre..., et déjà Me sépanu- de
ma mère! m'empècher de la voir, quand, depuis quinze jours, soir et matin, je pleure de ne la voir pas là, m' embrassant comme de coutume à mon réveil!... Oh! mais ce n'est plus de la sévérité...., ce n'est plus du rigorisme même...; c'est de l'inhumanité, de la barbarie! Obi non! non ! je ne resterai pas dans cette prison qu'on appelle
une pension J'ai formé un plan ; mais, plus tard,
je te le dirai. Aujourd'hui je me contente de le répéter que je t'aime toujours autant, que dis-je? plus que jamais, et je t'embrasse de tout mon cœur.
'( Ton affectionnée cousine et amie , « EuLALir. »
Vous le voyez, Eulalie avait la pension en horreur; aussi n'épargnait-elle pas les espiègleries et les mauvais tours aux maîtres, et les niches aux sous-maîtresses. Pourtant c'est une belle et noble tache que celle de l'enseignement! mais Eulalie n'en comprenait pas assez les fatigues et ledévouement. La pauvre sous-maîtresse surtout est comme le point de mire des espiègleries de toutes les pensionnaires. Au milieu de cette foule turbulente qui la presse , la trouble, l'étourdit, la harcèle, elle se laisse quelquefois pousser à bout. Pour cela , on lui garde rancune , on s'assendjle, et voilà le complot qui se trame. La plus jolie s'unit avec la plus laide, la plus fière avec la plus modeste, la plus savante avec la moins instruite. Hier toutes ces jeunes fdles étaient en guerre; maintenant elles sont
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réunies conlre l'ennemi commun; c'est un esprit de corps indissoluble, un faisceau de volontés hostiles. C'est sur cette disposition d'esprit permanente chez les écolières que notre héroïne a bàli son plan; peut-être en verrons-nous le résultat tout à l'heure. Mais pendant qu elle marche dans sa voie seci'èle, je trouve une lettre de Fanny, qui semble être la réponse à celle de sa cousine. Voulez-vous que nous la lisions ensemble?
l-ANNY A SA CHÈRE ELLALIE.
«Pauvre clière Minette! que je te plains! connue j'ai pris part h ton chagrin ! j'en ai doublement souffert, pour toi d'abord, et ensuite pour moi , qui attendais avec tant d'impatience le jour qui devait nous réunir. Mais, courage! courage ! encore un peu de temps ; peut-être ce jour n'esl-il pas éloigné. Je ne t'en dis pas davantage : le temps me manque. Madeleine va à ta pension; elle vient de me le dire seulement tout h l'heure; elle me presse, tant elle craint d'être en retard de l'heure de ta récréation; elle sait qu'elle ne pourrait plus le voir, et elle t'aime tant , cette bonne fille !
«Je l'embrasse comme je t'aime.
« Ton amie , « Fanny. »
11 paraît qu'Eulalie tint peu compte de la lettre que lui écrivait sa cousine; car, environ dix jours après cette lettre, voici ce qui se passait à l'institution de Mme Lormont.
Dans le salon se trouvaient réunies trois personnes, et tel était h peu près le dialogue qui se croisait entre elles :
« Ainsi , tu es bien décidée? disait Mme Gérard h sa fille.
— Parfaitement, maman; vous savez que je n'ai pas d'autres désirs depuis longtems.
LA rKNSIONNAIlU:. H
— Cela lait lioiiueur à la malurilé de volnj jiii;cin('nt , j\[a(leni()isolIo, iiilei ronipil Mme Lonuont.
— Dites pliilol , Madame , h la ])onlé de son cœur. Elle aime tant sa cousine!
— Qui, pourtant, ne le mérite guère, interjeta encore l'institutrice.
— Mais, à piopos , Madame, est-ce que je ne vais pas la voir, ma cousine? »
A ce moment la porte s'ouvrit, et Mme Herset entra, tenant sa (ille Eulalie par la main.
« Ma (ille vient , Madame, vous demander paidon de tous les chagrins qu elle vous a causés, et vous faiie ses adieux.
—Comment, tu pars ! tu quittes la pension ! s'écria Fanny, (jui ne fut pas maîtresse d'nn premier mouvement.
— Oui, oui , lui dit tout bas Eulalie, en lui faisant signe du regard; ne dis rien, je te conterai tout cela. Tu riras bien; c'est un bon tour, va....
~Ah! mon Dieu! et moi qui, à force d'instances, avais obtenu de ma mère d'être pensionnaire avec toi chez Mme Lormont !
— Que dis-tu?
— Mais oui : aujourd'hui même j'entre en pension ici.
— Oh! quel malheui! Ah ! si j'avais su !
— Allons, Mademoiselle, retirons-nous, dit Mme Herset, api'ès avoir causé un instant avec sa sœur et l'institutrice.
— Mais, maman, c'est que si vous saviez....
— Je n'ai besoin de rien savoir, répliqua-t-elle en séparant les deux cousines, qui jetaient l'une sur l'autre des regards stupéfaits; que n'ètes-vous comme votre cousine, qui vient d'elle-même en pension! Ah ! vous ne suivez guère les bons exemples qu'elle vous donne !
— Mais, maman, c'est justement...
— Allons ! je sais que vous ne manquerez pas de bonnes