LOI' I SE
m l'imposes? elle esl immense à ton âge : e'esl de servir (le mère aux enfanls de ton oncle : crois-tu pouvoir y suftire? — Je les aime assez pour m'en sentir le courage; puis, vois-tu, mon bon père, lu sais que souvent avec Maxime et sa sœur lu nous mènes pleurer sur la tombe de ma bonne mère et de ma tante ; il me seml)le qu'elles
veillent sur nous; je les [)iieiai de m' inspirer, et ce sont elles , j'en suis sûre , qui m'ont inspiré ce que je viens de te dire , et leur appui ne nous manquera })as dans la roule que nous allons suivre. — Allons , ma Louise, je m'abandonne à la précoce raison; qu'il en soit fail ainsi que tu le veux! je te seconderai de toul mon pouvoir; que la Providence nous vienne en aide ! »
Louise mit aussitôt à exécution le plan que lui avait diclé son cœur, et le suivit avec persévérance jusqu'à la fin. Ah! c'élait, je vous assure , une chose bien digue d'admiration que de voir celte jeune orpheline servir de mère h ces deux orphelins. Mais pour savoir quel l'ut le mérile de la conduile de Louise , il faut la connaître dans ses détails, il faut savoir apprécier les mille secrets de la gène continuelle où elle vivait, devant faiie face h lant d'exigences
avec un revenu fixe si borné, que la nioindie dépense v élait striclenient calculée : tant pour le loyer, lanl pour la nourrilure, lanl pour la femme de ménage, etc. , elc. , el ainsi de loutes les nécessilés de la vie. Le malin elle élail deboul avant son père même, el meltail le ménage en ordre; puis, faisant lever Maxime el Hélène, les habillait, leur Taisait faire dévolemenl leur piière , ayanl soin tous les jours d'y mêler les noms de leur père et de leur mère, el celui de leur oncle et le sien propre, car elle savait , Louise, que la prière sortie d'une bouche innocente est agréable au Seigneur; puis on passait cala toilette , el Louise les débarbouillait et les peignait avec un soin toujours nouveau. Qu elle était heureuse de les voir frais et vermeils avec leur belle chevelure brune et blonde qu'elle entretenait si bien ! qu'elle était fière de pouvoir se diie , en regardant leur air de contentement et de santé : « Ils ne souffrent pas du moins de l'absence de leur mère! » Si Hélène avait besoin d'une robe , Louise la prenait dans une des siennes, la taillait sur le patron de celles de sa peiile cousine , et , se mettant h l'ouvrage , la cousait et l'achevait sans que personne quelle y eût mis la main. Dès lors Louise prit un soin extrême de ses vêtements , ce qui ne les empêchait pas de s'user, mais, du moins , quand elle les quittait ils nélaienl ni tachés , ni déchirés ; et quand elle en avait ôlé les parties usées ou passées , Hélène y trouvait encore de petites robes très-propres. Ce n'est pas la première année que Louise réussit ainsi à tirer parti de tout , mais elle s'y efforça avec persévérance , et si elle ne réussit pas toujours aussi bien qu'elle l'eût désiré, elle acquit du moins de l'expérience , de Ihabilude, de la pratique, el , la seconde année , elle vit avec joie ses tentatives couronnées de quelque succès ; la troisième année , ces divers travaux n'étaient plus qu'un jeu pour elle; et tout ce que peut faire une femme , les chemises de son père , celles de Maxime et
de sa sœur, les siennes même, les robes et les jupons; entin. et pourquoi hésiterais-je à vous le dire , pourquoi hésilerais-je à vous faire entrer dans les plus petits détails de .cette vie d'économie oii tout est important? Louise trouvait dans ses bas de quoi en fournir Hélène , et , avec ceux de son père, elle en faisait pour Maxime. Bien plus, pour économiser le blanchissage, elle savonnait ses effets, ceux d'Hélène et ceux encore de son cousin; les cols , les fichus, les robes d'été, tout cela se faisait à la maison; enfin, — et c'est ici , Mademoiselle qui me lisez, qu'il vous faut fermer le livre si vous êtes d'une trop délicate susceptibilité , et si vous ne vous sentez pas pénétrée d'admiration pour Louise, si vous ne comprenez pas combien les intentions de sa conduite en ennoblissent les détails les plus vulgaires,— mademoiselle d'Ixierville, la petite-fille des seigneurs d'Ixermont, de Souliesme , etc., faisait la cuisine pour son père et pour sa famille! et elle n'avait pas seize ans! et cela sans se plaindre , sans murmurer, sans qu'un seul jour son courage et sa raison aient faibli. Elle aecomphssait toutes ces choses avec une noblesse de tenue et de maintien qui faisait bien reconnaître en elle sa naissance. A voir l'intérieur de M. Joseph d'Ixierville, on eût pu le croire dans l'aisance. Louise savait mettre du goût dans lu toilette la plus simple. Maxime et sa sœur n'étaient pas moins bien tenus , et l'on n'eût pu faire un reproche à Louise . Grâce à elle encore, leur éducation n'était pas en retard , et, comme elle l'avait promis à son père , elle avait été leur institutrice. Les deux enfants étaient d'une extrême gentillesse , obéissants et dociles , toujours disposés à faire ce que l'on exigeait d'eux pourvu qu'on leur dît seulement : « C'est pour faire plaisir à votre petite maman. » Ces seules paroles étaient un talisman avec lequel on en eût obtenu l'impossible. Tous les soirs après le dîner, M. d'Ixierville sortait pour promener sa petite famille; il la conduisait au
<iM^^^'i^^^. -
^ 'M'^jj-^.
LQTJIS'E.
Desesserts Editeur
Litli . Pudo Prères et C"
Luxembourg. Là , pour animer leui* jeu , Louise , leur pelile maman Louise jouait avec les enlanls pendant que son [)ère , appuyé conire un arbre , lisait un livre , ou, arrêtant ses pensées sur ces deux enfants, pensait à leur père qui vivait si loin d'eux, sous un autie ciel... Jacques était-il heureux, du moins?... avait-il réussi dans ses projets?.... était-il encore au monde, seulement?... Tristes réflexions , sombres idées , hélas ! pendant que les deux enfanls jouaient insouciants comme on est à leur âge, peut-être leur malheureux père soufTrail-il la misère et la faim et la privation ; peul-èlre élait-il errant sans avoir un abri pour reposer sa lète!.. Car depuis trois ans, Jacques avait cessé de donner de ses nouvelles, et quand Maxime et sa sœur demandaienl si leur père serait bientôt de reloui* , on leur répondait : «11 faut l'espérer, enfanls, et, en attendant, prier Dieu pour lui. » Et les enfants priaient, en pleurant, pour leur père qui ne revenait pas , pour leur père absent depuis qualie ans !
Un soir que les enfants jouaient au Luxembourg suivant leur habitude, un pauvre avec une longue barbe et de vieux vêtements s'approche d'Hélène et lui demande raumône. Hélène n'avait jamais d'argent, elle appelle son frère: « Maxime ! vois le pauvre homme , comme il a l'air malheureux! Va donc demander un sou ou deux à petite maman. » Celle-ci s'approche du mendiant : « Vous êtes donc bien malheureux , Monsieur? — Oui , ma belle demoiselle, bien malheureux ! ne ferez-vous rien pour moi ? — Oh ! je le voudrais bien!.... mais je ne puis rien sans avoir consulté mon père; » et Louise retourna vers son père. Pendant ce temps , le pauvre , prenant les mains de Maxime et de sa sœur, les couvrait de baisers et de larmes, et les enfants aussi pleuraient en voyant cet homme pleurer, et ils se sentaient émus comme ils ne lavaient jamais été. Cependant Louise disait h son père: «Tâche de faire
quelque chose pour ce pauvre, mon bon pèie; je ne sais pourquoi , mais je me suis sentie tout émue à sa voix , el rien qu'en me la rappelant, je suis prèle h pleurer. » Elle conduisit M. d'Ixierville vers le malheureux. « Que puis-je l'aire pour vous , mon ami ? — Hélas ! Monsieur , depuis ce malin je n'ai pas mangé, et je ne sais où allei* coucher. — Mon Dieu! dit Joseph d'Ixierville, c'est élonnant comme cette voix arrive à mon cœur ! il me semble T avoir déjà entendue souvent; » el , regardant attentivement le mendiant :
«Mais, est-ce une illusion? dois-je en croire mes yeux?
Jacques! Jacques! c'est loi, nest-ce pas? c'est toi? » Et Joseph , suffoqué par les pleurs , tendait les bras h son frère. " « Oui , Joseph , c'est moi , c'est ton fi'ère Jacques qui , après mille peines, mille travaux et mille dangers , revient vers toi, plus pauvre qu'il ne l'était lorsqu'il te quitta. — Maxime ! Hélène! venez, venez, voilà voire père, embrassez-le, diieslui combien nous sommes heureux de son retour, combien nous vous avons souvent entretenus de lui ! Diles-lui bien aussi que nous avons fidèlement rempli nos promesses , que rien ne vous a manqué malgré notre pauvreté, et que rien ne lui manquera non plus à ce bon frère , s'il revient vivre au milieu de nous.» Et Joseph serrait, pressait les mains de son frère dans les siennes; la joie la plus vive brillait dans ses yeux. Que lui importait que son frèie revînt pauvre ? il revenait, c'était tout ce qu'il avait demandé au ciel. On se hâta de retourner au logis pour préparer à Jacques un repas , im bon lit^t tout ce qui peut reposer un voyageur fatigué. Jacques ne pouvait se rassasier d'embrasser et d'admirer ses enfants ; connue il les trouvait beaux et grandis! Hélène était tout le portrait de sa mère ; elle avait ses yeux et son doux sourire , et bien d'autres points de ressemblance encore, je vous assure; quant à Maxime, c'était son vivant portrait. Après qu'il eut bien satisfait son amour paternel, Jacques s'occupa de sa nièce. ïl l'avait