‹ LES ENFANTS PERDUS DU ROMANTISMEChapitre 12 sur 57 · Histoire du Romantisme, p · texte numérisé non relu

Histoire du Romantisme, p

tous là, — sauf les morts. Ils attendirent longtemps, immobiles et courbés sous la bise de ce mois d'hiver et, pénétrant enfin dans la salle vibrante de leur ancien délire, y vécurent une minute infinie d'extase et de réparation.

Sur la scène — la scène même de leur épopée — un poète de leurs frères passa, douloureux comme eux et terrible et faisant resplendir leur détresse orgueilleuse dans une apothéose de lumière. Et lorsque celui-là, parlant enfin pour eux tous, conta leurs désespoirs ; que son verbe frémit de leurs colères accumulées ; que le reproche longtemps contenu de leurs journées sans pain, de leurs nuits sans consolations, passa de leur poitrine ardente en sa parole irritée, ces hommes qui n'avaient pas dîné, peut-être, qui ne dîneraient pas tous demain, dressés d'un seul mouvement irrésistible, saluèrent longuement Chatterton, comme ils saluaient naguère Hernani, et, — de même que, cinq ans plus tôt, ils battaient des mains dans cette salle, au mirage de leur gloire future, — éperdûment, ils applaudirent, à l'image de leur vie trompée...

La jeunesse de Jean-Pierre Veyrat. — Son exiJ. — Son séjour à Lyon. — Veyrat, Berthaud et VHomme Rouge. — A la conquête de Paris. — Rencontre d'Hégésippe Moreau. — Veyrat et les grands romantiques. — Nostalgie et résipiscence. — Une ôpître au roi Charles-Albert. — Le pardon et le retour. — Dernières années du poète. — Sa mort. — Son œuvre.

Il valait mieux que sa destinée, ce poète dont la vie passa si rapidement, pleine de tumultes et de misères et battue de tous les vents de malheur.

Né le !•'' juillet 1810, dans un petit village de la vallée d'Isère, à Grésy, Jean-Pierre Veyrat vint au monde le treizième enfant d'une famille aisée, mais nombreuse * . Son père lui fît commencer ses

1. François Veyrat eut douze enfants d'un premier lit et six, dont Jean-Pierre leur aîné, d'un second mariage. M. Wciss, doc tear en philosophie de l'Université de Vienne, un des principaux biographes du poète, le plus complet peut-être, mais le plus incohérent à coup sûr, et aussi le plus sujet à caution, ne lui accorde que trois frères ou sœurs du second lit et donne à sa naissance le quinzième rang chronologique. Une notice de M. Pillet, postérieure de trois ans à la brochure de M. Weiss, publie les chiffres que nous avons adoptés.

études de bonne heure au collège de Confiant (maintenant Albertville), puis à celui de Saint- Pierre d'Albigny et enfin, l'envoya plus tard chez les Jésuites, à Chambéry.

Le collégien ne fut spécialement remarqué ni de ses professeurs ni de ses condisciples, et aucune manifestation de son génie futur ne révéla sa vocation avant qu'il eût atteint à sa vingtième année. C'est en 1830, après les événements de juillet, qu'il écrivit et adressa sa première ode à Lamartine réfugié à Aix-les-Bains*. Cette pièce n'a pas été retrouvée dans les manuscrits de Veyrat, mais nous possédons la réponse qu'y fitLamartine:

Aix-en-Savoie, 5 août 1830.

J'ai reçu, Monsieur, au milieu des graves inquiétude» politiques qui nous préoccupent, les vers si beaux, si touchants, que vous venez de m'adresser. Dans un autre moment j'aurais aime à vous répondre dans la même langue, mais la poésie est une fcte de l'esprit que l'état de mon pays m'interdirait aujourd'hui. Recevez donc simplement en prose l'expression de ma vive reconnaissance pour les choses charmantes que vous m'avez dites, d'une manière plus

1. M. Jules Philippe, dans les Poètes de la Savoie, affirme cependant qu' « à l'âge où d'ordinaire l'homme ne peut que bégayer sa langue, Veyrat avait déjà jeté sur le papier ses premiers essais poétiques », et Sainte-Beuve, dans son Lundi du 19 juin 1865, déclare que, ce dès le collège, il se fit remarquer par son talent et sa prodigieuse facilité de versification ï>. Mais un témoignage plus autorisé, celui de sa propre sœur. Mère Marie Félicité, supérieure en 1884 de l'ordre de Saint-Joseph à Chambéry, nous assure que a rien dans Tenfant ne faisait prévoir le futur poète ». Enfin une lettre de Veyrat retrouvée en la possession de son fils, sous-préfet d'ivrée (Italie), lettre rimée, mais si pauvrement, sans prosodie ni grammaire, et datée de 1827, confirme absolument cette version»

cliarmante encore. J'ai relu plusieurs fois certains morceaux de votre épître qui ni*ont semblé de la plus haute et de la plus pure poésie.

Continuez donc, Monsieur, à cultiver ce bel art ; loin de vous plaindre de vivre loin des humains, félicitez-vous de contempler la belle nature de votre poétique contrée, dans l'absence de ces orages qui bouleversent la nôtre. L'inspiration est fille de la solitude.

Agréez, Monsieur, mes compliments les plus sincères.

Lamartine *.

Ne dîraît-on point, aujourd'hui, que le poète des Méditations sentait déjà grandir quelqu'un derrière rinexpérience de son correspondant et que, devinant la destinée de celui-ci, il tentait de le mettre en garde contre elle. L'avertissement était fort sage, aussi ne fut-il point entendu.

Veyrat avait alors vingt ans. Le courant d'idées voltaîriennes qui soufflait sur la France passait aussi les frontières. Les pamphlets contre Tautorîlé, les proclamations jacobines ou simplement libérales, mais condamnées parle gouvernement, pénétraient en Savoie en dépit de la censure impuissante. Or la Savoie parlait le langage de la France. .Nourrie de sa littérature, pénétrée de sa philosophie, associée à ses intérêts bien plus qu'aux intérêts du peuple auquel elle se trouvait politi- (|ucment unie, elle subissait comme une autre de

2, Ce document, ainsi que plusieurs autres fort curieux, es demeuré longtemps dans les papiers de la famille Veyrat. L*hon neur do leur découverte revient à M. Louis Pillet, qui les a publiés dans sa brochure : Documents inédits sur VeyrcU (Çh&mbéry, 1887).

nos provinces le contre-coup moral de tous nos événements. Le désordre qui précéda et suivit quelque temps, chez nous, la Révolution de Juillet, eut donc sa répercussion en Savoie, où les afifaires de la monarchie sarde donnaient déjà quelques motifs d'agitation.

Le roi Charles-Félix vint, sur ces entrefaites, à mourir, laissant la couronne à la branche cadette de Savoie. Charles-Albert monta sur le trône au milieu des intrigues et dans une minute périlleuse.

C'est alors que, pour des motifs ridicules, se produisit un incident qui devait bouleverser la vie de Jean-Pierre Yeyrat.

A la suite de débats qu'il serait oiseux de raconter ici dans le détail, un missionnaire français, le P. Guyon, jésuite, organisa, un peu trop bruyamment peut-être, une mission comportant des exercices simultanés dans les quatre églises de la capitale savoisienne.On était au début de 1832. L'effervescence des esprits inquiétait le pouvoir, et les sermons, remplis d'allusions politiques, de l'imprudent prédicateur, ne semblaient guère devoir la calmer. D'autre part la jeunesse universitaire qui préparait des réjouissances en vue du prochain carnaval, se déclarait fort mécontente de la perturbation que le zèle du religieux allait jeter dans ses projets. Un jour, à la cathédrale, des étudiants échauffés troublèrent la cérémonie; il y eut du bruit dans l'église, des pétards, même, y éclatèrent, affolant les femmes qui s'enfuirent éperdument vers les portes. On piétina quelques personnes.

on mit à sac Féventaire d'un pauvre marchand installé sous le porche, et finalement Toffice se trouva suspendu autant par la frayeur excessive des fidèles que par l'ardeur déplacée des manifestants. Ces derniers, stupéfaits de leurs propres exploits et plus fiers que s'ils eussent conquis la ville sur les Sarrazins, se répandirent bruyamment dans tout le voisinage, puis songeant que ce serait ainsi bien finir une si belle journée, ils allèrent donner aux jésuites un charivari monumental.

La Irouj^e simula, seulement alors, une sortie qui remit tout en ordre et chacun retourna chez soi. Mais le lendemain l'autorité prescrivit, pour l'exemple, une enquête et procéda même à quelques arrestations. On annonça des mesures rigoureuses contre les acteurs avérés de cette petite émeute provinciale, et Veyrat qui se trouvait, dit-on, parmi les plus compromis, jugea bon de mettre de l'espace dans ses affaires possibles avec la police de Savoie. Il gagna nuitamment la frontière et dit adieu à son pays sans revoir les siens, exilé comme un criminel, à vingt ans, par une folie d'écolier, et séparé ainsi violemment, sans y avoir réfléchi, de ses destinées naturelles.

Hier, jeune homme insouciant, — car il ne prit à l'incident qu'une part de l'action spontanée ^, —

1. Sainte-Beuve prétend qu'avant qu'on eût jeté des pétards dans Féglise 9 Vcyrat avait semé de ses vers dans la \ille », mais il n'y a là, très certainement, de la part de Sainte-Beuve, qu'une MÎmplc supposition qui n^est d'ailleurs appuyée par aucun fait précis. Rien dans le passé de Vcyrat ne légitime cette assertion. M. C. Bouvier, à qui nous devons de très fines pages sur le poète,

le voici tout à coup proscrit politique. Le voici, sans retour, jeté hors de sa voie par une minute d'étourderie, et il se précipitera désormais à corps perdu, avec tout son passé, tous ses rêves, toutes ses ambitions, dans le premier chemin qui s'ouvrira devant lui. Poète de douceur et de paix, fait pour chanter, non pour maudire, il se laissera dériver à la littérature pamphlétaire, la pire de toutes, et y usera sans profit les dix plus belles années de son existence et les meilleures ressources de son talent.

Veyrat s'en fut d'abord à Belley, puis à Lyon, où il s'installa très sagement dans la résolution d'achever ses études de médecine, interrompues par l'événement que nous venons de conter. Toutefois entre ces deux séjours, et malgré le silence embarrassé de ses biographes, nous pensons qu'il convient de placer un premier voyage à Paris. On rencontre le poète à Lyon au début de 1833, après le soulèvement demeuré fameux des Canuts. Or nous savons qu'il demeura tout juste à Belley, le temps d'y recevoir les subsides paternels. Il est, d'autre part, avéré que ses premiers poèmes, intitulés : Italiennes, et publiés sous la signature de

et qui paraît documenté aux meilleures sources, déclare qu*< il n^était ni un iconoclaste ni un factieux, comme on Va donné à croire plus tard, 11 voulait faire du tapage et non pas une révolution ».

Camille Sainl-Héléna, parurent en 1832 chez un imprimeur parisien, et il nous semble bien qu'un inconnu de vingl-deux ans, sans expérience ni relations littéraires, eût difficilement en ce temps-là trouvé un éditeur sans s'occuper lui-même, activement et sur place, de le rechercher. Sans doute employa-t-il les ressources qu'il avait reçues à cet infructueux essai poétique, — après quoi, lesté de son pécule et léger de gloire comme devant, il songea à se rapprocher de la tendresse et du secours des siens.

11 arrivait à Lyon plein de studieux projets, mais à l'heure précise où Berthaud, un autre poète de son âge, traversait la ville au milieu des vivats populaires, et c'en fut bientôt fait des laborieuses résolutions. Berthaud venait de conquérir contre le gouvernement un succès dont nous aurons à reparler. Veyrat pouvait se considérer comme proscrit politique alors même que la politique était pour peu de chose dans son cas. Ils se rencontrèrent un matin, mirent en commun les enthousiasmes qu'ils avaient et les haines qu'ils résolurent de se donner, puis, tous deux pleins des belles confiances de leurs vingt ans, se mirent à fonder un journal, une petite feuille hebdomadaire de huit pages où n'entrerait nulle ligne de prose, si ce n'était dans son titre et dans ses signatures. Ainsi venait de naître Vllomme Rouge, cet Homme Rouge qui, cinq mois durant, d'avril à août 1833, malmena à coups d'hémistiches tous les princes de l'Europe, jusqu'au jour où, soit

lassitude des deux rédacteurs, soit pénurie d'abonnés, il disparut tout à coup.

M. Jules Philippe, que nous avons déjà cité, assure qu'on le remarqua rapidement. Je ne pense pas qu'il ait jamais joui d'une grande autorité ni retenu beaucoup l'attention, caria seule collection que nous en ayons rencontrée, est à la bibliothèque nationale. Les compatriotes de Veyrat, ceux-là même qui portent encore à son œuvre et à sa mémoire la plus religieuse admiration, ne possèdent ni n'ont vu V Homme Rouge, et la bibliothèque romantique la plus riche peut-être qui soit, celle du vicomte de Spœlberch de Lovenjoul, n'en renferme pas le moindre vestige ^. Cette absence de traces nous fait croire que les contemporains de V Homme Rouge traitèrent, pour la plupart, fort légèrement ses numéros.

M. Philippe ajoute ailleurs :

Veyrat fut forcé de supprimer son journal sur les représentations faites au gouyernement français par le gouvernement de Turin, qu'effrayait cet ennemi posté sur les frontières du royaume.

Or ceci est une naïveté. Charles-Albert se trouvant alors de plus graves préoccupations et ne tenant point YHomme Rouge pour un ennemi fort à craindre ne fit à son sujet aucune représentation.

1. Dans une note communiquée à V Intermédiaire des Chercheurs (20 novembre 1893) M, Aimé Vingtrinier en signalait une collection à la bibliothèque de Lyon, fonds Coste. Nous Vy avons cherchée sans succès.

Le seul véritable motif de la suspension du journal fut l'abandon de ses lecteurs.

Alexandre Dumas, partant pour ce voyage en Suisse qu'il a si plaisamment conté, s'arrêta quelques jours à Lyon et y rencontra les jeunes gens comme ils allaient porter le deuil de VHomme Rouge. Le maître illusionniste leur tendit la main, les consola de son mieux et leur conseilla la conquête de Paris disant : a Pour des talents tels que vous, il n'y a que la capitale. » Ils y allèrent ; mais la conquête ne fut point une chose si facile. Tout d'abord les deux émigrants comptèrent leurs ressources ; ils possédaient quelques centaines de francs remis à Veyrat par son père. Et la gloire coûte gros à Paris. Eux qui pensaient trouver toutes les portes ouvertes, on les reçut de haut, sans aucune considération pour leur talent et leur passé, ce passé qu'ils croyaient la stupeur de l'Europe. Quelques journaux où ils étaient venus s'offrir, répondaient brutalement qu'on n'avait aucune place pour eux. D'autres donnaient seulement à entendre que la muse politique est une personne fort ennuyeuse, qu'ils ne désiraient pas connaître, — vantant au surplus, en manière de conseil, les douceurs de la littérature alimentaire. Les poètes tinrent bon, malgré l'insuccès persévérant de leurs démarches, et même ressuscitèrent Vllomme Rouge, ce qui ne sembla point produire l'émotion qu'ils en attendaient. Les dernières ressources s'enfuirent. Une seconde fois VHomme Rouge mourut. Il fallut

accepter pour vivre quelques besognes mercenaires qui payèrent le logis, le pain et la chandelle, et sans se décourager on recommença de faire des visites.

Hégésippe Moreau revenait en ce temps-là de Provins, ayant enterré son Diogène et mourait de faim, comme nos immigrants, à la recherche de travaux ou de subsides qu'on lui refusait invariablement. Veyrat et Berthaud le rencontrèrent, Taccueillirent sous leur toit et taillèrent désormais pour lui une troisième part dans leur pain. Et ce fut une étrange association, vraiment, que celle de ces trois misères. Moreau, nous le verrons tout à rheure, n'était pas sans reproches à l'endroit de ses nouveaux amis, mais l'infortune les faisait frères, et ceux-ci lui tendant leurs mains il leur ouvrit aussi la sienne. Chacun d'eux continua ses sollicitations, seulement comme l'habit de Moreau ne lui permettait plus de se présenter nulle part, Veyrat offrit de partager avec lui sa redingote, une longue redingote verte, devenue fameuse dans le quartier, et qui faisait surnommer le Comte Vert^ son malheureux possesseur. Désormais donc, l'un des poètes garda la chambre et l'autre vêtit la redingote, chaque jour ainsi, à tour de rôle. Solidarité bien touchante et qu'on ne trouve qu'auprès des humbles...

Mais ici, les traces se dérobent. Que devint pendant les années qui suivirent le pauvre Veyrat ? Nous n'en avons rien pu savoir, hormis qu'il souffrit beaucoup» essuya des affronts, endura la

faim et la fièvre et enfin perdit tout espoir. Il est facile d'ailleurs, avec ses demi-confidences et notre connaissance de son passé, de son talent et de son caractère, de reconstituer les documents qui nous échappent. Dévoré d'ambition et de hâte, actif par conséquent et homme d'esprit, son premier soin fut, vraisemblablement, de se procurer des appuis et des protecteurs. Mais incapable de la plus mince concession au plus innocent des caprices, fier, hautain même jusqu'à la superbe, il dut se rebutera la première démarche. Il était rempli d'illusions sur les hommes, attardé dans sa foi naïve à l'héroïque soirée d'IIernani, bien que, depuis elle, trois ans déjà fussent passés. Les clioses avaient beaucoup changé pendant ces trois ans. Les chefs du romantisme, après leur brumaire, avaient licencié doucement et peu à peu leurs troupes. Leur abord, naguère familier, devenait moins facile, et leur condescendance, un peu dédaigneuse. Certains, comme Lamartine qui étouffait dans leur chapelle, s'écartaient du mouvement, laissant les autres s'en partager les profits. Pauvre Veyrat I venu la veille plein de confiance et qui voyait ainsi tomber, jusqu'à la dernière, toutes les petites fleurs de son âme I

Une lettre que Victor Hugo lui écrivit vers cette époque, et qu'on n'a point retrouvée, eut été peut-être curieuse. Nous possédons à son défaut un court billet de Chateaubriand qui mérite d'être remarqué. Quand Veyrat réunit sous le titre des

Italiennes ses premiers poèmes de jeunesse, il dédia lun à Barthélémy et la meilleure pièce du volume à Fauteur de René, u Pa3se encore de croire en celui-là, s'écrie à ce propos Sainte-Beuve, c'était la plus noble des idoles. » Or voici comment l'idole répondit :

Au moment de partir. Monsieur, je regrette vivement de ne pouvoir vous écrire la lettre que vous désireriez pour le public. J'emporte avec moi votre recueil de poésies, je le lirai dans les Alpes, et si j*y trouve quelques descriptions de la nature, je comparerai le portrait à l'original.

Je vous remercie, Monsieur, de votre lettre et de votre beau présent. J'ignore quels éloges vous voulez bien m'adresser, mais si vous me louez d'aimer la liberté et la gloire de notre patrie, votre muse (contre l'accoutumance des muses), n'aura dit que la vérité.

J'ai l'honneur de vous offrir, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.

Chateaubriand.

Cette lettre, ignorée de Sainte-Beuve (ce qui excuse son commentaire) et que M. Wciss, sans l'avoir lue davantage, qualifie « d'aimable autant que flatteuse », n'est pas la seule impertinence qu'on ait infligée au poète. Sainte-Beuve, dont le témoignage, ici au moins, n'est pas suspect, l'affirme discrètement dans cette phrase :

Je laisse, dit-il, aux biographes futurs de Veyrat le soin, de rechercher et de nous énumérer quelles furent ses déceptions à cette époque de l'exil, déceptions du côté des événements publics, déceptions de la part des hommes mêmes sur la protection et l'appui desquels il avait pu compter : trahison

peut-être et perfidie de la part dé quelques amis avec lesquels il avait étroitement vécu.

D'ailleurs le sort de Veyrat isolé, abandonné de ses rares amis, repoussé par ceux qui eussent dû être ses protecteurs, n'est point un accident. Combien de jeunes poètes, d'artistes pauvres, l'ont partagé I Combien qui ont brûlé douloureusement, devant leur foyer mort, les belles illusions de leurs rêves, pendant que des critiques écoutés battaient cent fois le jour, le rappel de la gloire contre les mêmes noms sonores 1...

Cinq années s'écoulèrent ainsi, avec des alternatives continues de douleurs et d'espoirs, de déceptions et de révoltes. Un jour le malheureux essaya du théâtre pour vivre. Quérard, dans la France littéraire, cite de lui quelques vaudevilles et un drame dont aucun ne fut joué, croyons-nous. Aussi bien, ces travaux purement mercenaires ne méritent point qu'on les signale.

L'exilé employait également ses heures de répit à la préparation d'une œuvre plus étendue, demeurée inédite, un roman qu'il devait appeler les Fruits de la Science et dans lequel il s'était représenté lui-même sous un personnage de proscrit. Les soliloques de Raphaël de Montmayeur y racontent les propres impressions de Veyrat, et nous instruisent de ses déboires littéraires. Un passage affadi en a été cité par Sainte- Beuve (ignorant de sa source) comme extrait d'un prétendu journal du poète ; mais il le faut

restituer à son contexte dont il emprunte toute sa saveur. C'est une page ardente et curieuse par l'exaspération qu'elle exprime, d'ailleurs avec éloquence, et par son impétuosité qui donne une idée très exacte du caractère et du talent de Veyrat.

Raphaël débarque à Paris :

Quand un homme arrive, gemil-il, dans cet abrégé du monde, il est assailli par mille courants contraires. S'il a des croyances, il aura beau les entourer et les rendre inabordables, elles subiront un siège sans trêve, seront démantelées par les paradoxes et les sophismes, il n'en rapportera chez lui que les dernières ruines. . .

Puis, visiblement obsédé du souvenir de Chatterton, il rappelle l'angoisse du poète qui a écrit pour avoir du pain » :

Devant les sévères expériences de ma vie, mes rêves de poète avaient disparu. L'ambition, la gloire, la postérité, qu'était-ce que tout cela I J'écrivais parce qull fallait vivre. Que de fois, honteux de trafiquer pour un morceau de pain de mes pensées les plus chères, que de fois n'ai -je pas brisé ma plume sous mes doigts I Que de fois n'ai-je pas résolu de tout endurer plutôt que de prostituer aux yeux de la foule les chastes impressions de mon âme ! Je tenais ma parole jusqu'à ce que la faim vînt me crier : «. Travaille 1 malheureux, si tu ne veux pas mourir 1 » Ah I travailler ainsi est horrible. Ce fut alors que j'appris cruellement qu'il n'y avait pas dans les langues humaines un mot qui ne sonnât creux, qui ne fut vide. Pour les parias qui écrivent avec le cœur, et ne savent pas écrire autrement, le rôle d'écrivain est atroce I 11 n'y a pas de milieu : se prostituer ou mourir de faim. Vous ouvrez à la foule le sanctuaire le

JEAN-PIERUE VEYRAT 69

plus voil('; de votre pensée ; vous êtes plus dégradé que la courtisane, elle ne lui ouvre que son lit... Elle vend ses faveurs, vous êtes plus infâme, vous vendez vos angoisses, vos extases, vos adorations, tout ce qui fait de l'homme le plus noble cl le plus majestueux des êtres. J'ai faim, et pour manger il faut que je donne mon propre cœur en pâture aux oisifs, mon cœur à bafouer aux femmes de boudoir, aux oiseaux de proie de la critique, aux flâneurs ennuyés, aux écoliers paresseux ! Voilà des cris de passion trouvés dans la plus tragique douleur de ma jeunesse : prenez I...

Le ciel m'est témoin qu'aussi longtemps que je l'ai pu, j'ai résisté ! J'ai eu soif : J'ai bu de l'eau. J'ai eu faim, et j'ai vendu un anneau d'or que je tenais de ma mère pour avoir du pain. Je ne voulais pas décrire au monde les mystères sacrés de mon cœur. J'ai prié le (Christ qui avait eu soif sur la croix ; comme lui je me suis abreuvé de fiel. Désespéré, pleurant, dans une agonie affreuse, mourant presque de faim, je pris ma plume en m'écriant comme lui : « Mon Dieu î Mon Dieu ! Pourquoi m'avez-vous abandonné ? » Et, depuis lors, j'ai écrit, et depuis lors, je n'ai pas une seule fois écrit sans qu'il m'en restât un remords.

C'est vers la même époque que son compagnon d'infortune, Ilcgésippe Moreau, s'écriait avec la même expression de découragement :

l*auvre écolier rêveur et qu'on disait sauvage. Quand j'émiettais mon pain à l'oiseau du rivage, L'onde semblait me dire ; « Espère î aux mauvais jours Dieu te rendra ton pain. » Dieu me le doit toujours !...

Les privations, l'excès de travail, les nuits sans sommeil, ébranlaient lentement la santé de Jean- Pierre Veyrat, et la phtisie — ce croquemitaine

des poètes pauvres — avait déjà la main sur lui. Le dégoût entra dans son cœur pour n en plus sortir. Son père venait de mourir là-bas, sans embrasser Tenfant prodigue ; Tintrigue menaçait sa mère désolée, et c'était à la fois beaucoup de misère et d'amertume, dans sa pauvre àme sans réconfort. Une feuille où il plaçait parfois un peu de copie, s'égara par miracle un jour au fond de sa province et tomba sous les yeux d'une amie d'enfance qui lui gardait sa foi lointaine. Epouvantée par la révélation qu'elle lut de cette détresse, l'amie lui cria :

« N'allez pas plus loin, je vous en conjure, sur la roule où vous êtes ; écoutez une voix qui vous fut chère un jour. Vous avez mis la terre entre nous, n'y mettez pas le ciel, et laissez-moi Tespérance de vous rencontrer enfin là où rien ne pourra plus séparer le frère de la sœur.

Cette voix fidèle et profonde remua les fibres engourdies de son cœur. Il obéit à ses conseils et se retira vers les frontières de son pays, en Dauphiné, au monastère de la Chartreuse, où, dit-il, il frappa un soir, sollicitant, comme Dante banni, la paix, la pace. La solitude lui fut salutaire. Le spectacle de la nature releva son esprit. L'inutilité de ses efforts et de ses vaines agitations lui apparut, et un jour, en regardant bondir les torrents, il crut voir l'image de sa propre vie qui passait :

Va, disait-il, coule dans ton lit de pierres vives, précipite-

toi dans ta fougue indomptée, enfant des neiges et de l'orage I J'écoute avec une secrète sympathie tes gémissements et tes clameurs. Tes eaux sont déchirées par les roches aiguCs, tu tombes des pics voisins du ciel dans des cavernes qui touchent aux enfers ; brisé toi-même, tu brises tout ce qui se trouve sur ton passage. J'ai fait comme toi I Tu pourrais, moins emporté dans ta course, semer l'abondance et la vie sur tes rivages ; hélas I et moi non plus... je n*ai pas su modérer les emportements de mon coDur, et je n'ai porté que désolation où j'aurais dû laisser des fruits et des moissons.

Le soir, il suivit les moines du couvent à leur office de minuit.

A ce moment solennel, écrit-il, connu de tous les voyageurs qui ont visité la Chartreuse, où les religieux se laissent tomber la face contre terre en implorant la miséricorde divine, je ne sais quelle force irrésistible ploya mes genoux et courba mon front sur les dalles ; je fus entraîné par la sainte contagion de l'exemple, et, joignant mes mains sur mes genoux, je m'écriai : « Mon Pieu, soutenez-moi ; mon Dieu, éclairez-moi ; sauvez-moi de moi-môme ; prenez pitié de mes souffrances ; voyez l'humiliation où je suis tombé. Je ne suis que faiblesse, soyez ma force ; je ne suis que ténèbres, soyez ma lumière ^ ».

Et rhomme qui se releva ayant prononcé cette prière devait recommencer dès lors une autre vie.

La « course impétueuse » de cette vie était close, et désormais, prenant le mouvement tran-

Page 1