Vie Parisienne, 18 février
On sait à quel degré de violence peuvent atteindre ces terribles haines littéraires, dont Victor Hugo — qui s'y connaissait, — a pu dire qu'elles sont les seules haines véritables. L'ancienne école poétique, déconcertée d'abord, par la brusque invasion de ceux qu'elle appellera tout à l'heure « les barbares w se ressaisit, puis, relevant ses idoles profanées, emboucha furieusement l'olifant des croisades. Elle se dressa, prêchant la guerre — guerre sans merci I — et commença les représailles . Faute de pouvoir défaire en bloc ses ennemis trop nombreux, elle se jura de les exterminer tous, successivement. La presse politique influente, nourrie à la même source qu'elle de la philosophie rationaliste et voltairienne, lui était naturellement favorable ; elle y éleva un échafaud où il se fit un terrible carnage de jeunes réputations. Sans distinction, bonne ou mauvaise, toute œuvre des nouveaux venus fut exécutée, — son auteur passé par les armes. Les justiciers n'entendaient plus, alors, ni la voix de leur raison ni celle de leur pitié. Ils condamnaient sans regarder, comme des aveugles, frappaient sans écouter, comme des sourds.
Avec impunité les Hugo font des vers,
écrivait M. Lemercier.
Mais un jour la besogne déborda les exécuteurs.
Leurs victimes, plus hâlivemenl expédiées, res~ suscitèrent menaçantes. On voulut essayer contre elles de la suppression collective, et le sarcasme des petits journaux et la calomnie des petits salons furent abandonnés un instant pour un dédain très meurtrier dans l'intention, très insultant en fait, mais fort indifférent dans le résultat; des chroniqueurs s'improvisèrent historiens, publiant : (( Romantisme, c'est tout ce qui est nouveau, (( d'institution nouvelle, dans la vie privée comme (( en littérature, en médecine et en politique. Je (( dirais presque toute mode nouvelle, si cela ne (( devait me mener beaucoup trop loin. Les barbes (( romantiques sont déjà passées ^ » Injures, persécutions ni dédain, rien n'y fît : « La horde de barbares m continua quand même d'avancer, et son public — le public qui achetait ses livres à l'exclusion, hélas I de tous les autres livres — ne lui suffisant point, elle tenta l'escalade de la scène tragique.
Le théâtre restait encore l'apanage presque indisputé des classiques. C'était leur dernière possession, il fallait bien s'attendre à ce qu'ils la défendissent furieusement. Portée sur ce dernier terrain, la lutte entre les deux partis, également acharnés à conquérir ou à défendre, prendra un caractère d'âpreté décisive, et sans possible solution, ne cessera désormais qu'à la mort d'un des adversaires.
1. Histoire du Romantisme en FrancCy par de Torcinx, Paris, 1829 p. 164.
Le commissaire du roi, au Théâtre-Français, était le baron Taylor, écrivain de quelque mérite, juge d'une extrême bienveillance, ami personnel de Nodier, et sympathique à la plupart des doctrines de la jeune école. En 1828, Taylor ouvrit, — sous quelle tempête d'imprécations 1 — la maison de Molière et des poètes classiques à la Christine de Dumas. Une importante révolution s'accomplissait en même temps dans Fart théâtral où une œuvre qui eut, depuis, son heure de gloire venait d'imposer l'abandon des unités dramatiques^.
Les sociétaires reçurent Christine et ne la jouèrent pas. Mais l'auteur, une fois introduit dans la place, en connut le chemin et y fit, l'an d'après, passer Henri III avec lui.
Cette dernière pièce du futur romancier, la seconde qu'il écrivît, la première qu'on lui jouât, fut représentée en 1829 et demeura un des plus
1. Trente ans ou la vie éCun joueur, par Ducange et Goubeaux, joué en 1827. — M. Legonvé {Soixante ans de souvenirs, tome III, p. 42) semble attribuer à Goubeaux l'initiative de cet affranchissement de la règle des unités. Goubeaux, sur ce point n'a pas innové, non plus d'ailleurs qu'Alexandre Dumas auquel on a prêté un mérite analogue. Chose étrange, c'est Népomucène Loniercier, l'un des plus ardents signataires de la pétition qu'on va lire, qui donna, dans Christophe Colonih publié en 1809, le déplorable exemple aux futurs dramatistes. 11 est vrai qu'il s'en accusa si comiquement, au long d une préface, qu'on ne put guère s'autoriser du précédent par la suite, La première infraction à cette loi surannée, remonte à 1747, époque où le président Hénault publia son drame François II. Le romantisme enétaitdonc innocent comme on voit, 11 convient toutefois d'ajouter que la pièce de Prosper Goubeaux, parla brutalité de sa libération et l'autorité de son succès, devait consacrer au théâtre le principe de l'émancipation littéraire.
magnifiques triomphes de sa carrière dramatique. Paris, surpris d'abord, puis gagné par la ressemblance des fictions qu'on lui présentait avec l'élémentaire réalité de sa vie, y applaudit de toute sa voix, de tout son cœur. Ce fut une prise de possession. Les auteurs de Tancien répertoire, comme on pense, ne s'y trompèrent point, et en appelèrent de ce jugement du peuple, à la justice du roi :
Sire, écrivirent-ils à ce dernier, la gloire des lettres n'est pas la moins éclatante des gloires françaises, et la gloire de notre théâtre la moins brillante de nos gloires littéraires.
Livrerait-on ce patrimoine sacré à l'infamie barbare ? Permettrait-on à quelques vandales sans vergogne, de saccager cet héritage? Les protestataires ajoutaient :
Que des acteurs médiocres aient telle prétention si bien d'accord avec leur médiocrité ; que ne pouvant s'élever jusqu'à la tragédie ils veuillent la rabaisser au niveau de leur talent, cela se conçoit, mais, ce qu'on a peine à concevoir, sire, c'est que cette prétention (et voilà pour M. Taylor) soit encouragée par les préposés qui devraient la combattre.
Non seulement ils violent les droits fondés sur les règlements pour favoriser en toute circonstance le genre objet l de leur prédilection, mais pour satisfaire aux exigences de ce genre qui a moins pour but d'élever l'âme, d'intéresser le cœur, d'occuper l'esprit, que d'éblouir les yeux par des moyens matériels, par le fracas des décorations, et par l'éclat du spectacle, ils épuisent la caisse du théâtre, ils accroissent sa dette, ils opèrent sa ruine.
Cependant comme la tragédie, malgré tout ce qu'on fait contre elle, lutte encore avec quelque avantage contre son
ignoble rival, non contents de se refuser aux frais nécessaires, les protecteurs de celui-ci, etc.. etc..
Et la supplique se termina par cette adjuration :
Persuadés, Sire, que la gloire de votre règne est intéressée à ce qu'aucune des sources de la gloire française ne s'altère, nous croyons devoir appeler votre attention sur la dégradation dont le premier de nos théâtres est menacé.
Sire, le mal est grand déjà I Encore quelques mois et il sera sans remède, encore quelques mois et fermé tout à fait aux ouvrages qui faisaient les délices de la plus polie des cours, de la nation la plus éclairée, le théâtre fondé par Louis le Grand sera tombé au-dessous des tréteaux les plus abjects ou i)lutôt le théâtre français aura cessé d'exister.
Cette incroyable page était signée : Arnault, Lemercier, Jouy, Viennet, Andrieux, Jay et Leroy *. Charles X eut le bon esprit d'y répondre qu'il possédait seulement quant à lui — ainsi que tous les Français — sa place au parterre, et rincident demeura clos par celte boutade.
Victor Hugo venait d'achever Marion Delorme.
On répandait déjà dans la ville, que la pièce reçue à première lecture, par acclamations unanimes, laisserait loin derrière elle, l'éclatant succès d'Henri III, quand une décision du roi l'interdit. Bien qu'il ne paraisse point qu'une intervention littéraire ait pris ici une part quelconque à l'acte du gouvernement, le parti dont cet acte comblait les vœux, l'accueillit joyeusement et s'en fit
^ 1. Alexandre Dumas, Mes Mémoires^ t. V, p. 137.
2r> CHAPITRE PREMIER
un triomphe. Triomphe de bien courte durée, car Marion Delorme, en se retirant, laissait ouverte une porte que le More de Venise allait franchir avec Vigny huit jours plus tard, et il devenait improbable qu'une nouvelle mesure censoriale intervînt.
Les partisans du répertoire classique menacés en même temps dans Tobjet de leur piété et dans la source de leur fortune, défendaient leur propre existence en combattant pour leurs traditions poétiques. Or, aucun sentiment humain ne développe au même degré que la peur, nos facultés d'invention. L'inspiration physique qu'on appelle, chez un homme qui se noie, l'instinct de la conservation mit ces pauvres gens affolés à la chasse d'une planche de salut, et ils s'accrochèrent derechef à la juridiction populaire.
Le More de Venise était une traduction — nullement d'ailleurs déguisée, — de VOthello de Shakespeare. On affecta de le considérer entièrement comme œuvre étrangère, et sans intéresser personne à sa valeur, on n'en parla que pour faire naître l'occasion de publier ses origines exotiques. Or, le public français, à l'époque, ne comprenait pas mieux l'internationalisme en art, qu'il ne l'eut compris en politique. L'Angleterre, qu'il se représentait comme le bourreau de Napoléon, et tout ce qui, au monde, lui rappelait cette nation, jouissaient plus spécialement de son antipathie. Il l'avait bien montré quelques années auparavant, par certaine réception qu'il fit à des comédiens
venus de Londres pour représenter Shakespeare, devant lui, dans leur langue maternelle ^.
La partie pouvait être chaude. L'entourage de Vigny en conçut certaines inquiétudes. Toutefois, le jour venu, la représentation s'écoula sans incident. Othello, joué devant une salle comble, obtint un succès sans mélange, mais ses ennemis qui n'avaient pu lui signifier leur sentiment, insérèrent le lendemain, dans le compte rendu de leurs journaux, le Courrier Français, la Pandore, le Conslllulionnel, une petite formule explosible, dont voici la substance : « On arrivait à la représentation, comme aune bataille dont le succès devait décider d'une grande question littéraire : il s'agissait de savoir si Shakespeare, Schiller ou Gœthe
1. Merle — depuis, second mari de Madame Donal — avait ouvert dans l'été de 1822, le théâtre de la Porte Saint-Martin, dont il était alors directeur, à une troupe anglo-saxonne venue pour y interpréter les principales œuvres de Shakespeare. « Les jeunes libéraux, dit Stendhal, excités par le Constitutionnel **t le Miroir^ ont chassé les acteurs anglais du théâtre de la Porte Saint-Martin, et privé d'un plaisir fort vif, les Français qui, à tort ou à raison, aiment ce genre de spectacle; on sait que les sifflets et les huées commencèrent avant la pièce anglaise dont il fut impossible d'entendre un mot. Dès que les acteurs parurent ils furent assaillis avec des pommes et des œufs ; de temps en temps on leur criait : « Parlez français ! » Quelques calicots hurlèrent : « A bas Shakespeare, c'est un aide de camp do Wellington !» — En un mot ce lut un beau triomphe pour V Honneur national. » (Racine et Shakespeare, p. 214.) Le théâtre de l'Odéon renouvela en 1827 la tentative de Merle. Othello, Roméo et Juliette et Uamlet reçurent cette fois meilleur accueil, mais leur succès resta douteux assez longtemps et ne fut arraché qu'à grand' peine à la répugnance de la salle, par le talent, prodigieux assure-t-on, de miss Smithson et de Ch. Kemble. Il eût suffi d'une chose insignifiante pour faire échouer cette seconde expérience comme avait échoué la première.
allaient chasser de la scène française Corneille, Racine et Molière ^ »
L'attaque était précise, vigoureuse et portée sur un terrain brûlant, où le public ne gardait pas toujours la liberté de ses jugements. Il importail d'y parer par une défense énergique, et l'entourage de Vigny prévoyant que le sort des représentations suivantes serait menacé, fit appel à toute la jeunesse réunie autour du cénacle. C'est ainsi qu'apparurent aux soirées d'Othello , les premières légions romantiques.
On sait quelle sauvagerie et quelle ostentation de costume, d'allure et de langage, les jeunes gens d'alors affectaient. On a beaucoup épilogue sur l'exagération, parfois énorme et souvent ridicule de leurs folles excentricités, mais il nous paraît indéniable que cette folie elle-même exerça sur la pusillanimité bourgeoise du vieux parti, une intimidation salutaire. Ces êtres à figures et à façons de barbares, qui se vantaient de boire, comme Han d'Islande, « l'eau des mers dans le crâne des morts )>, forçaient parfois les mécontents à réfléchir lorsque, la mâchoire menaçante et le geste emporté, ils leur criaient dans la face : u Je vais t'enfoncer ton sifllet dans la gorge avec ce poignard -. » On a beau n'y pas croire, on éprouve quelque hésitation à en risquer l'expérience. D'ailleurs, ces enragés! dans le moment qu'ils proféraient de telles menaces, ils y croyaient,