S BATHILDE
d'aisance qu'elle lui prêtait une élégance de grâce cent fois préférable h l'élégance de luxe ; charmante simplicité, si vraie iiu'elle s'ignorait elle-même. Vous pensez bien , et il est inutile que je vous le dise, que Baihilde n'était pas sans défaut; mais, devant ses qualités, ils s'effaçaient et disparaissaient presque entièrement ; c'est qu'ils étaient légers et inoffensifs, qu'ils ne pouvaient nuire qu'à elle seule ; c'est qu'enfin ils venaient de son âge et devaient diminuer avec les années, tandis que ses vertus étaient de tout âge, et que le temps ne devait que les fortifier davantage.
« Ce portrait est une preuve de ce que je viens de vous avancer, et sa présence chez moi est due à un événement dans lequel Bathilde a déployé tant de noblesse de caractère, que ses compagnes lui ont unanimement décerné l'honneur de figurer à la plus belle place du parloir; l'honneur que lui ont fait mes élèves en est devenu un pour la maison et pour elles-mêmes ; mais comme j'étais moi-même intéressée gravement dans celie circonstance, et que je n'ai pas eu d'autre moyen de lui prouver mon attachement et ma reconnaissance, j'ai placé son image là où vous la voyez, entre celle de ma mère et celle de mon fils. »
De telles paroles étaient de nature à éveiller la curiosité de la nouvelle pensionnaire; à sa pose recueillie et attentive , h son regard avidement interrogateur, madame Bréval comprit son silence, et, souriant de nouveau avec bonté, reprit ainsi :
« Je conçois votre désir , chère enfant, vous brûlez de savoir cette grande histoire où je suis mêlée ; il est juste qu'après avoir excité votre curiosité je la satisfasse; écoulez-moi donc. »
Ces paroles parurent causer un vif plaisir à la curieuse pensionnaire; elle s'assit commodément et disposa sa personne comme ({uelqu'un qui s'ap|)rête à écouler un récit inléi'cssanl.
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« Il y a quelques uiois, une clame de mes bonnes amies m'amena une jeune personne de 24 à 25 ans, qu'elle me recommanda spécialement comme très-propre à l'enseignement, qu'elle avait déjà professé avec succès en province. Précisément à celte époijue, un emploi de celle nature se trouvait vacant dans ma maison ; dans le désir d'obliger mon amie , j'accueillis sa protégée et la mis de suite en fondions. Je n'eus qu'à me louer du zèle qu'elle appoitait à l'accomplissement de ses devoirs ; les progrès des élèves que je lui avais confiées témoignèrent de son savoir el de son habileté. Je n'avais donc qu'à m'en louer, et, lui donnant bientôt ma confiance , je commençai à me remeltre sur elle du soin de faire de temps en temps des visites nécessaires à quelques familles, dont Téloignement m'eût fait perdre un temps précieux. Madame de Sauhr, la mère de Bathilde, était du nombre. Or, abusant de ma confiance, cette personne ambitieuse ne cherchait à rien moins qu'à capter la bienveillance des familles de mes élèves , pour ensuite élever une maison sur les ruines de la mienne. Je ne qualifierai pas une telle conduite; vous sentez aussi bien que moi tout ce qu'elle a d'avilissant. Je vous tairai aussi le nom de ma déloyale mandataire; elle est d'une famille honorable, elle avait mené jusque là une conduite irréprochable ; l'échec honteux qu'elle a éprouvé aura pu la remettre dans la bonne voie, il faut laisser une route ouverte au repentir , et heureusement, mes élèves même ne la connaissaient que sous le nom de miss Anna. Or, Bathilde eut bientôt connaissance des intrigues de sa surveillante; elle eût pu m'en avertir, mais il y avait dans son esprit trop de droiture et d'indulgence pour ne pas sentir qu'en me sauvant ainsi elle perdait cette jeune personne ; d'ailleurs, elle avait horreur de tout ce qui aurait pu avoir la couleur d'un rapport. Or, voici le moyen qu'elle employa. Un jour de sortie générale , elle était restée à la
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pension avec une seule de nies élèves; elle pril à jiarl miss Anna , et lui montrant des lettres accusatriees écrites par la surveillante, et qu'elle avait obtenues de plusieurs de ses compagnes qui i)artageaientsou indignation et sa crainte de m'affligereidc perdre pour toujours miss Anna, elle déclara à celle-ci qu'il fallait dès le lendemain me donuer sa demission, en usant du prétexte qui lui plairait, sans quoi elle me remettrait les lettres en question. La sous-maîtresse employa les prières, les menaces, les détours; mais, voyant (jue tout était inutile, elle finit par avouer en rougissant (juclle se trouvait sans argent. — « Qu'à cela ne tienne , lui dit Balhilde; je serais fâchée de vous savoir exposée aux besoins; ma mère, que j'ai consultée, a prévu cette objection : prenez cette bourse , qu'elle m'a donnée pour vous. Mademoiselle ; je voudrais qu'elle fût assez riche pour <'loigner dorénavant de voire esprit le d^sir d'acquérii* une j)osition aux dépens de l'honneur. »
« Miss Anna me donna sa démission le lendemain sous un prétexte qui ne souffrait pas de retaid, et malgré mes instances elle partit; je la regrettai alors, car je connaissais ses qualités , et elle en avait de très-réelles, et j'ignolais sa conduite. Quelqyes mois après ce petit événement , j'appris la vérité par la mère de l'élève qui était restée le jour de sortie qui décida du départ de miss Anna; cetle élève avait raconté chez elle la noble conduite de Bathilde. Ce fait devint bientôt public ici , au grand chagrin de Bathilde, qui ne \)u{ cependant blâmer son amie; elle savait trop bien que confier un secret à une mèie , c'est en assurer la conservation s'il doit rester caché, et en éviter le danger , s'il en renferme.
«Voilà pourquoi j'aime Bathilde comme unefille^ et voilà |)Our(juoi vous avez vu son porti'ait au parloir et dans moi» <al)inet.
— Oh! Madame, s écria vivement iinleiloculrice , je
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m'cslimcrais bien heureuse d'avoir Balhilde pour amie.
— Je conçois votre vœu et je l'approuve ; mais il n'est pas facile de le réaliser ; Balhilde a quitté la pension depuis un mois, car elle vient d'avoir l'affreux malheur de perdre son père, et elle a été mêler sa douleur h celle de sa mère , et puiser , dans l'échange de leur tendresse , des forces contre le désespoir. »
Le départ de Balhilde, h la suite du malheur qui venait de la frapper, fermait toute voie à la sympathie naissante de (Uémence. Elle ne l'oublia cependant pas, d' autant plus que Mlle de Sauhr était souvent le sujet des entreliens des jeunes pensionnaires de Mme Bréval. Les vacances étaient venues. La plupart des élèves étaient allées les passer dans leurs familles. Mme d'Expilly emmena sa fille h la campagne qu'elle possédait dans les environs d'Orléans. Ce fut un moment d'un indicible plaisir que celui où elle mit le pied dans la chaise de poste qui allait l'emporter loin de Paris. Les premiers jours, Clémence n'eut pas un moment d'ennui; mais bientôt la campagne perdit de ses charmes h ses yeux, et il fallut chercher de nouvelles distractions; elle se souvint alors que sa nourrice demeurait à une demi-lieue de là, près d'un château dont dépendai^une terre que son mari faisait valoir à titre de fermier.
Mme d'Expilly trouva très-convenable le désir que sa fille lui manifesta de faire une visite à sa nourrice, et un jour on se dirigea vers la demeure de la mère Gorinot. La bonne femme se montra enchantée de revoir sa petite Némence, et l'accueillit avec toutes les démonstrations d'une joie véritable ; mais il n'en fut pas de même du père Gorinot; malgré ses efforts pour paraître gai, il était facile de voir qu'il était en proie h une inquiétude qu'il ne pouvait maîtriser. Sa femme se crut obligée de prier Mme d'Expilly d'excuser la mauvaise humeur de son homme, à qui il venait d'arriver un petit malheur causé par sa maladresse. Clé-