L'ELEVE DU CONSERVATOIRE
Il n'auras ceilainenienl pas l'ail les devoirs aujourd'hui, elles maîtres se plaindront encore de toi .
Cécile; voilà trois heures que lu louches du piano, c'est trop, c'esl I beaucoup Irop, et les autres occupations en souffrent. — Oui, bonne mère, tu as raison; mais c'esl que je suis si heureuse quand je fais de la musique !.. J'oublierais tout le reste... — Allons, sois donc raisonnable.
— Oui, tiens, je ferme mon piano... « Et, effectuant sa promesse, Cécile ferma son piano, et venant joyeusemenl embrasser sa mère : «J'y suis donc restée bien longtemps?
— Mais lu t'y es mise h huit heures, et il est onze heures dans quelques instants. — Vraiment ! je ne m'en serais pas
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aperçue... Ai-je bien exéculë ce malin? — Oui , chère enfant , dit Mme de Cérisy en souriant , mieux qu'il ne serai i nécessaire... , car plus tu avances dans l'étude de la musique, et plus ce qui n'était d'abord qu'un goût chez toi devient une passion. Je voudrais le voir [dus de modéralion. — Sois donc juste, bonne mère, comment veux-lu que je ne me passionne pas pour un art si délicieux ? Vois mon père; malgré le tracas de ses afl\iires , il n'a pas renoncé h son violon , et quand il peut saisir une heure de liberté, avec quelle joie il y court aussitôt, avec quel enthousiasme il parle de la musique! eh bien! tout ce qu'il dit , moi je l'éprouve sans pouvoir l'exprimer comme lui. — Je veux bien qu'une jeune personne cultive la musique , je trouve cela très-convenable; mais je voudrais qu'elle l'éludiàt comme un molil' de distraction, comme un moyen de se rendre agréable dans un salon, mais non pas avec cet ardent désir de la perfection qui n'est raisonnable que dans une artiste. Grâce h Dieu, tu n'auras jamais besoin de tirer parti de ton talent... — Et voilà justement ce qui me chagrine quelquefois... J'aurais été si heureuse de ne devoir ma fortune qu'à mon talent!... il me semble qu'il y a tant de gloire et de bonheur à être une artiste distinguée!... — Cécile, lu sais combien tes idées sur ce sujet m'aftligent, et cependant tu y reviens sans cesse. — Pardon, ma bonne mère, oh ! je suis bien désolée de m'élre encore oubliée... Je m'étais cependant bien promis de veiller sur mes paroles... ; cela ne m'arrivera plus, bien sûr... Veux-lu pardonner encore celle fois h ta Cécile el l'embrasser?» Une élrangère eût été touchée de la douce tristesse qui régnait dans les paroles et dans les yeux de la jeune personne ; et puis elle était si gracieuse en parlant, sa voix était si douce, son accent si naïf! comment une mère y eût-elle résisté ?... Mme de Cérisy ne répondit qu'en pressant sa fille sur son cœur; mais qui eût vu le mouve-
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uiL'iiUlc tèle (lu'olhî litoii luèino temps, cùl compris (pùîHc lie complaît ^ueve sur la promesse qui venait de lui èlie l'aile. Et pourtant (décile eût bien voulu penser connue sa mère , elle y faisait tous ses efforts, et chaque jour s(^ répétait les raisons quelle lui avait souvent exposées, cherchant h s'en [)énétier et à ne rien laire qui pût la contrarier : car c'était une excellente personne, et (jui chérissait sa mère avec la plus vive tendresse. Et pourtant ses efforts (ûaient souvent impuissants, tant sa nature était piolondément musicale, tant sa vocation était décidée! M. de Cérisy se croyait, en bon père , obligé de tenir à sa fdle le même langage que sa i'enmie, (pioi(}ue sa parole n'exerçât pas une grande influence sur la jeune personne ; non qu'elle ne respectât et n'aimât pas son père autant que sa mère ; mais le penchant de M. de Cérisy se trahissait souvent malgré lui dans ses gestes , dans son regard , dans ses actions , et le mettait en perpétuelle contradiction avec ses paroles. S'il était présent quand Cécile se mettait à son piano, il ne manquait jamais de lui dire : «Cécile , il est huit heures; à neuf heures tu te mettras à les devoirs de français, que tu négliges beaucoup depuis quelque temps. Je me proposais même de te faire des remontrances h ce sujet; ton piano t'absorbe... Si tu continues, je me verrai forcé de le supprimer.» Cécile ne répondait rien, mais pendant tout ce discours, ses doigts agiles parcouraient le clavier, faisant jaillir les notes en gerbes harmonieuses; le père écoutait avec ravissement, suivait avec iranspoit le développement du sentiment musical du compositeur, que sa tille exprimait si bien , et , subissant l'empire d'un art si puissant , on l'entendait murmurer : «Bien!... très-bien!... piano, Cécile , pianissimo !... allegro !... allegretto!... do , si , fa . la, mi, ré, do.» Puis quand sa tille arrivait victorieusement au dernier ^««/e, et qu'elle avait frappé la dernière note, il reml)rassait avec transport en s" écriant : «Bien ! oh ! tu
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as élé ravissante de sensibilité... ; c'est comme moi à ton âge... , jetais fou de la musique ! Chère enfant , va, tu es musicienne jusqu'au bout des doigts! » Puis remarquant tout à coup le visage sévère de sa lemme, et comprenant combien il venait de se trahir, tout honteux de sa faiblesse, il s'enfuyait dans son cabinet. Cécile alors, riant de tout son cœur de la victoire qu'elle venait de remporter sur son père , courait joyeusement se meltre à genoux devant sa mère qui grondait , cherchant à la calmer par mille cajoleries enfantines. « Oui, lui disait Mme de Cérisy d'un air qui voulait paraîlie fâché, voilà comme est ton père : il parle le plus raisonnablement du monde , et agit n l'opposé. — Ne sois pas fâchée contre lui , bonne mère ; je suis seule coupable. J'ai abusé de son faible que je connais bien. — Tu profiterais mieux de mes conseils , si ton père n'y mettait obstacle en gâtant tout ce que je fais. — Oh î ne crois pas cela , je sais bien que tu as raison ; je n'ai voulu que m'amuser un moment; je suis si heureuse quand je vois dans la glace la figure giave de mon père se dérider peu h peu !... Tu ne peux pas t'imaginer combien sa physionomie, à la (in du morceau, ressemblait peu à celle du commencement..., cela fait deux figures... La première, grave, froide et sévère; et l'autre souriante, animée, et si douce!.,. Tiens, rien que pour voir à ce bon père cette heureuse (igurelà, j'étudierais le morceau le plus difficile pendant un mois. Tu ne m'en veux plus, n'est-ce pas?» Et tout cela finissait comme d'ordinaire par des caresses.
Mais un jour , jour célèbre dans la vie de Cécile , Mme de Cérisy étant sortie , le père , debout devant le piano de sa fille , se laissait entraîner comme d'habitude aux accords purs et suaves que la jeune espiègle savait toujours si bien trouver quand son père l'écoutait; c'était une des plus magnifiques inspirations de Beethoven , faite pour être touchée avec accompagnement de violon; tout à coup M. de Cérisy
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iwrèlo sa (illo : « Altoiuls-iiioi . décile, allonds! » Puis il s«^ précipite dans son cabinet et revient avec... son violon!! A celle vue, ce n'était plus de la joie que ressentait Cécile, c'était du délire, de la folie... Pendant que son père accoi dait l'instrument , elle l'embrassait , lui prodiguant les plus doux noms, les plus vifs remerciements; enfin ils préludent, ils marchent, ils s'avancent, avec l'accord le plus parlait; les voilà entrés dans le cœur même du sujet, tous deux pénétrés du sentiment poétique de Beethoven ; tour à tour le violon chante et tour à tour le piano ; puis ensuite les instruments, mariant leurs voix, remplissent le salon dune harmonie suave et majestueuse. Dans ce moment rentre Mme de Cérisy; elle reste immobile d'étonnemenl, bientôt l'émotion la gagne, elle écoute, et n'ose interrompre ce charmant duo. Qui l'eût osé? Mais le morceau est fini ; Cécile , radieuse et frémissante de joie et de bonheur , jette ses bras au cou de son père : «Oh! que c'est beau, papa ! que c'est beau! et comme tu es martre de ton archet! — El toi donc ! comme tu as enlevé la grande difficulté de la reprise! c'est très-bien, et je te prédis que tu seras une giande musicienne. — Recommençons , je t'en prie, dis, mon bon père.» M. de Cérisy allait céder encore peut-être, si Mme de Cérisy, redevenue maîtresse d'ellemême , n'eût pris la parole au grand étonnement des deux exécutants, qui , entraînés par leur ardente application, ne l'avaient pas entendue rentrer. «C'est fort beau, dit-elle d'abord dun ton ironique. — Oh! maman, il est impossible que tu parles ainsi pour te moquer! et tiens, je vois bien que tu as pleuré, tu as encore les yeux rouges! — Eh bien! oui , dit sérieusement la bonne mère , c'était trèsbeau, et trop beau, puisque j'en ai pleuré; mais cela n'en est pas plus raisonnable.» Ace mot de raisonnable, le père et la fille demeurèrent silencieux et les yeux baissés, un peu confus tous deux, et honteux comme des enfants pris
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on ilagianl délil; M. tic Côrisy rompit enfin le premiei- le silence : «Il est vrai, cela n'est pas raisonnable;... mais aussi celte petite fille m'ensorcèle avec son piano! Quand une fois elle s'est mise en tête de me faire faire quelque sottise.... Mais cela ne m' arrivera plus. — Oh! papa, lu m'as rendue si heureuse, si tu savais! elpuis loi-mème... — Oui, moi aussi j'ai été enchanté!... mais c'est justement pour cela que je veux y mettre ordre. — Oh ! cher papa , je l'en conjure, rien qu'un duo par mois ! — Un duo par mois ! pas du loul , Mademoiselle; taisez-vous , et n'essayez jamais à me faire changer de résolution; et d'ailleurs je saurai bien vous en empêcher... Tiens, chère amie, dil-il en se lournantdu côté de sa femme, voici le coupable instrument et voici la clef de sa boîte; prends l'un cl l'autre, el enferme-les quelque part.» Mme de (>érisy n'avait garde de se faire prier , et le violon fut étroitement emprisonné.
Cécile, dont l'ardeur allait toujours au delà du présent, essaya alois la romance; ce fut pour elle l'occasion de reconnaître que sa voix ne demandait qu'à être cultivée : nouvelle source de plaisir qu'elle ne s'était pas soupçonnée. N'osant demander à sa mère un maître de chant , elle se trouva réduite à ses propres forces; mais (pie ne peut une forte volonté aidée d'une belle intelligence? Après deux ou trois mois de soins et de peines sans succès , Cécile s'était rendu compte des règles les plus nécessaires de la vocalisation, et avait trouvé des moyens pour vaincre les premières difficullés ; les conseils de ses amies, ceux desamaîliesse de piano qu'elle questionnait en secret., la mirent promptement à même de chanter la romance. Le mécontentement de Mme de Cérisy fut porté h son comble, lorsqu'elle reconnut dans Cécile le désir d'étudier le chant; elle s'y opposa formellement et lui défendit d'y songer davantage. On ne peut que louer Mme de Cérisy de la conduite prudente qu'elle s'était tracée envers sa fille ; elle agissait ainsi