L.-A. BERTHAUD
sèchent la pensée et tuent l'inspiration. Il souffrit mais ce fut en silence, et, sauf peut-être ses amis, personne n'en sut jamais rien.
De 1834 jusqu'à la fin de sa vie, il éparpilla sa substance en diverses feuilles politiques, publiant ici un poème et là une chronique. Il plaça notamment des vers au Bon Sens et, au Charivari, une petite pièce hebdomadaire qui l'empêcha tout juste de mourir de faim. Sa signature parut une des premières dans le dernier de ces deux journaux, jusqu'alors composé de collaborations anonymes. Deux ou trois strophes, heureuses et hardies, le firent connaître des clubs où on le baptisa « le poète du Charivari ». Le nom faillit lui rester.
V Homme Rouge, ressuscité en avril 1834, mourut une seconde fois après deux numéros. Nul n'y prit garde, et ses pauvres rédacteurs, embarrassés de leurs loisirs, recommencèrent, chacun de son côté, à les offrir de porte en porte. Berthaud présenté à Raspail, réussit à se faire accepter par lui pour le Réformateur alors en création. Ce journal est resté célèbre, — encore quïl ait vécu fort peu de temps, — à cause de ses violentes campagnes, véritables guerres de peauxrouges, contre les hommes de Louis-Philippe. On le redoutait infiniment pour la grande popularité de son rédacteur en chef et l'audace de ses polémiques ; mais le gouvernement au bout d'une lutte de quinze mois finit par l'écraser tout de même, sous une amende globale de cent mille francs. Raspail, excédé par les vexations dont on l'abreu-
vait à toute heure, et qu'il s'exagérait encore, avait fini par voir une œuvre de police dans tous les événements fâcheux qui le touchaient de près ou de loin — si naturels parussent-ils. Cette idée fixe de persécution, l'obsédait à tel point qu'il accusa bientôt le monde entier de le trahir.
Une fois, Berthaud malade demeura deux jours éloigné de sa fonction quotidienne. Lorsqu'il revint, son directeur l'interpella brutalement :
— Ça, monsieur, d'où venez-vous ?
Puis sans laisser au malheureux le temps de répondre :
— Je vais vous le dire, moi, d'où vous venez ? Vous venez de la rue de Jérusalem, monsieur I Vous venez de me vendre à la police, monsieur I Nierez-vous que vous venez de me vendre à la police ? Que vous paye-t-on cette belle besogne ?
Berthaud qui n'était pas riche, et pour cause, abaissa simplement les yeux vers son habit, râpé, poudreux et qui montrait sa corde, disant :
— Ceux qui me payent, ne payent pas cher, à en juger par ma toilette. Monsieur Raspail ^...
Ce dernier se le tint pour dît et, depuis, s'abstint de commenter les absences de son rédacteur. Si le poète n'en devint pas plus riche, il y gagna du moins la paix. Mais qu'il y a loin de sa protestation résignée et tranquille à l'impétuosité mousquetaire de V Homme Rouge I
1. Cette étrange anecdote nous a été contée par M. Aadebrand qui la tenait lui-même de témoins.