‹ Les enfants peints par eux-mêmesChapitre 7 sur 58 · COQUETTERIE · texte numérisé non relu

COQUETTERIE

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ERMETTEZ, chèie leclrioc , qu'en vous disant mon âge, mon caractère et une partie de mon histoire, je vous taise mon nom; vous concevez que je ne puis pas m'exposer à devenir en quelque sorte un objet de curiosité pour lies jeunes personnes qui pourraient me rencontrer dans le monde ; ensuite , je n'aurai pas à vous parler de moi seule, et peut-être cette publicité ne conviendrait-elle pas aux personnes que j'aurai h mettre en scène; ainsi, voilà donc qui est bien convenu entre nous, tout sera vrai dans mon récit , sauf le nom des peisonnages.

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Nous remonterons, s'il vous plaîl, à deux ans de date; j'en avais douze alors. Je ne brillais pas du côlé de la science ; bien plus , et ceci n'est pas à mon éloge , je n'en Taisais pas grand cas. Les maîtres de grammaire et d'bisloire excitaient fort peu mon admiration , et leurs leçons me semblaient toujours se prolonger indëfmimenl. Mais la danse, la musique, le dessin! m'écriai-je souvent à pari moi , h la bonne heure , voilà qui est nécessaire , indispensable même à une jeune personne. La danse, surtout, élail l'objet de ma prédilection : vous voyez que ce choix ne laisait honneur ni à ma laison , ni h mon jugement ; il était entièrement dicté par la vanité ; la vanité, entendezvous?... Or, j'étais jolie (je suis bien obligée de vous le dire), grande pour mon Age, bien faite et d'une taille élancée; on le disait chez ma bonne maman, et souvent . (]uand je sortais avec elle pour faire un tour aux Tuileries , ou quand, par un beau soleil d'avril, nous allions, en calèche découverte , faiie une promenade au bois, j'entendais dire h côlé de moi : « Oh ! la jolie petite personne ! elle est vraiment très-gentille! » Je savourais avec délices ces exclamations élogieuses, je me gonflais de vanité, j'étais enchantée; et bien loin, je vous assure, de croire qu'elles fussent exagérées, je les croyais à peine au niveau de mon mérite Et puis, d'ailleurs, comment aurais-je soupçonné

de l'exagération, quand ma bonne maman , à ses moments de tendresse expansive (et ces moments-là étaient fréquents chez elle), me disait, en me serrant contre elle et couvrant mon front de baisers : « Chère enfant ! tu es bien le portrait de ta mère ! voilà bien ses beaux regards et son doux sourire! Marguerite, tu seras belle comme ta mère ; puisses-tu , avec sa ressemblance , posséder toutes ses vertus ! » Ces tendres et bonnes paroles me touchaient toujours jusqu'au cœur; je j>leurais en l'embrassant avec elïusion; jetais hère de savoir cpie ma mère avait brillé [kii- ses

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vtMliis; mais Je diiai-je?) j'élais lièic. suiloui , de savoir- (lirelle élail belle , et encliajitée de lui ressembler de ce coté. Celait là ce qui me faisait le plus d'impression ; le reste seiFaçail souvent de ma mémoire, mais les beaux yeux et le doux sourire y laissaient des traces plus profondes. Toutes ces flatteries étaient bien imprudentes, n est«^ce pas ? Hélas ! je le vis bien plus tard; mais alors je les savourais sans me douter du danger qu'elles renfermaient. Ne vous hâtez pas , néanmoins , d'accuser mon excellente bonne maman; quand je vous aurai dit la cause de cette tendresse idolâtre, vous l'en plaindrez, et vous l'excuserez certainement.

Elle est aujourd'hui bien âgée, ma bonne maman î et dei)uis l'année 1774, époque de sa naissance, bien des événements terribles se sont passés , et bien des malheurs irréparables ont frappé sa famille. Mariée à dix-huit ans au comte d'IIérisy , qui occupait un des plus beaux grades à la cour et dans l'armée ( il était lieutenant-colonel du régiment Royal-Dragon) , elle se vit bientôt forcée de quitteisa patrie, où les plus nobles tètes étaient les plus exposées; la révolution de 1793 venait d'éclater. Ma bonne uianian émigra en Allemagne , où elle eut le malheur de perdre son njari loisque mon père était encore au berceau ; elle resta donc seule en pays étranger, chargée dun enfant , et n'ayant pour appui que le vieux Valentin, ancien et fidèle serviteur de mon grand-père, et qui, par dévouement, l'avait suivi sur la terre d'exil. Le vieux Valent in avait un fils qui fut élevé avec mon père , non sur le pied d'un domestique, mais sur celui d'un frère; il reçut ainsi une belle éducation, et vous verrez plus lard s'il a su en profiler. En 181 i, lorsque la famille royale rentia en Fiance, mon [)ère y rentra à sa suite avec sa mère ; ils recouvrèrent une partie de leurs biens et purejit reprendre le rang qui leur appaitenait. ('elle année-là même mon pèie se maria, et

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voulut que le fils du vieux conipagnoii d exjl de mon grandpère , que i\I. Valenlin , se mariât le même jour que lui. Entourée de ses enfants et de ses amis , ma bonne maman pouvait espérer de voir s'écouler dans le calme et la paix ses derniers jours. Le ciel en avait ordonné autrement. Bientôt le vieux Valentin mourut, puis, quelques jours après ma naissance, manière quitta la vie; enfin, nous perdîmes mon père, et ma bonne maman, de nouveau, resta seule au monde, chargée d'une petite-fille si jeune encore qu'elle ne pouvait pas même apprécier la grandeur de la perle qu'elle venait de faire. Aussi elle m'aima plus que je ne saurais vous le dire; elle réunit en moi seule tout l'amour qu'elle portait à son fils et h ma mère; je devins son bonheur et sa joie, et la consolation de ses vieux jours. Elle m'a fait la vie douce et heureuse, et par elle, chaque jour nouveau m'apporte un nouveau bonheur. Le fils du vieux valet de chambre de mon grand-père avait une fille aussi, que vous aurez occasion de connaître bientôt ; ma bonne maman avait voulu qu'elle fût élevée avec moi : c'était un témoignage de la reconnaissance qu'elle portait à son grand-père et de la considération qu'elle avait pour son père, qui suivait la carrière du barreau. Nous étions élevées , Agathe et moi, sur le pied de l'égalité , avec cette diflerence, cependant, que jamais la toilette d'Agathe n'avait été aussi élégante que la mienne, et que son père, M. Valentin , recommandant sans cesse à sa fille le respect et la reconnaissance dont il était pénétré lui-même pour toute ma famille et pour ma bonne maman en parliculier, Agathe, excellent cœur, plein de modestie, de sinjplicilé, faisait rejaillir sur moi le respect qu'elle portait à ma bonne maman, et me traitait avec une sorte de faniiliarité révérencieuse et pleine d'égards. lYop jeune et trop étourdie pour comprendre le noble motif de sa conduite, je m'étais insensiblement habituée à ses défé-

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rences, cl je les regardais presque coiiiiiie une ihose due; me rappelant, d'ailleurs, qu'elle était la pelite-fille du valet de chambre de mon grand-père, j'avais fini par la tenir pour ainsi dire un peu h dislance, me considérant comme très -supérieure. Vu jour M. Valenlin, le père d'Agathe , après avoir eu de longues conférences avec ma bonne maman , partit pour l'Allemagne, où l'appelait , nous dit-il, une afiaire de la plus haute importance.

Vers ce temps, ma bonne maman se mit à recevoir plusde monde qu'elle n'en avait encore reçu; elle recherchait surtout les jeunes demoiselles. Jusque là j'avais vécu pour ainsi dire seule, et mon caiactère availcontracté dans celte espèce d'isolement une teinte de fierté quelque peu sauvage. Ma bonne maman (elle me Ta dit depuis) espérait, par la société de jeunes personnes de mon âge , adoucir les aspérités de mon esprit et lui donner le liant et la facilité qui lui manquaient. Elle ne se trompait pas dans son calcul : bientôt la raideur de mon caractère se détendit, et je devins aussi enjouée , aussi agréable avec mes jeunes amies , que celles-ci l'étaient avec moi; mais ce que j'avais gagné en savoir-vivre, je le perdais insensiblement en simplicité. J'ai toujours eu du goût pour la toilette; je vous l'avoue avec d'autant plus de confiance, ô mes lectrices! que je me suis aperçue que presque loutes les jeunes filles partageaient avec moi ce petit défaut. J'aimais à me voir mise avec une certaine élégance; j'accueillais, avec les exclamations d'une joie encore enfantine , l'ouvrière qui m'apportait une robe neuve ou un chapeau du dernier genre; je n'élais même pas indifférente à l'apparition d'une paire de jolis brodequins ou d'une ceinture fraîchement sortie du magasin ; mais cette inclination n'allait pas au delà d'un goiitbien excusal)le encore. Hélas! ce goiit s'accrut bientôt el dégénéra enfin en une véritable passion , connue vous allez le voir.

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Les jeunes peisunnes que ma bonne maman recevait, et (|ue je visitais aussi chez elles , étaient toutes (cela va sans le (lire) fort bien élevées et de Irès-grandes maisons. Elles étaient, sans contredit, aimables et polies, douces et prévenantes; mais plusieurs dentre elles étaient d'une recherche extrême dans leui' toilette , à laquelle elles apportaient une importance qui , je le pense aujourd'hui , devait les rendre fort ridicules. Les modes , les étoffes , le choix des couleurs, la coiffure, étaient le thème ordinaire de leurs conversations. Nous ne les écoutions pas toujours, connue vous le pensez bien; nous préférions jouer entre nous, ou causer de nos plaisirs, ou dire de ces riens puérils qui font lever les épaules aux grandes personnes, mais qui pour nous sont ravissants par leur nullité même. Owslqu^fois pourtant il fallait les entendre, et alors insensiblement je me laissais aller à écouter avec intérêt le détail de la parure ((u'avait, h la soirée de tel ou tel jour, madame ou mademoiselle une telle. J'étais charmée, et l'enthousiasnîe avec lequel elles en parlaient me gagnait bientôt. Mon goût primitif se développait; je commençais à détailler aussi lecoslume des dames que je voyais, et bientôt je fus en état de bavarder toilette comme mes amies. Mais ce ne fut pas tout; je les voyais sans cesse tiaiter avec un certain dédain les personnes dont la mise n'était pas aussi élégante que la leur. Je ne voulus pas rester en arrière ; je me dépitais à la pensée de nêtie pas aussi bien qu elles; je formai même le projet de les surpasser, afin de jouir de leur dépit. Je me trouvais déjà plus jolie quelles, et je me disais que je le serais bien plus encore si je rehaussais mes avantages naturels par des ajustements plus élégants et plus recherchés. Je jouissais fièrement de mes petits triomphes,

et je devins enfin coquette Ne riez pas, je vous prie, je

parle très-sérieusement Je devins coquette à faire fré-

mii', ou plulôi à faiie pitié. Je ne sais jusqu'où je serais

COQUEÏTKlUli:. 2r)

allée dans mes solles idées , si un événement inattendu ne m'eût remise dans mon bon sens.

Je vous ai dit que la pelile-fille de l'ancien valet de chambre de mon grand-père était élevée avec moi; vous vous rappelez qu'à l'époque où se passaient ces petits événemenls, son père, qui suivait la carrière du barreau, était parti pour l'Allemagne, où l'appelait, nous dit-il, une importante affaire, et qu'il avait confié sa fille à ma bonne maman , en la recommandant h ses soins et à mon amitié. Son absence se prolongeait ; il écrivait quelquefois à sa fille , mais plus souvent à ma bonne maman; et j'avais surpris plus d'une foiscelle-ci tristement préoccupée et rêvant, une de ses lettres entre les mains , puis s'enfermant durant de grandes heures pour y répondre. Ces singularités m'étomiaient , et je me demandais ce que les lettres de M. Valentin contenaient de si intéressant pour la préoccuper ainsi. Ces observations firent trêve pendant quelque temps h ma passion de toilette ; mais j'y revins bientôt avec plus d'ardeur que jamais, et voici comment :

Agathe avait une mise beaucoup moins élégante que la mienne; ainsi l'avait voulu son père. Je n'avais jamais fait attention à cette différence; elle ne me choquait pas: il n'en fut pas de même de mes jeunes amies. Dès que nous fûmes un peu plus intimes , elles me firent mille questions sur ma compagne : Qui est-elle?... Que fait sa famille?... A-t-elle de la fortune?... Comment se trouve-t-elle élevée avec vous ? etc. , etc. Je leur raconlai naïvement notre comumne histoire , les services que son grand-père avait rendus au mien , et la récompense qu'ils lui avaient méritée. « C'est très-bien, me dit l'une d'elles, mais au moins vous devriez lui faire prendre une mise plus en harmonie avec la vôtre; on croirait que vous faites votre compagnie delà fille de votre femme de chambre. » Ces paroles me piquèrent, et, dès le lendemain, j'obtins de ma

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