Champfleury, Vignettes romantiqueSy p. lOI
eux, sans doute, et, défiés, eussent tenu parole. Tout à l'heure, en rentrant, ils prendront ce de la camomille dans de vulgaires tasses de porcelaine» mais ils respirent maintenant de la poudre, et boiraient volontiers du sang... Si Othello ne fut pas troublé, c'est à leur attitude, peut-être, qu'on le doit.
D'ailleurs l'opposition comprit, sans désarmer, que ce n'était là qu'une rencontre préliminaire, un engagement sans portée, et qu'elle y gaspillerait forces et munitions. Elle rêvait d'en finir en une fois avec son ennemi ; il fallait qu'en une occasion capitale, elle frappât le monstre à la tête. L'occasion sera Hernani, cette tête étant Victor Hugo.
On arrivait aux premiers mois de 1830. Le général en chef de l'armée romantique prenant sa revanche de Marlon Detorme, allait faire jouer //ernani, La première représentation menaçait d'être mouvementée. Les salons littéraires affiliés au parti classique, les journaux de la clientèle libérale, organisaient ouvertement l'attaque définitive. Des cabales s'ourdissaient dans l'ombre, et pour tous, adversaires comme alliés, il devenait certain que s'il y avait bataille, cette bataille serait décisive.
La première d'JIernani eu lieu le 25 février. On connaît par les relations que des témoins nous en ont faites, les incidents qui la marquèrent ; on sait en quelles lettres d'or cette grande date s'inscrivit dans l'histoire de nos lettres. Un mois
durant, à chaque soirée, de part et d'autre on se livra des corps à corps de quatre heures, au sortir desquels chaque armée revenait à ses positions sans avoir épuisé Ténergie de sa rivale. La victoire parut longtemps indécise, Tattaque demeurant formidable et la défense inébranlée. Le combat, pendant quelques semaines, prit une allure d'épopée. Chacun des vers de la pièce, criblé de coups de sifllets, était relevé, saisi et emporté enfin par une rafale d'applaudissements. Ceci dura tout un mois, disions-nous, et la trentième représentation ne fut pas moins animée que la première. Le cénacle et toute la jeunesse éparpillée dans sa zone d'influence, étaient venus à la rescousse.
Nous sommes tous sur les dents, mandait Saint-Beuve à Saint-Yalry, car il n'y a guère de troupes fraîches pour chaque nouvelle bataille et il faut toujours donner, comme dans la campagne de 1814.
A partir du sixième ou septième engagement, rissue définitive cessa pourtant d'être douteuse, et les journaux, craignant de se heurter à la rigueur publique, sacrifièrent leur ressentiment, devant le sentiment général. La plupart publièrent un compte rendu habilement équivoque, dont les réserves courtoises pouvaient passer pour des louanges ^.
1, Il est curieux de constater que le seul écrivain qui attaquât sérieusement Hernani fut Balzac, pourtant mâtiné lui-même de romantisme. On sait quelle amertume le créateur de la future Comédie humaine nourrit, sa vie durant, contre la jeune école
Une loi douloureusement humaine veut que la fidélité n'aille ni aux mourants ni aux morts ; comme il devenait visible à tous les regards que l'ancienne école poétique avait usé toutes ses ressources à cette mêlée suprême, ses partisans l'abandonnèrent, Tun après Tautre. Battue sans espoir possible de revanche, quand le théâtre se ferma sur la dernière représentation d'Hernani, la Tradition cessa de barrer l'avenir aux idées nouvelles, imitant le soldat blessé qui s'écarte du chemin pour mourir.
Sainte-Beuve dont nous invoquerons fréquemment le témoignage, — parce qu'il fut un des rares hommes mêlés à cette révolution qui ne se puissent confondre entièrement avec elle ; parce qu'il posséda ce curieux privilège de garder un prudent et tranquille équivoque dans une heure agitée, toute de passion démonstrative ; parce ([ue seul de son époque il présenta cette faculté, singulièrement précieuse à l'histoire littéraire, mais étrangement à charge à sa mémoire privée, de se donner souvent, sans pour cela jamais cesser de s'appartenir, Sainte-Beuve prophétisait la fin de l'opposition, dans cette lettre déjà citée qu'il écrivit à Saint-Valry, disant :
La question romantique est portée par le seul fait d'//er-
dont il était issu, ainertunie qu*il manifesta plusieurs fois, notamment à propos (VlJemani, dans son Feuilleton des joutmaux politiques et plus tard contre Chatterton dans une conversation publique souvent citée.
nani de cent lieues en avant et toutes les théories des contradicteurs sont bouleversées ^.
Libre, maintenant, sous le grand soleil, le romantisme s'élancera dans sa glorieuse carrière. Le sort de sa doctrine ne dépendra plus, désormais, du sort individuel de chacune de ses œuvres, car le jugement public est fixé sur Fensemble de son génie. Ses drames, cessant d'être menacés, n'auront plus besoin de défenseurs 2, et l'armée des petits poètes groupés aux jours d'orage se désagrégera dans la paix. Les chefs se sépareront de leurs soldats inutiles ; Vigny, un peu hautainement, se retirera dans sa tour; Hugo s'enveloppera de foudres et de nuées. Chateaubriand se laissera vieillir dans sa pourpre de vice-roi et son encens de demi-dieu, et Sainte- Beuve, las déjà de flatter ses amis, s'occupera enfin de les trahir.
1. Sainte-Beuve à Saint- Valry, lettre citée par M. Edmond Biré, Victor Hugo avant 1830, p. 505.
2. Il y eut bien, à vrai dire, après 1830, quelques drames défendus en prévision d'attaques qui ne se sont point produites, ou d.*insuccès qu'on n*a pas toujours conjurés ; mais les mêmes troupes ne composaient plus cette défense. Dans la même année qu'Hemani, Alexandre Dumas donnant Christine à l'Odéon fut averti que la représentation pourrait être troublée. Les troupes d'Hernani n'y vinrent pas, occupées qu'elles étaient ailleurs, mîiis Frédéric Soulié qui dirigeait alors une entreprise industriel! e^ y amena tout un bataillon d'ouvriers charpentiers. Ceuxci ne trouvèrent là, ni l'occasion de manifester leur sentiment littéraire, ni l'emploi de l'argument dont ils pensaient Tappuyer. Le succès dJAntony malgré la hardiesse inédite de ce drame n'eut pas besoin d'être davantage protégé, non plus celui de Marion Delorme.
LE ROxMANTISME ET SES ENFAMS PERDUS 33
Les cénacles se transformeront, et, sous l'influence de celui qui en fit les instruments de sa fortune, se rempliront peu à peu d'éléments étrangers aux lettres. La Révolution achevée, il y avait eu un petit Brumaire silencieux, sans baïonnettes et sans tambours, et la puissance conquise en une campagne de dix années, s'était naturellement et pacifiquement répartie en une douzaine de mains heureuses.
Car c'est ainsi, toujours, que s'achèvent les Révolutions.
Ce qui marquera dans l'histoire le caractère particulier de cette époque, ce sera, comme un poète la joliment écrit, « d'avoir représenté d'une façon vraiment incomparable ce merveilleux état de l'âme qu'on appelle le lyrisme ^ ». Or l'atmosphère d'enthousiasme ou vivaient les jeunes chefs de la nouvelle école, était la substance enfiévrée, qui alimentait ce lyrisme. L'air ambiant s'enflammait de l'effervescence des disciples, et l'âme ardente de ces derniers nourrissait le génie dévorant de leurs maîtres.
C'est à cet embrasement artificiel de l'atmosphère que les grands lyriques de ce temps doivent
1. Oabriel Sarrazin. Lire sa belle et touchante étude : Le Romantisme chez les divers peuples^ parue dans la Revue idéaliste des 15 janvier, 1" et 15 février 1902.
leurs inspirations les plus hautes et ces ailes vigoureuses qui ont porté si loin leur premier et plus large essor. C'est dans le geste spontané des plus petits et non pas dans le verbe étudié des plus grands qu'il faut chercher le vrai lyrisme — un peu défiguré sans doute, par l'exaspération, la redondance ou la folie qui sont ses extrêmes conséquences, mais sublimisc quelquefois par l'obscur héroïsme, l'absolu désintéressement qui forment son principe même.
On n'a point remboursé aux petits poètes romantiques, la somme d'égards qui leur est due. Nous savons bien qu'ils n'exercèrent qu'une action réflexe et physique en quelque sorte, sur leur art, mais nous ne pouvons oublier que certaines unités ensevelies dans la foule, mieux servies par les événements ou moins desservies par les hommes, eussent centuplé peut-être au profit des lettres françaises leur mérite dispersé dans l'anonymat de cette action. On n'a pas assez vu, ni assez proclamé que si ceux-là ne se sont point couverts d'une gloire individuelle ils constituent, assemblés, la gloire vivante de leur époque et que si chacun d'eux n'a pas fait sa propre fortune, tous cependant ont concouru pour une part désintéressée au triomphe du drapeau commun.
Charles Asselineau a écrit qu'ils étaient « des jeunes gens nés trop tard pour la guerre, et qui ont cherché des combats dans la vie » et cette définition, tout incomplète qu'elle soit, nous
parait merveilleusement juste. Comme les soldats de l'an II — à qui, tout à Theure, nous les comparions, — en entrant dans la lutte, ils croyaient au maréchalat dont on jetait, en espérance, le bâton au fond de leur giberne. Tous ne réaliseraient pas, ils le savaient, leur noble rêve. Les élus seraient le petit nombre mais chacun comptant à part lui, sur la puissance de son étoile, se confiait à sa destinée.
Quand, au lendemain de la grande bataille, après rivresse du triomphe, ils se verront, dans ce désert des lettres, si terrible parfois aux naïfs qui s'y aventurent, abandonnés par ceux-là même qui les y avaient conduits, ils comprendront sans doute rétendue de leur malheur, et, saisis d'une tristesse profonde, pleureront sur eux amèrement...
A l'heure des premiers groupements littéraires la renaissance qui se manifestait dans Paris, s'accomplissait aussi en province. Les concours annuels de l'académie de Toulouse, avaient un grand retentissement dans toute la France. D'autres académies régionales, celles de Normandie notammeni *, suivaient et reprenaient passionnément les discussions effleurées par la capitale. De petits foyers s'allumaient ainsi de ville en
1. L'académie de Rouen consacra toute Tannée 1824 à Texamen des nouvelles questions poétiques (voir à ce propos Alf. Michiels. Bist. des idées littéraires^ II, 241).
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ville et, chaque jour, il s'en détachait quelque nouveau rayon vers Paris. Chaque jour quelque petite patrie lointaine versait un de ses fils dans la Cité Ardente ; — le plus souvent un tout jeune homme, plein d'illusions et d'enthousiasmes, riche seulement de confiance en soi et d'espoir en autrui, un peu de talent dans la cervelle, de Théroïsme au cœur, pas un sou vaillant au gousset. Les premiers qui arrivèrent ainsi se rencontrèrent aux mêmes portes, se connurent, puis se réunirent, formant un club hétérogène dont la pensée commune à chacun de ses membres fut une pensée d'assistance et de fraternité. Peu à peu les limites de ce groupe s'élargirent et son influence s'affirma. Un homme alors y apparut, qui devait en modifier le but et la raison. Ce fut Victor Hugo.
Il en est ici-bas des destinées de certains hommes, ce qu'il en est là-haut du mouvement de certains astres : qu'un génie étincelant traverse leur poussière et tous leurs rayonnements, toutes leurs adorations se porteront vers celui-là. Une force mystérieuse les courbera devant le nouveau venu, et, les confinant en un rôle obscur de satellite sans chaleur propre ni lumière, sans originalité ni puissance, les fera graviter sans fin autour de son orbe orgueilleux.
Victor Hugo n'eut aucune peine à absorber dans le cénacle la vie et l'influence ambiante. Sans que les membres plus anciens que lui s'en rendissent compte, il devint peu à peu leur maî-
tre. Peu à peu, sa puissante personnalité dévora la leur, s'en nourrit jusqu'au jour où sa volonté, son action et son verbe substitués à leur cerveau, leur bras et leur parole, il régna naturellement sur tous. De ce jour, il fut proprement le potentat de la jeunesse, car son pouvoir fut absolu, sans restriction et sans contrôle. Il y avait des natures d'élite dans ce premier cénacle de 1820, et parmi les indépendants, les isolés qui se tenaient en dehors, il était des individualités vigoureuses qui pouvaient prétendre à la gloire : toutes furent anéanties, éclipsées ou fondues, à Texception d'une seule, celle d'Alfred de Vigny qui, gênée dans la place insignifiante qu'on lui faisait, insensiblement s ecarla.
Le poète des Odes comprit-il, dès Torigine du premier groupement littéraire, le parti merveilleux qu'il en tirerait dans Taxenir ? 11 serait téméraire à nous de l'affirmer, mais il suffit d'examiner avec quel soin l'ingénieux manieur d'hommes qu'était Victor Ilugo y cultiva son prestige ; avec quelle vigilance, il en éloigna les éléments rivaux, ou seulement réfractaires a son autorité ; quel souci ombrageux il y montra toujours de sa prééminence, pour pencher vers celte hypothèse.
Le culte de son entourage était savamment entretenu. De fréquentes réunions, tenues pour la plupart dans le salon de Nodier, ce fameux salon de l'Arsenal, où à partir de 1824 toutes les gloires du siècle ont passé, ménageaient
habilement la ferveur des disciples. Un petit nombre d'élus y était à chaque fois admis, en dehors des membres mêmes du cénacle, et l'extrême rareté des invitations qu'on y faisait, rendait ces dernières plus précieuses. Fiers de la distinction où ils se croyaient élevés par le fait de ces invitations, leurs bénéficiaires successifs, sortant de l'intimité du maître, proclamaient à tous les échos son génie et sa gloire, avec une conviction si passionnée, qu'il fallait bien, de gré ou non, que l'on s'y rendît.
Le diapason lyrique de ces étranges soirées était maintenu aux gammes extrêmes. Les moindres vers qu'on y lisait, soulevaient l'enthousiasme de toute l'assemblée. « Une simple admiration, écrivait un témoin, était alors trop peu de chose. Il fallait s'exalter, bondir, frémir : il fallait s'écrier avec Philaminte :
On n'en peut plus, on pâme, on se meurt de plaisir ^ . »
Une petite armée de fanatiques se formait ainsi peu à peu sur la lisière du cénacle, prolongeant son action sans en partager le bénéfice.
« C'était la mode aux lectures, — dit le biogra-
1. Edouard Turquety, A'otes inédites, publiées par M. F. Saulnier dans sa biographie du poète rennais. Un autre contemporain, Mme Ancelot, a parlé dans le chapitre de ses Salons de Paris consacré à Charles Nodier, de l'état d'esprit qui présidait à ces curieuses réunions ; mais les attaches de cet auteur avec le parti littéraire adverse, nous font tenir ici ses déclarations pour suspectes.
phe de Turquety — excellent moyen de faire la réputation d'une œuvre avant qu'elle soit imprimée ou représentée et de piquer la curiosité du public. On n'en avait pas encore abusé. Avec quel art on préparait la mise en scène, comme on se ménageait habilement des partisans dévoués, enthousiastes dans la personne de ces jeunes débutants dont on flattait Famour-propre en les mêlant aux écrivains les plus célèbres du temps. »
Le mouvement littéraire élargissait constamment son action et sans cesse de nouveaux éléments y entraient. L'opposition grandissait, elle aussi, à mesure que devenait plus fort son rival. Les partis s'étaient observés longuement, avant d'entrer en guerre, et, tout à coup, l'apparition de Cromwell qui déchaîna tant de colères dans le camp classique, permit au génie clairvoyant d'Hugo de prévoir l'apreté du combat qui allait s'ouvrir. Ses légionnaires pouvaient devenir insuffisants, il fallait qu'il s'en procurât d'autres, et il s'en procura, mais on connaît maintenant l'étrange monnaie qui en fut le prix.
C'était une singulière époque, en vérité, que ce temps où la poésie occupait à ce point les cerveaux, qu'aucun d'eux, de près ou de loin, n'échap pait à son influence ; où, d'après un contemporain, (( tout le monde avait trop chaud ; où l'on se battait au parterre de l'Odéon ; où l'on s'enthousiasmait pour ou contre ; où l'indifTérence seule
était inadmissible » ^. Chaque matin, des jeunes gens qui s'étaient couchés, la veille au soir, collégiens, s'éveillaient poètes, et, dans le nombre, il se levait parfois un talent. Mais beaucoup, hélas I confondaient la flamme d'une excitation passagère avec l'inspiration véritable. Indistinctement, presque tous adressaient leurs premières strophes, à celui dont le nom emplissait alors toutes les bouches, et presque toujours celui-là répondait par un compliment. Et plus l'éloge était injustifié, plus il était inattendu, et plus il conquerrait de reconnaissance à son auteur, lui gagnant pour l'avenir un partisan déterminé. Il égarait alors des vocations douteuses, précipitait de pauvres gens sans aucun mérite ni fortune, vers un avenir sans issue, dans la pire des médiocrités, mais on n'y prenait garde et, pourvu que l'armée romantique se peuplât de recrues nouvelles, le reste importait peu, vraiment, à ceux qui tout à l'heure la conduiront aux batailles. Qui dira le nombre de malheureux entraînés ainsi dans une voie qui n'était pas la leur et où ils ne devaient trouver que misère et désolation ?
Maxime du Camp raconte dans ses Souvenirs, qu'ayant, à sa sortie de collège, fait un envoi des mêmes vers détestables à ses deux poètes préférés, l'un de ses correspondants mit quinze jours (et c'était Musset) à lui donner un ironique conseil de travail, alors que l'autre (et celui-