L.-A. BERTHAUD
yeux, à moi, c'est qu'ils étaient des imbéciles. Après avoir rompu ainsi avec les seuls hommes qui pouvaient me servir et, par conséquent, avec mes premiers projets, je restai Iontemps indécis et découragé ; enfin un hasard me décida (bien ou mal). Ces messieurs (dont les vers sont si forts) venaient de publier une satire très forte, en effet, d'injures et de barbarismes contre le préfet de police. On m'informa que ce brave M. Gisquet avait pris la chose au sérieux, et cherchait quelqu'un qui se chargeât de venger son honneur. ( L'honneur de M. Gisquet I) Je me proposai à Fessai. Ma pièce est faite et lundi je dois la lire moi-môme à Monseigneur dans son cabinet, et j'espère devenir le poète lauréat de la police. Je n'ai pas besoin de vous dire que je ne vise pas à la gloire. Je plaisante, mais je vous assure que je souffre beaucoup, etc.
H. MORÉAU ^,
La réponse du préfet de police à Berthaud fut signée Bertin, et porta ce titre : Une voix en France, titre qu'elle a gardé dans l'édition complète des œuvres dllégésippe Moreau, publiée par M. René \allery-Uadot. M. Gisquet remit trois cents francs à son défenseur, ce qui était payer généreusement de méchants vers, car Moreau, ainsi que lui-même la reconnu, n'en écrivit jamais de pires.
Je vais vous envoyer, manda-t-il à sa confidente, un exemplaire de la pièce que j'ai faite pour la police. Il serait bon (le ne la communiquer à personne, d'ailleurs cela ne vaut lien. L'inspiration a manqué où manquait la conscience. Je
1. M. Moreau, Correspondance, publiée par M. René Vallery- Radot. Lcmerre, 1890, pp. 103-105. Cette lettre avait été, du moins en partie, publiée pour la première fois par Sainte-Beuve pour répondre à une polémique engagée par Laurent Pichat.
lOG CHAPITRE III
crains bien maintenant d'avoir fait une mauvaise action gratuite,
Berthaud ignora toujours la participation d'Hégésippe à cette aventure. Quelques années plus tard, il présenta lui-même, dans les journaux qui accueillaient ses propres œuvres, le Myosotis et son auteur, puis il les fit connaître à Félix Pyat qui les couvrit d'éloges dans ses feuilletons du National, Lorsque, sans gîte, sîins vêtements et mourant de misère, Moreau désespérait à la fois des hommes et de Dieu, Berthaud le recueillit, et plus tard, ce fut lui encore qui vint Taider à mourir. Il s'assit au chevet du frère de Macaria, assista ses moments suprêmes, pleura sa mort dans le National et le Charivari et porta devant la petite fosse du cimetière Montparnasse l'adieu de son amitié.
Poètes égaux dans l'infortune, frères par la pensée et le talent, se pouvait-il qu'ils vécussent ennemis l'un près de l'autre, partageant jusqu'au bout la même destinée 1...
Moins sensitif à fleur de peau, Berthaud ne devait pas autant souffrir que Veyrat des pénibles obligations que la misère impose aux poètes. Les labeurs mercenaires n'offensaient son esprit, ni ne rebutaient ses bras. Il subit les nécessités de sa condition sans se plaindre. Il se consuma comme Moreau, comme Veyrat lui-même, comme tant d'autres en de ces basses besognes qui n'ayant de commun avec la littérature que leur nom, des-