La Coupe de l'Exil, p
quille des eaux pures, elle allait semer en chantant « l'abondance sur ses bords ».
(( Rendu à la patrie de son intelligence », le poète voulut « revoir aussi la patrie de son cœur » . Dans ce but il accomplit un beau geste d'humilité qui restera sans doute l'acte le plus calomnié de sa carrière, alors qu'il en était le plus héroïque. L'écrivain qui, naguère, demandait à son souverain s'il ne se trouverait dans le royaume :
Personne qui, sauvant l'Etat de la tempête.
Voulût risquer ses jours pour abattre sa tête,
et qui théâtralement résumait ses imprécations dans cet alexandrin :
N'est-ce pas, Charte- Albert, que la vengeance est douce ?
cet écrivain fit sa soumission dans une lettre majestueuse de repentir et de tristesse, abjura ses erreurs et confessa ses fautes avec autant d'ardeur, de fierté et de conviction qu'il en avait d'abord dépensées pour les commettre.
(( L'Épître au roi », qui est sa demande de pardon, fut insérée plus tard au début de la Coupe de l'Exil, sa propre épopée. Elle débute par l'histoire touchante d'Abbadona, l'ange du repentir de Klopstock. Très heureusement, sans obscurités ni longueurs, le proscrit dépeint la douleur qui envahit l'archange révolté lorsque, d'un regard
en arrière, il aperçut au sein des phalanges fidèles
Un ami qu'il aimait et qu'il ne verrait plus.
Veyrat, révolté comme lui, se voyant comme lui séparé des cires qui lui étaient chers, avait senti pénétrer le repentir dans son âme. Puis étaient venues les infortunes :
Ah I je sais trop l'exil et ses peines cuisantes, Et ses âpres douleurs sans cesse renaissantes, Et combien il est dur d'entrer chez l'étranger, Et combien son froment est amer à manger I...
Si encore, ajoutait-il.
Je pouvais embrasser tous ceux qui ne sont plus, Tous les chers compagnons d'un âge plus prospère, Les jeunes, mes amis ; les vieux, ceux de mon père I Mais, hélas I maintenant que tout s'est effacé Qu'irais-je recueillir où la mort a passé ?
Où sont donc les amis de mon adolescence, Ceux dont mon cœur souffrant a tant pleuré l'absence ? Oux dont la main guida mes pas encor tremblants ? Mes frères si nombreux ? Mon père aux cheveux blancs ?
Son père est mort et ses frères se sont dispersés ; mais il reste u deux anges d'amour » qui pleurent, là-bas, l'enfant prodigue :
Ma sœur encore enfant, ma mère déjà vieille I A ce doux nom mon âme, en sursaut, se réveille. Je sens frémir mon sang et se mouiller mes yeux, Ainsi qu'Abbadona, l'ange exilé des cieux.
Le jour où je quittai les monts de la Savoie De nos cœurs à la fois s'exila toute joie ; Au fond de nos vallons, pèlerin de malheur, Je laissai mon repos et j'emportai le leur I...
Aussi, dût-il y vivre comme le lépreux d'Aoste, dans la misère et la solitude, « dût-il y cultiver des fleurs sans les toucher », que le roi, au moins, lui permette Taccès de son paradis perdu !
Sire, vous le pouvez, à mon âme brisée Reversez l'espérance et sa douce rosée.
Je reviens maintenant, et, du temps accompli. Sire, à Dieu comme à vous je demande l'oubli î
Un jour, si l'avenir veut combler mon attente, J'expierai mes erreurs par une œuvre éclatante ; J'irai, je parcourrai, je sonderai les mers Où Thistoire agita jadis ses flots amers ; Hardi navigateur, sur la foi d'une étoile.
Dans nos fastes passés je lancerai ma voile.
Soit que, pour les sceller dans un livre, vivants. J'exhume les hauts faits qu'ont emporté les vents, Soit qu'il faille tailler l'histoire en épopée, Sire, voici ma plume : elle vaut une épée.
Le souverain dont on a dit qu' « il pardonna toute sa vie aux gens dont il pouvait se venger, mais ne pardonna jamais à ceux qu'il savait hors de son atteinte * » , reçut la requête de Veyrat des
1. Costa de Beanregard: La Jeunesse du roi Charles-Albert c. IV, 72.
mains de Mgr Charvaz, évêque de Pignerol, et, assure-t-on, pleura quand il eut achevé de la lire- Le ban fut levé, et, pour la forme, le séjour de Grésy provisoirement assigné au révolutionnaire pénitent. On était à la fin de 1838.
L'année qui suivit son retour fut pour le poète une année de méditations solitaires, de retraite absolue. Il y composa la plupart des belles pièces qui devaient remplir le volume publié quelques mois plus tard, et où se révélèrent les magnifiques ressources de son talent. La Coupe de l'exU, qui était, on Ta deviné, le récit de sa propre infortune, parut pour la première fois à Grenoble en 1841, chez Prud'homme. Elle eut un succès immédiat et souleva une vive émotion par tout le duché de Savoie. Deux éditions successives s'épuisèrent rapidement. Des lettres de félicitations affluèrent chez l'auteur, parmi lesquelles un mot touchant de Silvio Pellîco, qu'il n'est peut-être pas inutile de citer, — la destinée des deux hommes ayant bien des points de ressemblance. L'ancien rédacteur du ConcUiatore écrivait à Veyrat en date du 26 septembre 1841 :
Monsieur, Votre aimable don m'est cher. Je connaissais, j 'aimais ces ravissantes poésies ; je les relis avec plaisir. Ce n'est pas seulement du talent» c'est toute une âme et une belle âme qui se peint. Bénissons, Monsieur, nos malheurs, puisqu'ils nous ont rapprochés de Dieu. Peut-être dans votre Coupe de Vexil y a-t-il encore trop de frémissements, trop d'angoisses. Mais vous êtes plus jeune, plus vivant que moi.
Que Dieu vous donne, avec la religion profonde que vous avez, cette paix qui embellit les souvenirs douloureux et les maux présents. Prions l'un pour l'autre.
J'ai l'honneur d'être, avec une véritable estime, votre très humble serviteur,
SiLvio Pellico.
« Mais vous êtes plus vivant que moi ! » écrivait l'auteur des Prisons à celui qui, trois ans plus lard, devait achever si tristement une existence écoulée entre l'inquiétude et le désespoir.
M. Pillet raconte qu'à la publication de la Coupe, le collège de Saint-Louis-du-Mont, à Chambéry, donna en sujet de composition le Retour d'exil de Jean-Pierre Veyrat. Le prix de ce concours échut à un jeune collégien qui portait le nom de Mermillod et qui allait être plus tard le célèbre évêque de Genève.
Après la Coupe de l'exil, à laquelle nous reviendrons tout à l'heure, le poète rentra, l'espace de quelques semaines, dans la politique militante. Un moment il avait songé fonder une revue locale, mais un journal conservateur se créant *, il y accepta les fonctions de rédacteur en chef. Cette incursion dans la milice conservatrice ne mérite d'être rapportée qu'en raison d'incidents auxquels elle donna lieu et d'où se dégage pleinement l'indomptable caractère de Veyrat.
Ses premiers amis politiques, ceux-là même qui
1. Le Courrier des Alpes, dont le premier numéro parut à Chambéry le 3 lévrier 1843.
s'étaient le moins souciés de lui pendant ses années d'exil, ne lui avaient point ménagé les imputations calomnieuses lors de sa rentrée en Savoie. Les conservateurs, d'autre part, aux yeux de qui le pardon du roi ne l'absolvait nullement, gardèrent toujours pour suspecte l'ardeur de ses nouvelles convictions. On répandait tout bas, des deux côtés, les plus infâmes sottises et un bruit menaçait même de s'accréditer qui l'accusait d'avoir livré, en échange de sa grâce, sa correspondance de proscrit. Pauvre Veyrat, trop loyal et trop chevaleresque, il crispait ses poings impuissants, confondu de tant de méchanceté !
Dans sa brochure ^, M. Bouvier nous apprend que des dissentiments éclatèrent dès le premier jour entre les deux autorités du journal, son directeur- propriétaire et son rédacteur en chef. Celui-là voulut apporter quelques adoucissements au programme trop absolu du Courrier, Le second refusa nettement de modifier son article. Le surlendemain, nouvelle discussion du propriétaire, nouveau refus du rédacteur, si bien qu'après deux mois de mise en ménage, le divorce fut jugé nécessaire.
La maladie avait encore aigri l'âme de Veyrat. Les germes rapportés d'exil s'étaient développés rapidement aux heures qu'il employa a écrire la Station poétique à l'Abbaye de Ilautecombe, Sa fin fut traversée d'une mélancolie plus profonde,