L.-A. BEUTHAUD
Oh 1 laissez-nous, afin qu'au terme de sa course, Lorsque Pâme remonte à sa divine source, Et va dire là-haut comment on devient morts. Elle n'ait à porter ni péchés ni remords ; Afin que vos enfants, comme nous forts et libres. Et moules comme nous sur de puissants calibres Vous disent, soulagés de leurs malheurs finis : Pères, vivez en paix ; pères, soyez bénis !
Mais tout cela n'est qu'un jeu d'enfants, sur lequel il se faut garder de juger un poète.
L'Homme Rouge dont la publication suivit celle à'Asmodée, procède à la fois d'un jugement plus mûr, et d'une expérience littéraire mieux affermie. Le journal dura quatre mois et ne fut point seulement cet « insulteur à rimes riches » dénoncé plus tard par Sainte-Beuve. 11 s'y trouve beaucoup de pages médiocres, comme dans toute œuvre de ce genre, comme dans le Diogène de Moreau, comme dans la Némésis elle-même, — en plus grand nombre sans doute qu'en celle-ci, les auteurs avant sur Barthélémy cette excuse d'être encore presque des enfants, — mais il y reste assez de beaux passages pour racheter à jamais les autres.
Certes nous ne voulons point le présenter comme un recueil de chefs d'oeuvre. Les meilleurs vers que les auteurs y ont écrits, ne donnent la mesure ni de l'un ni de l'autre. Mais il est permis d'afQrmer, par ce que nous connaissons du journal *, et
1. Une collection de Y Homme Rouge commençant au n« 2 et comprenant en plus des fascicules lyonnais deux numéros parus à Paris, est à la Bibliothèque Nationale.
cela sans exagérer son mérite ni son importance, qu'il porte quelque chose de meilleur qu'une promesse ; la première manifestation de deux talents. On en a cent fois reproduit le même petit extrait ridicule, que vingt chroniqueurs ou biographes se repassent depuis cinquante ans. Et le plus grand nombre en parlant de lui n'en connaissait point autre chose. L'Homme Rouge n'est cependant pas là tout entier.
Veyrat et Berthaud s'y sont également prodigués. Quelle part de collaboration revient-il au juste à chacun ? A quel point précis se confondent ou se séparent leurs besognes jumelles? Nous ne le saurions exactement déterminer, mais certaines livraisons signées de l'un seul des deux amis, nous permettent d'aflBrmer que la poétique du second devançait alors celle du premier. Comment Berthaud, esprit vierge, pensée en friches, acquit-il cette subtilité précoce de virtuose, dont on peut dire qu'elle ne fait pas le poète, mais aussi qu'il n'existe point de vrai poète sans elle.^ C'est là un de ces mystères de la nature qui marquent à nos yeux une prédestination manifeste.
L'inspiration de ces pages signées par Berthaud seul est curieuse. Une fois le poète s'écrie :
Oh ! s'il fallait vous dire, à vous, heureux du monde, Tout ce que la misère a d'abject et d'immonde, Ce que vaut une fille à seize ans, et combien Sa mère qui la vend pourra, dans une année.
Vivre de jours avant que sa fille fanée Ne soit déjà plus bonne à rien.