Souvenirs littéraires, t. I, p
partie. Celles-ci lui devenaient un luxe de forces inutiles et la sécurité des soldats aussi bien que des chefs, exigeait qu'ils se séparassent. Mais le service des premiers faisant le devoir des seconds, il eût fallu sélectionner selon le mérite et la valeur individuels, doucement extraire du rang les malingres et les incapables, les reconduire à leurs foyers et rendre aux autres en protection pendant la paix, ce qu'ils avaient donné en dévouement durant la guerre.
Au lieu de cela les chefs se partagèrent entre eux le bénéfice de la victoire, puis, simplement, "^ sans une parole d'adieu ni un geste de gratitude, abandonnèrent l'armée à la famine.
L'histoire nous a cent fois conté ce qu'il advient en pareil cas des plus robustes compagnies. L'ardente milice que dix ans de lutte n'avaient point entamée, livrée à toutes les influences, tiraillée par chacune de ses unités anarchiques, sans appui au dehors, sans confiance intérieure, obligée par surcroît de conquérir sur elle sa propre subsistance, éparpilla bientôt tous ses héros découragés. Les privations anéantirent le plus grand nombre ; l'amertume, le désœuvrement, la colère, précipitèrent le reste dans la débauche, la folie ou le suicide, — et ceci forme une triste page qu'on voudrait abolir d'un trait de plume courroucé. j
Les maîtres du mouvement ne se sont pas vraiment tournés contre leurs auxiliaires ; ils n'ont point proprement jeté leurs armes sur cette foule
50 CHAPITRE PHEMIEtt
qui venait de les hisser dans la gloire ; — ils firent moins, ils firent plus que cela ; entendant monter la détresse des ouvriers de leur fortune, ils se bouchèrent hypocritement les yeux et les oreilles, laissant grossir au-dessous d'eux les misères et les désespoirs.
La légende écossaise a, pour l'adolescent qui voit assassiner son firère sans tenter de le défendre, un châtiment égal à ceux des meurtriers ; Pilate, moins encore peut-être que Caïphe, est
innocent du sang du Juste.
Ces chefs qui venaient d'abandonner leur armée victorieuse, l'avaient recrutée, pourtant, eux-mêmes pour une tâche fidèlement remplie.
A force de flatteries souvent, ils l'avaient entraînée dans le sillage de leur ambition. Leur devoir exigeait, à présent, qu'ils l'y protégeassent. Car sans eux que deviendra-t-elle ? Que deviendraitelle, désarmée contre le malheur, sans guide et sans ressources, et si loin de ses origines?
Ce qu'elle est devenue aujourd'hui, hélas l nous le savons. Nous savons qu'elle s'en est allée, d'ici, de là, sur les longs chemins douloureux» traînant d'inguérissables amertumes, et s'en libérant quelquefois d'un geste silencieux et fatal.
Faut-il rappeler Victor Escousse et Auguste Lebras, abreuvés d'impudents éloges, et livrés ensuite sans défense à leur première déception^?
1. Ces deux jeunes gens, âgés de vingt ans l'un et Tautre, grisés par un premier succès et des louanges excessives, donnèrent au Théâtre-Français, à la fin de 1831, un drame qui échoua tota-
Faut-il nommer Emile RouUand, mort de faim faute d'un protecteur, la colère dans le cœur et pourtant l'outil à là main ^ ?
Faut-il redire Fagonie d'Elisa Mercœur, la frêle enfant trompée elle aussi par de fausses espérances, puis abandonnée brusquement à la désillusion meurtrière ? De ceux qui s'en iront un peu plus tard, d'Hégésippe Moreau, de Bertrand, de Jean-Pierre Veyrat, de Berthaud, de Lassailly et de tous les autres, qui mourront ou fous ou phtisiques, de froid, de faim ou de désespoir, est-il nécessaire de parler ?
Ah ! pendant les longues soirées d'isolement, quand ils se retrouvaient sans amis et sans pain, devant leur foyer vide, dépouillés de leur foi en eux et de leur croyance en autrui, comme ils devaient maudire — les pauvres gens ! — cette misérable existence qu'on leur avait empoisonnée.
lemcnt. Désespérés par cet échec, se sentant sans appui, ils jugeront n'avoir rien à attendre de ce monde, et s'asphyxièrent de compagnie, avec un boisseau de charbon de bois, dans la chambre d'Escousse, le 18 février 1832.
1. Mort de faim en traduisant les Lusiades de Camoëns, pendant la première représentation de Chatterton. Sans pain depuis deux jours, sans feu, en plein hiver, et sans une âme qui s'intéressât à son sort, il se suicida dans une chambre de la rue Saint- Honoré. En apprenant cette catastrophe, Vigny écrivit à Hippolypte Lucas : c Je viens d'être vivement ému de cette fin déplora- \)ie de M. Emile RouUand. Quoi I pendant que je plaidais sa cause, il mourait ainsi. Si je l'avais pu j'aurais quitté le théâtre pour aller pleurer auprès de son lit. Voilà un martyr de plus. Ilélas ! ai-je crié dans le désert ? En fera-t-on encore de nouveaux ? » (Hippolypte Lucas, Portraits et souvenirs littéraires, Appendice).
Sainte-Beuve qui n'était pas, tant s'en faut, sans reproches, écrira tout à Theure, en voyant se faire la solitude autour de lui :
c( Que sont devenus ces amis du même âge, ces frères en poésie qui croissaient ensemble, unis, encore obscurs, et semblaient tous destinés à la gloire ? Que sont devenus ces jeunes arbres réunis autrefois dans le même enclos ? Ils ont poussé chacun selon sa nature : leurs feuillages, d'abord entremêlés agréablement, ont commencé de se nuire et de s'étouffer, leurs têtes se sont entrechoquées dans l'orage, quelques-uns sont morts sans soleil ; il a fallu les séparer et les voilà maintenant, bien loin les uns des autres, verts sapins, châtaigniers superbes au front des coteaux, au creux des vallons, ou saules éplorés, au bord des fleuves. La plupart des amitiés humaines, même des meilleures, sont donc vaines et mensongères, ô mon ami^.. »
Ce que Sainte-Beuve ne dit point, dans cette belle plainte mélancolique, mais si vaine, hélas l et tardive, c'est que les sapins ou les saules transplantés et restés robustes, ont été l'heureuse exception et que le nombre fut bien autrement considérable des pauvres arbres « morts sans soleil ».
Après quelques années, Victor Hugo, craignant pour le succès des Burgraves, se rappellera soudain, au moment de faire représenter son