‹ LES ENFANTS PERDUS DU ROMANTISMEChapitre 29 sur 57 · L.-A. BERTHAUD · texte numérisé non relu

L.-A. BERTHAUD

Le Réformateur disparu, Berthaud passa au National, et ne cessa plus, sa vie durant, de tirer le double boulet de la petite chronique et du poème à jour fixé. Les heures de sa vie coulèrent monotones, banales, sans espoir d'amélioration. Et cependant il luttait encore, harcelant la chance qui fuyait, battant la ville qui lui fermait toutes ses portes, apprenant qu'en ce monde égoïste et bas, on ne pousse que les « arrivés ».

Une tristesse lui venait parfois de tant d'efforts perdus, et il songeait alors à ses belles campagnes charoUaises, à ce grand Lyon tapi là-bas au fond de ses brumes paresseuses, entre ses collines bourdonnantes.

Combien de fois, rappelait un de ses compagnons d'infortune "i, combien de fois mordant au môme pain, buvant au même verre, m'a-t-il parlé de son ingrat Lyon, avec une larme à chaque cil de ses yeux attendris ? Durant nos longues promenades à Saint-Ouen, le long des bords de la Seine, si vous l'aviez entendu me vanter son Rhône en sanglotant, son Rhône qu'il ne devait plus jamais revoir I

Certains soirs, à la suite d'échecs plus douloureux, des accès de découragement profond s'emparaient de lui. On se souvient de la triste mode qui sévissait en ce temps-là. L'usage était fort répandu de se libérer par le suicide, des petites

1. Hippolyte Raynal, article sur Berthaud publié dans VArguB le 13 octobre 1850.

no CHAPITRE III

misères de rexistence et cela prit les proportions d'une véritable épidémie que la littérature contribua d'ailleurs à répandre. « Je ne vois qu'un moyen d'en finir, s'écriait quelquefois Berthaud, je me tuerai. » Un acte écrit naguère en collaboration avec Jacques Arago^, pour le Vaudeville, lui avait donné l'accès de ce théâtre alors dirigé par un autre Arago, frère du précédent. L'amitié du maître de la maison, lui conservait cette ancienne faveur et le poète venait là souvent s'asseoir au foyer des artistes et s'entretenir, avec deux ou trois écrivains de son âge, malheureux comme lui, de leurs misères réciproques. L'un des habitués de ce petit cercle, le jeune Robert de Calvimont, journaliste de talent réel maintenant oublié, un ultra comme on disait à l'époque, légitimiste à tous crins, créateur d'un organe mort-né, le Revenant, et, enfin réfugié en désespoir de cause à la Gazette de France, s'était pris d'amitié pour ce garçon amer, en dépit de leur rivalité violente d'opinions. Mlle FargueiU une actrice célèbre du temps, qui les traitait l'un et l'autre en camarades, assistait fréquemment à leurs entretiens, dissipant parfois leur tristesse, relevant leurs défaillances d'un mot amical ou grondeur. Quelquefois le solliciteur harassé oubliait un instant ses déboires de la veille

1. Un mois à Naples, comédie en un acte par Jacques Arago et Duplessy (Duplessy est un pseudonyme de Berthaud) représentée pour la première fois au Vaudeville le 11 août 18^.

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