‹ Les enfants peints par eux-mêmesChapitre 55 sur 58 · V. DEMAULÉON · texte numérisé non relu

V. DEMAULÉON

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v\ ^ iNuiT venait de sonner à l'église des Missions ; toutes les lumières îs'élaient insensiblement éteintes ; Jaucun bruit ne troublait plus le [silence des rues, que le pas d'un ^piéton attardé ou la marche mo- ^^notone d'une patrouille; Paris commençait à reposer. Dans un modeste appartement du faubourg Saint-Germain , au coin d'une cheminée où brûlait un petit feu , deux hommes étaient assis; sur leurs figures , jeunes encore , les fatigues et les chagrins avaient creusé leur sillon; tous deux, la tète baissée et dans l'altitude d'une réflexion profonde . gardaient depuis longtemps le silence; l'un d'eux enfin le rompit, et. appuyant amicalement la main sur le bras de son compagnon, que co mouvement (il irossaillii' comme s'il

avait été réveillé en sursaut, tant il était absorbé dans sa préoccupation : « Jacques , je te vois avec peine te montrer de jour en jour plus mécontent de la position; elle n'est pas brillante, j'en conviens... » Celui qui avait été appeté Jacques soupira tiistement à ces paroles , et son compagnon continua : « Oui , je sais que la résignation est bien difficile quand nous comparons ce que nous sommes avec ce que nous avons été ; cependant notre sort pourrait être plus triste encore; avec du courage et de la patience, il peut s'améliorer un jour. Ne le rendras-tu donc jamais le maître de ton imagination? seras-lu toujours le jouet de tes rêves ambitieux, qui ne servent qu'à le rendre la position plus odieuse et ton malheur plus grand ? — Oui, répondit l'autre avec un sourire amer , toujours du courage et de la patience ! et avec un tel langage, les années se passent et avec elles la force de la jeunesse; et notre intelligence se consume dans une lutte intérieure qui chaque jour nous enlève une ressource. Nos enfants grandissent, et qu'aurons-nous à leur léguer un jour? la pauvreté , la gêne , l'obscurité , qui aura été toute leur vie le partage de leurs pères. Pauvres enfants!.. Joseph, je n'ai pas, moi, cette heureuse philosophie qui a été de tout temps ton partage , et il faut absolument que je sorte de celte position où je me sens languir, où chaque jour me pèse plus qu'une année ! Écoutemoi, mon frère, et n'essaie pas de me détourner de mes résolutions, car elles sont irrévocables... Depuis que nous sommes au monde , notre amitié a été sans nuage et nous avons toujours pu conipler Tunsur l'autre. Eh bien! c'est aujourd'hui surtout que je vais avoir besoin de Ion dévouement , et j'y puis compter , n" est-ce pas? — Toujours ! Jacques, toujours! et quelle que soit la demande, fais-la hardiment , je te promets d'avance d'y accéder. — Merci . mon frère, merci; je savais bien que tu parlerais ainsi. Jusqu'à ce qno la j)erlo de ma femme soit venue ajouter inic

nouvelle (louleiir à ma vie, j'ai su inelde un IVoin à niesdc'sirs, et pour lui plaire, j'ai subi ma position sans murmurer : sa tendresse me tenait lieu de tout. Mais depuis ce fatal instant, je n'ai plus eu aucune compensation à mes souflrances. elles se sont amasséesdans mon cœur, et le briseront si je n'y cherche un remède. L'ambition m'ouvre une voie de salul. et je veux m'y jeter sans retour. Un de mes amis ma offert une place de commandeur chez un des principaux planteurs de Sainte-Lucie. J'ai accepté... . ne m'interromps pas... Oui, j'ai accepté, j'ai donné ma démission à mon administration, et demain je pars. — Demain ! — Oui ; de telles résolutions demandent une prompte exécution. — Mais les enfants... , Hélène, Maxime, que deviendront-ils? ^ — N'es-tu pas Là pour leur servir de père, et refuserais- tu de t'en charger? — Moi , Jacques? tu me connais donc bien mal? Mais mon affection, qu'ils ont tout entière, suffira-t-elle pour leur adoucir ton absence? — Quand je me prive pour si longtemps de leur présence , moi, dont ils sont la seule consolation; quand je vais me livrer aune existence toute <le périls et de dangers pour leur acquérir une fortune et pour assurer leur avenir, loin de m'accuser de m'ètrcw séparé d'eux pendant quelques années , ne devront-ils pas m'être reconnaissants des immenses sacrifices que je m'impose par amour pour eux? Ainsi donc, mon frère, tu le charges de mes enfants, et si je venais à mourir (qui connaît les décrets du Ciel?) ils retrouveraient en toi leur père... — Oui, Jacques, je le le jure, et je tiendrai religieusement ma promesse. — Et moi je jure , mon bon , mon excellent Joseph, que si le Ciel favorise mes efforts, la moitié de ma fortune t'appartiendra. » Les deux frères passèrent le reste de la nuit en épanchements de tendresse et de dévouement , car devant se séparer le lendemain, ils avaient voulu profiter des dernières heures qu'ils avaient à passer ensemble. Enfin le jour parut, ti'op tôt au grt' de

leurs désirs. Jacques sortit au lever du jour pour achever les préparatifs de son départ, et chargea son l'rère d'y préparer ses enfants. C'était une pénible et Iriste mission. Hélène, âgée de six ans , et Maxime, son frère , de cinq seulement, avaient reçu de la nature un cœur assez sensible , une intelligence assez précoce , pour avoir déjà le sentiment de la grandeur du dévouement de leur père , et pour s'affliger vivement de la séparation qui les menaçait. Aussi , quand Jacques d'Ixierville rentra pour prendre sa place au dernier repas qu'il dût faire en famille , il trouva tous les siens en larmes. Hélène et Maxime , assis sur ses genoux , lui disaient dans leur langage enfantin : « Pourquoi donc tu t'en vas , petit père , si loin , si loin... , et que tu nous laisses? Emmène-nous avec toi, nous serons bien sages. » Jacques , devant la naïve douleur de ses petits enfants , sentait déborder de son cœur la douleur qu'il y avait si fortement renfermée; elle se faisait jour par ses larmes, et sa poitrine se gonflait de sanglots qu'il ne retenait plus qu'à peine. Louise, sa nièce , déjà raisonnable malgré ses treize printemps, lui disait en l'embrassant : « Pourquoi , mon bon oncle , vous en aller chercher si loin le bonheur? ne le trouvez-vous pas au milieu de nous?» Joseph ne disait rien, mais son silence même et sa morne contenance disaient plus que n'eussent pu le faire ses discours. Pielancé si vivement dans ses affections les plus chères , Jacques sentait baisser son courage , et sa poitrine ne contenait plus qu'à peine tant d'émotions; il comprit qu'il avait trop présumé de ses forces, et se hâta de se rendre à la diligence. Pendant la roule , il repassa dnns son esprit toutes les raisons qui avaient dicté sa résolution; il s'y confirma de nouveau, et en arrivant aux messageries, son visage, quoique bien triste encore, n'offrait plus aucune trace d'hésitation. Là, il prit ses enfants dans ses bras, les consola . leur promettant de n'èlr*^ pas longtemps loin

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d'eux ; il leur pai la de la bonté de leur oncle, de leur cousine Louise à laquelle il les recommanda tendiemenl; |>uis, s airaclianl en pleurant de leurs petits bras, il monta dans la diligence, et, endjrassant une dernière lois son frère Joseph , il partit.

Jacques et Joseph d'Ixierville étaient les derniers descendants dune des plus nobles et des plus puissantes familles de la Lorraine. Longtemps leurs ancêtres avaient possédé les seigneuries d'Ixierville, deSouhesme, d'Ixermont, elc. ; la révolution de 1793 les avait précipités de la haute position qu'ils occupaient; ils avaient consommé leur ruine au service de la famille royale exilée , et , à leur retour , s'étaient vus oubliés comme tant d'autres , et les parents de Jacques et de Joseph n'avaient obtenu pour récompense de leur dévouement qu'une bien médiocre place d'employés subalternes pour leurs fils. Les deux frères languirent ainsi pendant quelques années; le choix qu'ils firent de bonne heure, l'un et l'autre, d'une compagne douce et tendre, contribua sans doute à leur faire supporter leur gêne et leur obscurité; ils goûtèrent même pendant plusieurs années quelque bonheur. Hélas! c'était pour retomber bientôt dans une position plus triste que celle dont ils se croyaient sortis. La mort frappa les deux belles-sœurs l'une après l'autre : et les deux frères restèrent veufs , Jacques avec deux enfants , trop jeunes encore pour pouvoir se passer, je ne dirai pas de la tendresse d'une mère , à quel âge et dans quelle position peut-on s'en passer? mais de ses soins. Quant à Louise , elle sortait à peine de l'enfance, mais déjà le malheur avait mûri son intelligence et son cœur, et on voyait en elle le germe de toutes les vertus dont elle donna plus tard l'exemple. Joseph d'Ixierville était donc moins h plaindre que son fière , il trouvait quelques consolations dans sa fille; d'ailleurs il avait loujouis été plus maître de lui-même, et, de bonne heure, s'était résigné à sa niau-

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vaise i'orliinc. Jacques, an eoiilraire, né avec une imagination ardente , se révoltait sans cesse contre sa pauvreté, laisait chaque jour mille projets de fortune qu'il changeait le lendemain ; le souvenir de ce qu'avaient été ses ancêtres irritait sans cesse son orgueil, et lui faisait rêver la fortune et la célébrité , non pour lui seulement , mais pour ses enfants, qu'il désirait passionnément voir remonter h la place d'où des événements désastreux les avaient forcés de descendre. Puisse donc la fortune ne pas renverser les espérances de Jacques d'Ixierville ! puisse-t-il n'avoir pas à regretter un jour la position médiocre mais sûre à laquelle il a préféré des espérances bien incertaines de fortune!

Jacques , en partant , avait confié à son frère une somme de six mille francs qui formait la presque totalité de son petit avoir. Joseph avait placé cette somme de manière à en retirer un revenu de trois cents francs qu'il destinait à l'aider h élever Hélène et Maxime. Mais la première fois qu'il communiqua ce projet à Louise , car son père avait déjà assez de confiance en elle pour lui confier ses actions , elle se récria contre cette intention. « Mais comment veux-tu , chère enfant , que nous vivions tous les quatre sans y ajouter ce petit revenu? Songe donc que je ne gagne que dix-huit cents francs à mon bureau. — Eh bien, père, je t'assure que c'est assez, et que nous pouvons très-bien suffire à toutes nos obligations avec cela, sans toucher au revenu de mon oncle, qu'il faut amasser à Maxime et h sa sœur pour qu'ils le trouvent quand ils s'établiront ; et puis, songe donc, mon oncle ne fera peut-être pas fortune comme il le pense, et s'il revient plus pauvre qu'en partant , ne seras-tu pas bien heureux de lui rendre plus qu'il ne l'aura laissé? — Oui, certes , chère enfant , ce serait bien là le vœu de mon cœur; comment faire, cependant? il nous faut une bonne... — Pas du tout, une femme de ménage suffira , jusqu à ce

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(jiie je sois assez forte pour m'en passer. — Il faudra liahiller la cousine... — Je m'en charge; ce que lu as conservé (le la garde-robe de ma pauvre mère , et la mienne que je n'use pas puisque chaque année je grandis, y suffironl, et je saurai bien faire loul moi-même. — Vraimenl! Kl Maxime?... — Dans les habits que lu ne porteras plus, il liOLivera les siens, et la façon n'en sera pas coûteuse.

— Bientôt il faudra les envoyer en classe, et c'est encore...— Pourquoi les envoyer en classe? je leur monirerai à lire , à écrire , et tout ce que lu m'as enseigné et que tu m'enseigneras encore. Quant à Maxime , lorsqu'il sera en âge de faire des éludes sérieuses, son père sera peut-être de retour; d'ailleurs, j'ai entendu dire à mon oncle que tu étais Irès-savant, et lu pourras bien lui enseigner le reste... — En tous cas il nous faut un appartement plus grand... — Je t'assure qu'Hélène et moi nous coucherons très-bien ensemble , et Maxime couchera dans la même chambre que nous, derrière un paravent. — Et s'il nous arrive des maladies ?

— Nous verrons alors; mais il faut espérer que le bon Dieu nous aidera : j'ai lu dans mon livre d'heures que Dieu aimait et protégeait ceux qui voulaient le bien; il nous protégera, j'en ai le pressentiment. -7- Mais il est nécessaire, de temps en temps, de se récréer, de prendre quelques plaisirs... — Oui , cela est nécessaire à toi , mon bon père, qui as tant de peines et de chagrins; mais à des enfants comme nous , la promenade , la possibilité de jouer et de courir de temps en temps au grand air, nous suffisent. Ainsi voilà qui est arrangé, nous ne toucheions pas aux revenus de mon oncle ; il retrouvera tout cela en arrivant, cela lui sera peut-être bien utile ; nous n'en aurons pas été beaucoup plus malheureux, et nous lui aurons rendu service. — Je t'admire, ma bonne Louise; mais comprends-lu bien la lâche que

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