I . K L !■: V K 1)1 C O N S i- U V A l () I W K. âVO
cil mère sage el éclaii'ée. Elle saviiil que les ails (iciiian- (Iciil une imaginalion vive , el, pour y exceller, des éludes suivies el irès-sérieuses , capables d'absorber loulc une exislence el de ne plus laisser de temps ni de place dans l'esprit ])our lonles les aulres occupalions (pii ne s'y ral- (aclient pas. Elle avait une haute idée des devoirs qui allendentnne lémine dans le courant de sa vie coninie mère cl comme épouse ; elle croyailque ce nélail pas tiop , jiour s'en bien acquitter , que d'y consacrer lous les instanls de son existence, et redoutait chez sa fille un goùl qui pouvait opérer dans son esprit une fâcheuse diversion à ces excellenls [)rincipes. La fortune de Mme deCérisy, la posilion qu'elle occupait dans le monde , l'avenir qu'elle croyait destiné à sa fdie, justifiaient encore ses principes , raisonnables en général pour toutes les jeunes peisonnes, quel que soit leur lang, mais i-igoureusement nécessaires chez les personnes d'une condition élevée. H ne pouvaitdonc pas lui venir h l'esprit que le lalent de Cécile pût un joui' lui devenir une ressource. Ce que personne n'eût osé supposer arriva cependant, hélas! tant sont rapides el imprévues les révolutions de la forlune! tant il y a d'inslabilité dans les choses humaines, que souvent la prospérité la plus éclatante touche au l'cvers le plus funeste!
M. de Cérisy avait eu le malheur de se laisser entraîner à la passion des spéculations, cette maladie contagieuse de notre époque, à laquelle ne sont que trop exposés les l'iches propriétaires dont la vie est sans occupation. Le besoin de remplir des journées que les loisirs dévorent, de donner du ressort à leur activité, un aliment h leur esprit; le désir d'augmenter leur fortune, leur considération , leur influence, les jettent dans des entreprises toujours hasardeuses, mais bien plus périlleuses pour des hommes sortis dune sphère étrangère àces sorlesdoccupalions. ipii en ignorent les premiers priru ipes, et ne peuvent pos-
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séder aucune des qualités qui piomeltent le succès. On ne se fait pas impunénient chef d'une grande industrie quand on n'a pas pris dès l'enfance l'habitude des affaires, et que. par une longue expérience, on n'en a pas acquis une connaissance approfondie. M. de Cérisy en fit la fatale expérience. En vain déploya-t-il une grande intelligence, une activité continuelle : les connaissances premières lui manquaient; il prit des mesures à contre-temps, fit des déniaielles inoppoilunes; il survint une concurrence formidable, conduite par des gens puissants et expérimentés. Les produits de ses ateliers, ne trouvant plus d'issue, encombrèrent bientôt ses magasins. Pour s'en défaire, il les donna d'abord au prix de revient; puis bientôt, la concurrence le i»ressant tous les jours davantage , il les écoula à perte. Le désordre se mit dans ses affaires, son crédit baissa; (juekjues paiements retardés achevèrent de le déprécier; la faillite frappa à sa porte : M. de Cérisy ne" lui ouvrit pas. Homme d'honneur avant tout, il s'exécuta lui-même; el, poui' faire f;ice à ses engagements, il vendit ses biens de campagne, terres, bois, étangs, métairies, jusqu'au petit hôtel qu'il habitait à Paris : tout fut dévoré. Une lui reslade son nauliage que douze ou quinze cents francs de rente ! . . .
L'effet que produisit ce malheur sur les trois personnes qu'il frappait varia comme leurs caractères. Mme de Cérisy, simple dans ses goiils, se contentant de peu, pleine de piété et de résignation, offrit à Dieu le sacrifice de ses peines, et eût [)u se trouver heureuse encore, sans la douleur de voir sa fille, sa chère Cécile, dépouillée de l'opulent avenir qu'elle espérait lui laisser, et sans la crainte que M. de Cérisy ne se trouvât bien accablé d'une si grande perle. Cécile ne souffrait que pour les auteurs de ses jours, et, cherchant h les consoler, leur répétait continuellement qu'elle serait toujours heureuse en ne les voyant j»as souffrir; que d'ailleurs elle saurait bien ac-
i;ki,i:vii; di conskkn atoiuk. -rA
(|iiéiir (le l'aisanco , qu'elle se senlail assez de dispositions et de courage pour lutler coiilre l'adversilé; qu'elle avait toujours souhaité ne devoir son bien-èlre qu'à son lalent, et qu'elle avait la ferme conviction de réussir. C<; lut M. de Cérisy qui se monira le moins fort devant ce grand revers : il en reçut un coup terrible , et qui mit pendant un mois sa vie en danger. Vous ])eindrai-je la douleur d'une fille si tendre, dune é[)Ouse si dévouée? Tout ce que peuvent suggérer l'amour le plus vif, la reconnaissance la plus profonde, lut par elles mis en usage. Soins continus , vigilance sans repos , attentions minutieuses h chercher tout ce qui pouvait soulager le malade, douces consolations données d'une voix plus douce encoi'e, espérances d'un meilleur avenir insinuées à propos, exemple d'une religieuse résii^nalion : elles furent sublimes de tendresse. Le cœur est un si bon conseiller ! Tous les matins, la mère et la fille priaient Dieu avec ferveur de leur conservei' l'objet de leur amour, et c'était vers le ciel que se touinaient surtout leurs espérances : elles ne furent pas trompées, et vers la fin du mois M. de (Cérisy entra en convalescence. Ce fut un beau jour pour sa famille que celui où il sortit pom- la première fois de son lit! Un seul moment d'une j)areille joie efface bien des malheurs! M. de Cérisy se rétablit, mais il lui resta de sa <atastrophe une tristesse profonde, et la joie de sa famille se convertit encore en douleur quand on le vit se renfeimer pendant des journées entières, le regard sombre et la figure altérée, ne répondant point aux personnes qui lui adressaient la parole, et, sourd même aux douces exhortations de sa femme et de sa fille, refuser de les voir, de prendre ses repas avec elles. Il était tombé en proie à une manie noire qui menaçait de consumer longuement sa vie. Mme de Cérisy ne [)ouvait lui parler de leur gêne, et l'absence du chef de la famille, (pii seul eût pu y remédier, augmentait encore
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reiiibarias el la pëmiiie. Conronuaiit sa vie à ses ressources ^ la pauvre feiiiiiie n'avait gardé, de Ions ses domestiques, qu'une servante, vieille lennne attachée depuis longtemps à la famille, "et sur laquelle on pouvait compter; elle avait })ris aussi un petit appartement dans le Marais. Cécile était parvenue h obtenir de sa mèie la permission de s'utiliser. Sa famille était si considérée, son talent déjà si remarquable, malgré sa jeunesse, que tontes les personnes de sa connaissance s'enqiressèrent de la servii". Bientôt elle eut des leçons généreusement payées parmi les personnes de la condition la plus élevée , et chacun se faisait un devoir de la traiter avec la considération qu'elle méritait si bien par son courage , sa conduite et ses malheurs. La première fois que Cécile sortit pour donner une leçon, sa mère se montra si malheureuse, pleura si abondamment et donna tant de signes de désolation, que la pauvre enfant faillit voir toute sa fermeté s'évanouir. La vieille iMargnerile , plus instruite de la triste situation pécuniaire de la famille, l'entraîna malgré les prières et les efforts de sa maîtresse. En revenant, Cécile avait repris toute sa résolution, grâce- aux bons conseils de la vieille domestique. Elle trouva mille raisons consohmtes adonner à sa mère, prétendant quelle s'acconmioderait très-bien de ce genre de vie; et ses actions, son visage même, étaient si bien d'accord avec se^s paroles, (|ue la mère se résigna, non sans pousser encore quelques douloureux soupirs quand elle voyait sortir sa fille, que. Marguerite, chargée de l'accompagner, entraînait toujours impitoyablement. Grâce, toutefois, aux travaux de Cécile, si la richesse ne rentra pas sous leur toit, la gène en fut du moins chassée; et sans l'inquiétude que donnait M. de Cérisy, le bonheur n'eût pas tardé à l'habiter également. Depuis sa maladie, les sons du piano lui étaient devenus insupportables : ils irritaient sa tristesse, et l'on avait remarqué qu'ils
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lui causait'iil des agitalions nerveuses cjui redoublaieiil sou uial. En eiïet, ils lui i'apj)elaienl irop vivement le passé el ses jours dopulence et de félieitë patei'nelle, quand il suivait avec tant de délices le développement du talent de sa lille, heuieux de se répétei* qu'elle n aurait jamais besoin d'en Taire une ressource.... Cécile ne touchait donc plus à son piano, et de toutes les pi'ivalions que lui imposait sa nouvelle condition, c'élait la seule dont elle souffrît réellement. Elle résolut d'y substituer la harpe. Elle avait entendu dh-e que cet instrument, par sa douceur pénétrante, avait quelquefois calmé les plus noirs chagrins. C'élait pour elle une laison suftisante de s'y appliquer avec ardeur. Un mois de leçons qu'elle prit en ville lui suffît poui- se familiariser avec ce nouvel instrument. Quand elle se crut assez forte, elle résolut d'en essayer l'effet sur son infortuné père. Le pouvoir qu'elle connaissait à la musique sur son àme légitimait son espérance , et l'encourageait dans sa tentative. On était au printemps, cette délicieuce époque de l'année où tout semble reprendre la vie avec volupté. C'était un de ces beaux soirs où le soleil, après avoir déployé pendant le jour toute sa magnifique s[)lendeur, se couche dans un océan de nuages lumineux. L'aii* était calme et pur, lèvent agitait à peine les feuilles naissantes des arbres : tout invitait l'esprit au repos, et disposait lame aux plus douces sensations. Cécile se met h sa harpe, el d'une voix puie et mélodieuse, sur le beau thème de la Prière de Mozart, elle chante, en s'accompagnant, ces paroles, dont elle comprenait trop profondément le sentiment pour ne pas jjicn le rendre :
Sous ta lumière puro, O soleil! tout revil, Et tout dans la nature S'^érneut, chante et sourit; Mais ta divine flamme Mil pour moi sans chaleur.
C'est qu'hélas! dans mon Am'.
S'est éteint le bonheur.
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Aux premières mesures, M. de ('érisy, enCeriiié dans sa cliaud^re, s'élait levé avec éloiinement, el se l'approchail insensiblement de la cloison qui le séparait de sa fdle. A la (in du couplet, il avait mis la main sur la clef de la porte, et l'avait entrouverte doucement pour mieux entendre. Cécile s'en aperçut avec une joie inexprinial)le, et, remplie dun nouvel espoir, elle repi'it dune voix plus louchante encore, parce qu'elle était plus éniue :
Le soleil de ma vie.
C'était mon père, hélas!
Su présence chérie
Seule éclairait mes pas.
Ta splendeur n'est qu'une omhre
Pour moi, sans son amour,
El pour moi la nuit sombre
Avec lui, c'est le jour.
M. de Cérisy, attiré de [)lus en plus vers sa fille, s'était placé presque derrière elle; et des larmes, les premières (ju'il eût versées depuis son nialheui*, coulaient silencieusement sur son visage. Cécile le voyait dans une glace en face de laquelle elle était placée, et ce l'ut avec des pleurs dans la voix qu'elle chanta ce dernier couplet :
Je puis subir, tran(|uil!e, Tous mes autres malheurs, O mon père! Ta fille Pour loi seul a des pleurs.
Plaisirs, fortune entière. Lorsque j'ai tout |)cr(ln, O ciel! rends-moi mon père :
Tu m'auras tou' rendu.
A ces dernières paroles, M. de Cérisy, s' échappant en sanglots, prit sa fille dans ses bras, et la pressa tendrement sur son cœur en la couvrant de baiseis. Tons deux pleurèrent longtemps. Ce fut un grand soulagement pour le malade, el une crise salutaire qui le sauva. Le lendemain et les jours suivants, il était bien triste encore, mais il ne s'enlérmait plus comme auti-elois. et prenait ses
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repas avec sa famille. Les lendres soins, les caresses de sa feiiiinc et de sa fille, adievèreiit sa giiérisoii. Quand Cécile crut pouvoir le faire sans danger pour la sanlé de son père, elle lui apprit le parti qu'elle avait pris, pendant sa maladie, de donner des leçons, et lui demanda son autoiisalion pour un giand projet. «Tu sais, cher petit père, lui dit-elle un jour; tu m'as répélé bien souvent (jue je ferais une grande musicienne... Eli bien! j'ai pi-is ta pi'ophëlie au sérieux, et je veux faire tout ce qui dépendra de moi pour l'accomplir... — Parle... que veuxlu , chère enfant?... Tout ce qu'une fille peut espérer d'un père qui la chéiit tendrement , tu peux l'attendre de moi. — Je voudrais entier au Conservatoire. — Tu veux donc décidément devenir artiste? — Oh! oui, mon bon père, je t'en prie, ne t'oppose pas à mes vœux... J'ai le pressentiment que je réussirai... Tu verras... Et [)uis tu me donneras des leçons... Tu as tant de goûl..., tu es si bon musicien!... Comment ne réussirais-je pas avec un professeur tel que toi?... » M. de Cérisy combattit un peu les idées de sa fille; mais il se vil pressé avec tant (finstances, qu'il céda enfin. Dès lors, Cécile redoubla d'activité pour suffire à ses études el à ses leçons. Trois jours de la semaine élaient consacrés au Conservatoire, et le reste à ses élèves. Cne année se passa ainsi dans un travail opiniâtre. Cécile auiait été si heureuse de remporter un prix!... Elle n'osait s'en tlatter pourtant. C'est une belle chose qu'un prix de chant au Conservatoire, et (jui conduit presque toujours à la fortune et à la célébrité celle qui le remporte : aussi, comme il est disputé! il y a autant de rivales que délèves dans une classe. Le jour du concours arriva enfin... Cécile était bien émue et bien tremblante quand il fallut chanter devant ses juges... M. de ('érisy avait voulu qu'elle choisît pour le concours le beau morceau de Mozart auquel il «levait son retour à la vie.
i;ÉLÈVK Dr CONSFJIVATOIIU:.
Cécile clianla, les yeux loiirnés sur son père; elle chaula avec celle ëniolion, celte sensibilité qui va jusqu'à l'àme. Comment eût-il pu en être autrement? Ce morceau lui «appelait tant d'émotions de doideur et de joie , et elle chérissait si tendrement son pèi'e!... L'amour filial fit son succès. A qui ce sentiment sublime ne porle-l-il pas bonheur?... Cécile fut unanimement déclarée supérieure à toutes ses compagnes, et son père eut la joie de la voir couronnée.
r'^>^^l#*l!^^flîl¥llil
Quelque jour peut-être , vous entendrez son nom proclamé partout avec enthousiasme; on vous dira que c'est une arande artiste, une cantatrice sublime, etc., elc: car
bien d'autres éloges encore lui seront prodigués... Répondez simplement à tous ses admirateurs que Cécile est la meilleure fille, la plus tendre, la plus soumise, la plus dévouée aux auteurs de ses jours, et vous aurez, par ce peu de mots, surpassé tout ce que Ton vous en aura dit, et vous lui aurez donné en môme temps l'éloge qu'elle ambitionne par-dessus tous les autres, et celui qui est le plus doux à son cœur.
Mlle (j AIRE DUROUYX.
Ln jalousie osi, de tous les sonliiuenls, celui qui pervcrlit le plus la ualurc do riiommc, car elle le pousse à tous les genres d'excès et de crimes, et ne lui accorde que de bleu rares dcdominasements; rien de plus mobile que l.i jalousie, quand elle lient à l'essence du caractère; elle change si souvent d'objet, qu'elle ne laisse ni jaix ni trêve : elle renferme donc en elle-même son propre châtiment
La jalousie s'attache, se cramponne à des détails, déserte qu'avec tous les cléments du bonheur le plus étendu, on devient tout à fait à plaindre.
lîufiii, la jalousie esl, de tous les senliments, le plus vil et le plus bas, parce qu'il a sa souire dans une personnalilé conliiiuellement irritée,
SAlNT-l'ROSPEK
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E loiiles les iiiliimilés de la nature humaine, la plus misérable et la plus dangereuse est, à coup sûr, la jalousie. Par elle, en effet, toute belle chose s'altère, s'envenime, [se détruit; c'est la véritable harpie de la fable qui dénature et coirompt tout ce qu'elle louche. Sous son haleine impure, les défauts s'exagèrent, s'agrandissent; elle leur donne la couleur la plus noire; rien n'est à fabri de ses exhalaisons empoisonnées; les meilleures qualités se ternissent; que dis-jé? elles se transforment, elles deviennent de véritables défauts ; la réputation la plus pure, la plus intacte, ne peut espérer d'échapper à ses mortelles atteintes.
I. a jalousie a une sœur (|ui la suit de près et cpii lui res-
semble au point de donner lieu à s'y méprendre. Un trait essentiel les distingue cependant l'une de l'autre. On est jaloux avec le désir de mériter les avantages dont on est privé , de rivaliser avec les personnes auxquelles on se sent inférieur. On est envieux du mérite qu'on ne saurait acquérir, des perfections auxquelles on ne peut atteindre. La jalousie n'est pas absolument incompatible avec un certain degré d'élévation dans l'esprit; l'envie est toujours odieuse et abjecte, parce qu'étant sans espoir, elle est sans pitié. Aussi est-elle , plus encore que la jalousie , maligne , haineuse, acharnée, implacable envers la victime qu'elle s'est choisie. Ce qu'elle veut, ce n'est pas succéder à son ennemie, la remplacer, hériter de ses avantages; non, elle ne veut que nuire, que désoler; le mal d' autrui est son premier bonheur , sa plus douce jouissance. Dès lors tout moyen lui est bon, elle ne recule devant aucun ; celui qui peut satisfaire sa rage , quelque bas , vil et infâme qu'il puisse être, c'est celui-là qu'elle choisit; médisance, ruse, mensonge, trahison, calomnie, méchanceté noire , que lui importe , pourvu qu'elle parvienne à son but?
Retracer les effets de ce vice affreux, vous le faire voir sous toutes ses faces les plus hideuses, serait une tâche difficile autant que pénible pour un crayon aussi faible que le mien ; je me bornerai donc , ô ma chère lectrice , à développer sous vos yeux quelques scènes oii la jalousie joue le principal rôle, et dont les sujets sont empruntés à un ordre de choses propre à vous intéresser. L'intention souvent est meilleure que le fait , et le zèle plus grand que T habileté. Mais vous me pardonnerez ma faiblesse et vous n'y aurez pas même égard , si dans le récit naïf et sans prétention qui va suivre, vous ressentez contre le vice l'indignation qui m'a fait prendre la plume , et je m'estimerai encore heureuse dans mon essai , si , après m' avoir lue , vous trouvez bien plus malheureux cngorc que coupables les
èlres esclaves de leurs passions , et si , dans volrc cœur , une pitié généreuse se mêle à l'indignation.
Sylvie de L... était (ille unique , et, à ce tilre , avait vu se concentrer sur elle seule toute la tendresse de sa famille; tendresse excessive et qui avait été poussée jusqu'à la faiblesse. Ses désirs avaient été des lois, on adorait jusqu'à ses caprices; ses petits défauts même, qui déjà perçaient dans ses actions , étaient regardés comme des agréments, presque comme des qualités; elle ne pouvait souffrir que sa mère s'occupât d'une autre personne qu'elle; embrassait-elle la petite fille d'une amie, aussitôt les yeux de Sylvie s'animaient, et elle se rapprochait de sa mère et la caressait afin d'éloigner l'étrangère et d'êti'e seule caressée. Mais ce témoignage d'un caractère jaloux et exigeant était interprété comme le signe d'une vive tendresse, et Mme de L..., fière de l'affection exclusive de sa fille, en jouissait avec ivresse et se plaisait encore à l'exciter. De là il arriva que bientôt Mme de L... ne put plus témoigner aucune affection à ses parents, à sa mère , ni même à son mari, devant sa fille, sans que celle-ci ne se montrât malheureuse d'une attention qui ne s'adressait pas à elle. Dans les premières années de son enfance, Mme de L... ne s'en inquiéta pas, elle en riait même et y prenait plaisir. Mais l'exigence de Sylvie ne fit que croître avec l'âge et devint une insupportable tyrannie. Si, par hasard, elle sortait seule, sa fille se dépitait, boudait et pleurait amèrement; elle ne pouvait plus faire un pas sans l'avoir avec elle; une de ses amies venaitelle lui rendre visite, il fallait que la petite lût là, épiant sa mère avec une Aitiganle assiduité , suivant avec anxiété jusqu'à ses regards, pour y surprendre un sentiment qui ne se fût pas adressé à elle : alors l'observateur attentif eût vu sa figure se contracter péniblement, son teint passer successivement de l'animation à la pâleur, ses lèvres trembler.
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et, par suiiair gùiië, sa leniieembanassée, son regaid errant sans cesse de sa mère à la personne présente, montrer tons les symptômes d'nne sondiance véritable. Sylvie aimaitelle donc pins profondément sa mère que toutes les autres jeunes filles? Nullement; elle n'était poussée que par Tégoïsme; il lui semblait que tout soin, tout éloge qui ne s'adressait pas à elle, était un vol qu'on lui faisait; dès lors elle souftVait , et prenait en antipathie celle qui le donnait et celle qui le recevait ; et ce qui prouve positivement combien l'amour filial entrait pour peu de chose dans sa conduite, c'est qu'elle ne se monti'ail ainsi avec sa mère que lorsqu'il y avait des étrangers; seule dans la maison avec M. de L... . l'enfant était d'un calme qui allait jusqu'à r indifférence: du reste, jamais la pensée ne lui fût venue de faire telle ou telle chose dans le désir de plaire à sa mère , de combattre un de ses défauts , de s"inq)oser la plus légère privation de jeu , le plus léger travail, en un mot, aucune de ces petites attentions qui sont des riens, si vous voulez, mais qui causent tant de plaisir h nos mères, parce qu'elles viennent d'un cœur aimani , et qu'une mère ne s'y trompe pas. Il semblait, an contraire , à voir la manière d'être de Sylvie avec sa mère, que l'une se dut exclusivement h l'autre, sans que celle-ci se crut obligée à la moindre réciprocité. Tel avait été le fruit de l'extrême tendresse de Mme de L... ; fruit amer qui lui fit expier bien cruellement les trompeuses douceurs qu'elle avait d'abord goûtées. Mais la jeune fille ne se montrait pas jalousement é^ioïste avec sa mère seulement, elle portait dans le monde les mêmes défauts , et son caractère se décelait même avec les étrangers. Passait-elle une journée avec des amies de son âge , elle prétendait attirer seule tous leurs égards , dicter les jeux , imposer sa volonté , et les dominer sans cesse. Une autre oljtenait-elle la supériorité, Sylvie boudait, se relirait à l'i'cart et ne voulait prendre ))arl à aucune partie;
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si la luailiesse Je la iiiaisuu culrelenail aiiiKalciiiciil uiic (Je ses jeunes convives, l'exigeante pelile personne se prétendait offensée, parce qu'on ne l'avait pas entretenue de même. Vous le voyez, le cœur de la pauvre enfant était la proie de la plus terrible des passions, elle était jalouse et envieuse; et ces deux sentiments ^ glissés insensiblement dans son cœur connue deux serpents, s'y étaient agrandis, et, fembrassanl de leurs replis, la torturaient sans relàcbe et la dévoraient cruellemenl. Elle n'avait pas un instant de repos ; son cœur sommeillait-il , le serpent le réveillait par une secrète morsure, le gonflait de son poison, y jetait nne inquiétude vague et douloureuse qui bientôt se changeait en une colère sourde , en une rage aveugle qui n'aspirait qu'au moment d'éclater : la jalousie ne porte-t-elle pas en elle-même son châtiment, et le plus terrible de tous? Mme de L... s'était aperçue bien lard des funestes dispositions de sa fille; elle comprit qu'il était de son devoir de les combattre avec une courageuse persévérance ; mais en sondant profondément ses forces, elle se sentit trop faible devant une si grande tache ; elle ne désespéra cependant pas de sa fille : une mère en désespère-t-elle jamais ?. .. Mme de L... avait conservé à Mme Clairville (f institutrice qui lavait élevée) une amitié pleine de reconnaissance; elle appréciait, pour en avoir fait longtemps l'expérience, ses vertus, sa vigilance,, son expérience et son dévouement, et ne crut pas pouvoii' lui donner une plus grande (ireuve de son estime et des bons souvenirs qu'elle lui conservait, qu'en lui confiant sa fille. Mme de L... pensait que l'existence isolée que Sylvie avait menée jusque là pouvait avoir contribué sensiblement à gâter son caiaclère. L habitude de voir dans sa famille tout se rapporter à elle seule avait pu la rendre égoïste et exigeante. La présence d'un frère ou d une sœur qui aurait eu des droits égaux aux siens, à qui elle eût vu sa mère prodiguer ses soins et ses tendresses comme
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à elle , l'eût sans doute rendue plus généreuse , plus expansive , et lui eût a|)[!ris de bonne heure que Ton ne doit point rapporter tout à soi. Le raisonnement de Mme de L... n'était certes pas dépourvu de justesse, et le remède qu'elle s'était, non sans eftbrls, déterminée h employer, élait le plus convenable, et peut-être le seul convenable. En etVet , dans une pension , toutes les élèves sont égales entre elles et ont toutes des droits égaux à l'affection de la maîtresse comme h ses soins ; l'application , les succès, la bonne conduite, sont les seuls titres à des égards particuliers, à des distinctions spéciales; de plus, comme les élèves sont égales entre elles, le seul moyen de bien vivre avec toutes est de n'en blesser aucune en affichant des prétentions ou des exigences qui , si l'on y avait égard , porteraient préjudice h toutes les autres. La pension est une petite république où le règlement seul fait la loi. Là , pour être aimée , il faut absolument se rendre aimable ; pour jouir d'une certaine considération, il faut la mériter; et les égards, les complaisances, les prévenances que l'on a pour les autres , sont la seule mesure de ce que l'on doit en attendre. La vie que Sylvie allait mener dorénavant était donc absolument l'opposé de celle qu'elle avait menée jusque là; c'était le renversement le plus complet des idées et des habitudes qu'elle avait contractées; enfin, pour me servir d'une expression vulgaire, elle allait se trouver entièrement dépaysée. C'est ce qui eut lieu. Les premiers jours qui suivirent son entrée en pension , Sylvie se vit en butte aux plaisanteries des autres élèves, qui, ne comprenant pas son caractère tout entier , n'en voyaient que le ridicule ; bientôt elles eurent mille occasions de l'apprécier plus justement, et alors les railleries cessèrent, car, comprenant instinctivement que Sylvie pouvait être h redouter, personne ne voulait s'en faire une ennemie , mais personne aussi ne la désirait pour amie; on ressentait pour elle une
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répugnance (juo l'on gardait secrète autant que possible ei que l'on déguisait sous un air d'indiflercnce. Sylvie s'en aperçut, mais n'en souffrit pas : des cœurs tels que le sien sont-ils faits pour l'amitié? peuvent-ils en comprendre le charme ? en ressentent-ils le besoin? Ce qu'elle désirait le plus après le plaisir de la domination, c'était de ne se voir gênée en rien par les égards dus aux autres; et, ne pouvant pas en exiger de ses condisciples sans leur en témoigner de son côté, elle préférait s'en passer. On voit qu'elle avait pris facilement son parti h cet égard ; elle savait bien qu'à défaut des égards que prodigue l'amitié, elle saurait bien leur arracher la considération qui s'attache aux succès; ce fut de ce côté que se tourna toute son ambition. Sylvie avait beaucoup d'intelligence, une mémoire remarquable; quand une fois elle avait formé une résolution , elle marchait à son but avec une fermeté et une persévérance qui ne se voient guère dans une enf;mt de son âge. Bientôt elle se vil la première partout et pour tout, et força ainsi sa maîtresse à lui accorder pubhquement des éloges et des distinctions qui flattaient son orgueil jaloux et lui faisaient moins regretter la maison paternelle ; car ici , comme là . elle était la première et la seule en vue , avec cette différence qui devenait une source nouvelle d'orgueil pour elle, c'est que dans le second cas , elle ne devait rien à la faveur, et n'avait rien qui ne lui lût légitimement dû, puisque elle l'avait conquis. MmeClairville avait promptement compris le caractère de sa nouvelle élève; elle avait senti aussi le but de ses efforts, et la sage institutrice était réduite à former de^ vœux contraires aux succès de Sylvie, et à gémir sur des progrès qui servaient d'aliment à ses passions. Forcée de lui donner des éloges et.de lui accorder des distinctions , elle ne le faisait en quelque sorte qu'à contre-cœur, et en ayant toujours soin de les lempéreipar des conseils de modestie , de générosité , et quelque-
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fois même par îles remonirances indiiecles. L'orgueilleuse, reirlermée dans sa passion, savourait les éloges et n'éeoulaii les observations qui s'y mêlaient que pour accuser d'injustice sa niaîli'esse. Celle-ci se désolait, et eût donné beaucoup pour qu'une des élèves de la classe de Sylvie pût lui disputer ses succès et en [)arlager au moins la gloire avec elle. Ce n'est pas que ses compagnes manquassent d'émulation, mais, poussées par un mobile moins ])uiesant, elles se voyaient toujours dépassées, à leur grand regret, je vous assure, car notre jeune personne n'avait pasle talent de se faire pardonner ses succès. Les cboses étaient dans cet état et menaçaient d'y demeurer longtenq^s encore, quand un soir Mme Clairville dit à ses élèves rassemblées à l'étude : « Je vous annonce une nouvel le pensionnaire, Mesdemoiselles. — De quelle classe? dit aussitôt Sylvie, qui craignait une rivale de plus. — De la vôtre, clière enfant. — Est-elle bien avancée ? — On le dit; on m'a fait aussi un grand éloge de son application et de ses moyens. » Sylvie prévit dès lors une concurrente , et, dévorée déjà d'inquiétude, elle baissa la tète et ne dit plus un mot. « x\-t-elle un bon caractère, au moins, pour se faire aimer malgi'é sa supériorité? dit une des plus malignes en dirigeant son regard sur Sylvie. » Celle-ci ne leva môme [)as les yeux, et parut i-ecevoir dédaigneusement le trait. « On la dit bonne , douce , modeste et aimante, répondit Mme Claii'ville; et regardant alors Mlle de L. : Ce sera, j'espère , une rivale pour vous, mon enfant; vous redoublerez d'application , j'en suis sûre, et si Al[)honsine vous ravit quelquefois la palme après vousl'avoir loyalement disputée , vous serez assez généreuse pour ne pas l'en aimer nioins; que dis-je? connue deux émules qui se comprennent et s'estiment, vous ne serez adversaires que dans l'arène, et partout ailleurs vous serez amies. » C'était demander l'impossible à la jalouse, et les paroles de sa maîtresse, loin de pi'oduire rellèl qu'on en attendait, ne