G COQUETTERIE
bonne maman qu'Agathe serait dorénavant mise comme moi. Se trompant sur le motif qui me faisait agir, et l'attribuant à un sentiment d'amitié , elle acquiesça avec empressement h ma demande, et, dès le lendemain, Agathe prit la même toilette que moi, non sans quelque résislance de sa part : elle craignait de mécontenter son j)ère ; ma bonne maman prit tout sur elle, et je vis qu'Agathe n'était pas Aichée de ce changement. Elle n'avait pas été sans souffrir de temps à autie quelques dédains de celles de mes amies qui faisaient les dames. Pendant quelque temps Agathe se vit mieux traitée, grâce h son habit; mais cela ne pouvait durer longtemps. Mes petits triomj)hes de coquetterie n'avaient pas laissé de me faire des envieuses parmi mes compagnes, et celles-là ne se faisaient pas faute de me railler quand l'occasion s'en présentait. Mais j'étais trop satisfaite de moi-même pour m'en apercevoir, ou seulement pour le soupçonner. Leur patience ne se lassa pas ; elles trouvèrent enfin l'endroit sensible , et ce fut encore Agathe dont elles se servirent pour attaquer ma vanité. Pour cela elles n'eurent qu'à retourner la phrase qui m'avait d'abord blessée. « En vérité, ma chère, me dit un jour la même qui m'avait déjà parlé la première fois, vous êtes une bonne personne, et je vous admire de mettre sur le même pied que vous la petite-fille d'un domestique ; on la prendrait aujourd'hui pour votre sœur. »
La rougeur me monta subitementau visage. Le coup avait porté juste , jetais piquée au vif. Dès lors je pris, pour ainsi dire, Agathe en aversion, et je m'attachai à obtenir de ma bonne maman qu'elle rétablît la diftérence qui existait autrefois entre le costume de la fille de M. Valent in et le mien. Mais celle fois tous mes efforts se brisèrent contre sa justice et contre sa dignité. Cette résistance m'irrita au lieu de me calmer, et je ne songeai plus qu'au moyen de détruire l'égalitc» (|ue moi-même j'avais établie entre Agathe
l'I moi. Je pensai que le plus sûr moyen serait de porlei- des objets d'un prix tel que la fortune d'Agathe ne put y suffire. On céda à mes coûteuses fantaisies; mais Agathe, sans les demander, sans les désirer même, les obtenait également. Mon irritation était à son comble. Dans ces conjonctures, le jour de ma fête arriva ; ma bonne maman avait l'extrême bonté de me laisser choisir, ce jour-là, le cadeau qu elle me faisait chaque année. L'occasion me parut parfaite dans mes desseins, et je me promis bien de ne pas la laisser échapper. En visitant avec ma bonne maman les beaux magasins de Delille, j'avais remarqué un superbe burnous de cachemire doublé en satin rose; il semblait des tiné à une jeune personne de mon âge ; le prix en était foit élevé. Ce fut sur cet objet que se porta mon choix ; je le demandai ; il me fut accordé sans observations, et je m'en revins enchantée. Le jour suivant, à l'occasion de ma fête, mes jeunes amies se réunissaient chez nous; nous devions, après un joli dîner, achever le reste de la soirée au concerl. Je me promettais bien d'y faire admirer le superbe buinous. Celte fois, me disais-je, mademoiselle Ayalhe ne sera pas prise pour ma sœur. Cet objet est trop cher pour elle, à coup sûr; et d'ailleurs, c'est un cadeau particulier pour le jour de ma fête; ma bonne maman n'aura donc eu aucune raison pour lui en donner un pareil.
Le lendemain, tout se passa à merveille; j'étais rayonnante de joie. Je fis un éloge emphatique du cadeau qui venait de m'être fait, et j'eus soin de dire confidenliellemenl à chacune de mes amies qu'Agathe n'en aurait pas un pareil. Aprèsledînernousnouspréparâmes toutes à sortir, et je me fis apporter l'objet en question. Ma bonne maman était entrée dans sa chambre pour donner un dernier soin à son ajustement; Agathe était sortie sans doute pour le même motif. Nous étions restées seules au salon, et mon nouveau costume faisait l'admiration de toutes ces demoiselles. J'étais d'une
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gaieté folâtre , il fallait voir ! et fière de mon succès, je m'écriais orgueilleusement: «Oui, j'avoue que cela est fort distingué, et j'oserais bien assurer que Ton ne pourrait en trouver un pareil !.. » Au moment où j'achevais ces triomphantes paroles, je remarquai que plusieurs de ces demoiselles riaient d'un petit air moqueur en regardant derrière moi ; je me retourne, et je vois.... Mettez-vous un moment dans ma position, chère lectrice, et vous excuserez sans doute un peu le mouvement irrétléchi de colère auquel je nie livrai... Je vois Agathe revêtue d'un burnous absolument semblable au mien, et qui, bien froide et bien calme, m'écoutait depuis quelques instants. «Ah! c'est trop fort! m'écriai-je avec indignation; qui vous a donné cet objet? — Qui serait-ce ,
Marguerite , que votre excellente nière ? — Marguerite .'
Je vous prie, mademoiselle Agathe, de quitter ce ton de familiarité qui ne me convient pas; et quant à ce burnous,
je vous déclare que vous le quitterez, ou que je ne porterai jamais le mien. Je suis fatiguée de voir traiter à mon égal la petite-fille du valet de chambre de mon grand-père !.. . — Ah ! Mademoiselle, reprit Agathe en pleurant à chau-
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ilh.Rigo Trêves. r.Richev
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des iarmes, ce que vous lue dites esl bien cruel !... Non que je rougisse de mon origine , mais parce que je n'ai rien l'ait pour que vous me reprochiez les bontés de votre famille. Si j'ai pris une toilette plus élégante, c'est parce que vousmême l'avez désiré , et je n'ai cédé que pour vous l'aire plaisir. Quant à ceci , dit-elle en jetant le burnous sur une chaise, j'y renonce volontiers puisqu'il vous déplaît que je le porte; toutes les parures du monde me sont moins précieuses que votre amitié. — Très-bien, dit en s'avançant ma grand' maman, très-bien Agathe, ce que vous faites part d'un cœur grand et bon. Quant à vous. Mademoiselle, je ne vous adresse aucun reproche; seulement, comme nous avons encore quelques instants avant de partir, je veux raconter une histoire de ma jeunesse à vos jeunes amies. »
Celle promesse d'une histoire me troubla comme une menace, et les regards malins, aiguisés par de malins sourires que se renvoyaient ces demoiselles , me conlirmaient dans mes craintes. Je m'efforçai enfin de faire bonne contenance , et pris une chaise dans le cercle qui s'était formé devant la cheminée , dont la narratrice tenait le coin droit. Elle commença ainsi :
« Je suis septuagénaire bientôt , mes belles enfants , et à travers ma pâleur et mes rides il vous serait bien difficile de deviner qu'à votre âge j'étais une fort jolie enfant; je le savais bien, je le savais beaucoup trop, et c'était un grand mal , car ce fut la raison qui fil de moi une petite coquette. »
Ici les regards se fixèrent sur moi ; je rougis un peu, mais je parvins enfin à me lassurer.
« Vous ne savez peut-être pas bien ce que c'est qu'une petite coquette; je vais vous l'apprendre.
« La jeune fille que possède ce misérable défaut, aime la parure par-dessus toutes choses; il lui faut sans cesse de nouveaux ajustements; les plus frais, les plus recherchés.
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rien n'est trop beau pour elle. 11 faut la voii' se iiiiier dans toutes les glaces du matin au soir, se sourire à elle-même, faire de petites mines, étudier ses grâces et prendre mille ()eliles manières qu elle croit charmantes , et qui ne sont que supérieurement ridicules. Vous ne sauriez croire combien elle perd de temps à ccîs futilités, et combien elle néglige son instruction. Parlez-lui de grammaire, d'histoire, de géographie...; ah bien oui ! elle a bien le temps de songer à ces bagatelles! Mais entretenez-la d'un pas de danse nouveau , ou de la dernière forme des chapeaux, ou de la coiffure la plus en vogue pour les jeunes personnes de son âge, oh ! alors elle sera toute oreilles et ne perdia pas un mot de vos paroles. C'est un sujet qui l'intéresse fort, je vous assure, et sur lequel elle ne tarirait pas. Vous la reconnaîtrez aisément en société h son parler affecté; elle a plusieurs voix à son service : tantôt elle prend un petit ion flûlé, elle semble vouloir gazouiller comme un oiseau ; tantôt elle Iraîne sur ses paroles et grasseyé en minaudant. A tout [)ropos , elle s'écrie d'un ton pincé : « Ah ! fi donc ! c'est affreux, c'est du plus mauvais goût! » ou bien : « Ah! c'est charmant ! c'est délicieux ! Voilà quelque chose d'un goût exquis l » Elle fait le désespoir de sa bonne par ses exigences; douce et facile sur tout le reste, elle est impitoyable sur l'article toilette. Que vous dirai-je?.... c'est une petite personne toute remplie d'adoration pour ses perfections imaginaires ; flattez sa manie, et vous serez la personne du monde la plus aimable et la meilleure de ses amies. Cette petite précieuse ridicule est tellement pénétrée de son mérite, qu'elle prend même pour de l'admiration les exclamalions de pitié et les sourires moqueurs qu'elle excite. — l^^h bien ! chères enfants, j'étais ainsi il y a quelque soixante ans. »
Vous pouvez croire, amie lectrice, que je n'étais pas à mon aise durant tout ce petit discours si parfaitement tourné
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à mon intention; mais je n'étais pas au bout de mon supplice, et après avoir toussé deux ou trois fois d'un air railleur, bonne maman reprit en ces termes :
«Vous sentez bien que j'étais une petite sotte, et chacun le pensait comme vous ; or, il faut que vous sachiez qu'avec moi et dans la maison de mon père était élevée la petite-fille d'un vieux serviteur...
— Ah! bonne maman! interronipis-je à cet endroit, d'un ton suppliant et en joignant les mains. Cette fois je n'étais plus rouge, j'étais pourpre, et la sueur couvrait mon front.
((Ce vieux serviteur, conlinua-t-elle sans paraître avoir remarqué mon interjection, avait rendu les plus grands seivices h ma famille; il avait laissé à sa pelite-fille, en héritage, le souvenir de ses vertus, et h nous le devoir de nous acquitter envers elle par notre reconnaissance; celte enfant m'aimait de tout son cœur, et s'était toujours montrée avec moi d'une complaisance, d'une patience, d'un attachement à toute épreuve; elle était la simplicité môme. J'aurais dû la chérir comme une sœur ; eh bien ! vous ne le croirez pas , il n'en était rien, et je vous le dis aujourd'hui avec sincérité, j'étais une petite fille bien ingrate et bien indigne d'être
aimée.
«Vous ne m' écoutez pas, chère Hortense, dit tout à
coup la narratrice en s'adressant à l'une de mes amies qui, placée au coin opposé de la cheminée, semblait parcourir la Gazette de France, qui y avait été sans doute oubliée. Qu'a donc ce journal de si intéressant qu'il m'enlève votre attention?
— Je vous demande bien pardon , Madame , mais c'est qu'il est précisément question de vous sur celle feuille, el c'est votre nom qui, m'ayant frappée par hasard, a attiré mon atlention.
— Vraiment? eh bien! donnez-le à Marguerite, elle va nous le lire, cela en vaut bien la peine; nous re-
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prendrons la suite de noire histoire après celte lecture.»
On me passa le journal, et voici ce que je lus d'une voix qui devenait plus tremblante à chaque ligne :
« On nous écrit de Vienne que, grâce au talent tout à fait remarquable et aux soins dévoués du jeune avocat qui la défendait, la famille d'Hérisy vient de gagner contre les comtes de Thomberg Timporlant procès qui durait depuis si longtemps, et dans lequel la presque totalité de la fortune des Hérisy était engagée. Le nom de M. Valentin Huguet, leur avocat, a piis place, dès ce jour, parmi les plus illustres du barreau. »
A ces mots, mon repentir et ma douleur brisèrent mon orgueil ; j'éclatai en sanglots; puis, sans penser à la présence de mes jeunes amies, je m'élançai dans les bras d'Agathe en m'écriant : « Pardonne-moi, bonne Agathe, pardonnemoi ! Oh! j'étais bien coupable!...» Puis, me précipitant vers le burnous, je le plaçai moi-même sur ses épaules, et, l'embrassant encore : « Rien n'est trop beau pour toi , chère sœur, » dis je à la bonne fille, qui pleurait de joie en me rendant mes caresses. Me tournant ensuite vers bonne maman : « Êtes-vous contente de moi ? — Oui , ma fille , me dit-elle avec un regard d'une douceur pénétrante et d'une voix où vibrait l'émotion. — Mesdemoiselles, ajouta-t-elle en se tournant vers mes amies, il est l'heure de partir, je vous achèverai mon histoire un autre jour. »
Nous partîmes, nous tenant étroitement serrées, bras dessus, bras dessous , Agathe et moi; elle portait son burnous ; moi , j'avais oublié le mien , je n'étais plus coquette.
Être franc ce n'est pas dire lout ce qu'on pense (l'est ne dire jamais ce qu'on ne pense pas.
DlIFItlîSNV.
33ATHILBE.
Desesserîs Edileur.
Iilh.Riôorreres eiC
BATHÏLDE.
UELLE est donc , Madaine, la jeune personne dont je revois, dans votre cabinet, le portrait que j'avais vu /déjà dans le parloir? jel'ai cherchée ^vainement parmi toutes les élèves Me la maison. — Telles étaient les ^paroles qu'adressait à madame Breval , sa digne institutrice , la jeune Clémence d'Expilly , récemment entrée en pension. Et je vous assure que vous eussiez partagé sa curiosité , si vous eussiez été arrêtée comme elle devant le tableau qu'elle désignait en parlant ainsi.
C'est qu'en effet rien n'était plus gracieux , plus attrayant que ce portrait de jeune fille ; on essaierait vainement de produire par la parole l'effet qu'un artiste habile
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avail produit avec le pinceau. Ce n'est pas que la tète eût celte exactitude de lignes , cette régularité de proportions qui constitue la beauté ; non : une analyse altenlive y faisait découvrir quelques imperfections-, mais, loin d'en détruire l'harmonie, on sentait qu'on n'aurait pu en changer un seul détail pour le régulariser, sans ôter h l'ensemble la giàce inimitable qui en faisait le premier charme. Figurez-vous une tète de jeune personne de douze h treize ans, des cheveux châtains qui, suivant les effets de la lumière , donnaient des teintes d'un blond doré ; un front bien développé et s'arrondissanl légèrement h l'endroit des tempes, qu'ombrageaient des boucles de cheveux doux et lins connue delà soie. Les yeux étaient d'un bleu limpide et vif, et si bien ouverts qu'ils semblaient vouloir laisser lire jusque dans le fond de la pensée ; la bouche souriante, quoiqu'à demi fermée ; le menton , d'un ovale assez pur , présentait une charmante petite fossette; le teint, sans être brun ni fortement coloré, n'était pourtant pas sans vigueur. C'était une [)hysionomie ouverte, où se lisaient une gaieté vraie et une franchise qui ne devait pourtant pas être sans retenue, à en juger par le mouvement des lèvres, qui laissait deviner autant de finesse que le front de jugement, et le regard de fermeté dans sa pureté. Enfin, ce n'était pas une belle figure; c'était une charmante et intéressante physionomie qui devait plaire à tout le monde, mais qui devait surtout attirer l'attention d'une jeune personne de même âge et lui faire désirer de connaître l'original. Aussi Clémence, subissant l'impression qu'il produisait généralement, répéta sa ques-lion à madame Bréval, qui, occupée alors à terminer une lettre, ne l'avait sans doute pas entendue la première fois; mais alors sa lettre était achevée, et, en la cachetant, elle l'eleva les yeux vers le portrait d'abord, puis, les rebaissant ensuite vers noire queslionneuse , elle lui dit avec un sourire affable:
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« N'esl-ce pas que vous vous soiUiriez disposée à aiiiier une jeune personne qui ressembler ail à ce poitrail, cl (juc vous seriez bien aise de la compier [)arnii vos conq»ai^nes?
— Oh ! assurément, Madame; et })armi les élèves de la pension, qui toutes sont fort aimables, il n'en est pas une seule dont la physionomie prévienne davantage en sa laveur.
— Cela est vrai, ma chère petite: cependani, et je mallïige d'être obligée de vous le dire, il faut apprendre à se défier des apparences : elles sont quelquefois trompeuses, et il est toujours prudent de réfléchir avant de s'a])an(lonner à son premier mouvement. Mais ici ce n'est pas le cas, et jamais chez personne, le caractère el la physionomie n'ont été plus d'accord que chez Balhilde; il suffisait delà voir une fois pour la connaître tout entière ; jamais on ne vil dans une jeune fille plus d'horreur du mensonge, ou même de l'exagération, qui est une autre sorte de mensonge; elle savait se taire cependant, et, ouverte sur ce qui la regardait personnellement, elle était d'une discrétion à toute épreuve pour ce qui regardait les autres. Comme elle n'avait rien à cacher , son esprit, libre de toute gêne, permettait une continuelle expansion à sa gaieté naturelle: aussi, partout avec elle se présentaient la joie et le plaisir; elle était le charme de ses compagnes : pas de bonne réci'éation sans Balhilde , pas de partie de plaisir complète dont elle n'eût pas été. Généreuse sans être prodigue, elle savait obliger sans même en attendre de reconnaissance; elle était généreuse pour le seul })laisir d'être utile. Enfin, et le plus beau fleuron de cette couronne de qualités aimables, elle ('tait d'une modestie charmante : jamais peut-être la pensée ne lui est venue qu'eUe était jolie, jamais le désir de lêlre plus qu'aucune de ses compagnes; toute toilette lui convenait pourvu qu'elle fût propre et avenante , et tout lui allai i bien, car elle jmrtait le costume le moins recherché avec tant