L.-A. BERTHAUD
Il eût pu devenir un poète et ne fut au bout du compte qu'un poète politique. Un de nos meilleurs, par exemple, et nous devons noter en passant qu'à nulle autre époque le pamphlet en vers ne connut un égal éclat, ne jaillit d'une telle abondance. Depuis la Némésis incendiaire, jusqu'aux Châtiments, cinquante vengeurs inspirés ont secoué tour à tour la torche des Erinnyes. Berthaud mérite une place au premier rang parmi eux.
Louis Berthaud est'né à Charolles ^ le 23 janvier 1810. Dès qu'il en eut la force on l'envoya sur le grand chemin, la balle du vitrier de village à l'épaule, et criant sous le soleil ardent ou sous la pluie sa chanson monotone en passant près des fermes. Il fit ce dur métier deux ou trois ans, sua.
1. Au cours d'ane communication à Y Intermédiaire des Chercheurs (20 novembre 1893), M. A. Vingtrinier écrivait :
a Louis Berthaud, fils d'un charpentier de Lyon, naquit en 1810 dans cette ville et mourut à Vhôpital à Paris en 1847,,. » Les parents du poète n^habitèrent jamais Lyon ; lui-même n'y est pas né. Nous avons retrouvé à l'état-civil de Charolles deux actes analogues, l'un en date du 23 janvier 1810, Tautre du 12 février 1812, témoignant tous deux de la naissance d un enfant de a sexe masculin » nommé Louis Berthaud, et « fils do François, charpentier, et de Truitet Anne » . 11 naquit donc dans la même ville deux Louis Bertliaud, à deux années de distance et des mêmes ascendants. Le second, charpentier comme son père, habita dans la suite Chaillo', où il devait recueillir les derniers moments du poète. Celui-ci n'est pas mort en 1847, mais en 1843, (lo 17 juillet, — et les archives de la Seine ajoutent qu'il avait 33 ans), ni à l'hôpital, mais au domicile de son frère.
peina, courut toutes les routes du pays, offrant ça et là ses carreaux qu'on ne lui prenait guère. Celte rude adolescence trempa son caractère et le mûrit prématurément. Les longues courses dans la campagne courbent l'esprit à la méditation, sœur silencieuse de la poésie, et un jour cet enfant songeur que le hasard et Tindigence avaient fait vagabond, reconnut qull était poète.
Comment Berthaud compléta-t-il les lambeaux de connaissances primaires recueillis à Charolles? Nous ne le pouvons savoir de façon certaine, nos sources restant muettes sur ce point. Selon toute vraisemblance il acquit seul le peu qu'il sut, avec l'aide de quelques bonnes gens qui lui prêtèrent de vieux livres ^, s'instruisit à l'écart, servi par une puissance naturelle d'assimilation, un instinct de discernement que l'étude ne donne pas toujours, une intelligence fine et sûre. Et peut-être un volume de vers lui tombat-il entre les mains. La gloire de Lamartine irradiait sur ce coin de Bourgogne d'où elle s'était élancée et le pauvre écolier en emplissait son âme, retenant la strophe lue le matin, se la chantant avec délices en marchant d'un village à l'autre. Enfin, — comment cela se fit-il? — il lui arriva
1. Nous trouvons cette supposition confirmée dans un article d*Hippolyte Raynal qui coniient notamment ces mots sur l'enfance obscure de Berthaud : « Doué d'une aptitude singulièie pour les travaux de l'esprit, quelques bons livres tombés par hasard, ou plutôt que la Providence mit entre ses mains, furent sans autre guide que lui seul la source première où s'abreuva cette belle intelligence » [L'Argus, octobre 1850).