L.-A. BERTHAUD
Oh I triste cependant, la tâche des poètes !
Triste depuis le jour où, courbé sous son poids. Barthélémy tendit ses lèvres inquiètes Au fer qui les souda, qui les rendit muettes, - Toutes pleines encor de leur puissante voix.
... Jamais jusqucs alors, la sainte poésie, N'avait dit : « Éloignez la coupe d*ambroisie, « C'est de l'or qu'il faut à ma faim I »
... Et, depuis ce jour-là, quand, au champ politique, l'n autre jouteur vient apporter ses défis :
— Mensonge, dit la foule au soldat poétique.
Mensonge I.. l'or étouffe aujourd'hui la critique...
— Quoi donc I le père encor châtié dans les fils 1
... Eh bien I je vous le dis : quand je quittai ma mère. Quand je tendis ma joue à ses baisers d'adieu Scène intime, en dehors des mots de la grammaire. J'avais au fond du cœur une pensée amère.
Laquelle me fit prier Dieu.
Et je priais ainsi : « Votre volonté sage, O mon Dieu, jusqu'ici m'a toujours soutenu.
Et vous avez toujours semé sur mon passage, Et m'avez tout donné pendant l'apprentissage Que j'ai fait de la vie en ce monde inconnu.
u Oh ! guidez- moi toujours de votre main puissante, (îuidoz-moi, pauvre enfant, jusqu'au bout du chemin» El, si mon œil cherchait une lumière absente, Ou que mon pied faiblît sur la route glissante. Oh I retenez-moi par la main :
Alors, — alors. Seigneur, — comme Lebras, £scousse Et tant d'autres, je veux recommencer mes jours ; Et, joyeux fiancé d'une mort prompte et douce, Au coin d'un bois j'irai m'endormir sur la mousse ; Et, si vous le voulez, ce sera pour toujours. »
Berthaud a laissé une seconde satire du même genre, intitulée la Moléide et dirigée, cela s'entend, contre le ministère MoIé. Ce sont là toutes ses oeuvres de longue haleine, si nous mettons à part un poème dont nous parlerons tout à l'heure. Le reste, écrit et publié au jour le jour des feuilles politiques, demeure forcément essoufflé. Non qu'il ne s'y trouve des choses remarquables. On recueillerait, au contraire, dans le Charivari et le Bon Sens, beaucoup de pages vraiment dignes d'en être exhumées. Nous n'en citerons qu'une ou deux, cueillies au hasard des rencontres, n'en pouvant reproduire ici un plus grand nombre.
Voici le début du programme poétique de Berthaud. Ce document remonte aux premiers temps de V Homme Rouge, mais n'a paru que dix ans plus tard, dans le Charivari.
Le poète est partout, poète c'est prophète...
Aux hommes de la honte et de la trahison
C'est à lui de verser l'absinthe et le poison,
Car au fauteuil broché d'infamie et de soie
Il faut qu'avec son fouet auprès d'eux il s'asseoie ;
Qu'il vienne, quand leurs pas trébuchent au hasard,
Ivres qu'ils sont, graver les mots de Balthazar ;
Que dans leurs coupes d'or de roses couronnées.
Il verse à flots le fiel amassé quinze années ;