‹ LES ENFANTS PERDUS DU ROMANTISMEChapitre 41 sur 57 · L.-A. BERTHAUD · texte numérisé non relu

L.-A. BERTHAUD

testament à la moitié des écrivains de Tépoque. La mode était aux opinions extrêmes, et cela vint, au début, d'une belle fièvre de liberté. Le mouvement d'émancipation qui a correspondu, hors de France, à la Révolution de Juillet parmi nous est d'origine essentiellement romantique, et résulte de cette passion d'idéal que le romantisme a tout à coup, fait éclater sur l'Europe. Mais en môme temps qu'il se trouvait d'habiles hommes pour canaliser l'enthousiasme poétique de la foule et le mettre au service des coteries littéraires, il s'en rencontra d'autres pour aiguiller hors de sa voie cette passion généreuse et en faire l'instrument des factions politiques. Des deux côtés ce furent les mômes naïfs qui pâtirent. Ceux-là tournèrent innocemment la meule du moulin, toute leur vie, sans s'apercevoir qu'ils broyaient le froment des autres.

Maintenant que le monde plus sage ou plus égoïste se donne le temps de mesurer ses enthousiasmes, de raisonner ses impulsions, de retenir jusqu'aux battements les plus spontanés de son cœur, on ne comprendrait guère la splendide folie d'un Berthaud. Ces poètes qui se jetaient ainsi corps et biens à la rescousse d'une idée seraient un étonnement pour notre époque utilitaire. Ceux qui admirent l'abnégation d'un tel geste, la fidélité d'une telle vie, se découvriront avec nous devant leur histoire. Nous voulons ignorer si la cause qu'ils ont défendue fut toujours la meilleure. Nous savons qu'ils restèrent loyaux,

sincères et désintéressés, cela nous suffît. Combien parmi les polémistes de ce temps ne justifieraient pas d'une seule de ces excuses, la dixième partie de leurs violences 1...

HEGESIPPE MOREAU

Un poète à la fois classique et romantiqne. -« Son enfance et ses premiers vers. — Louise Lebeau. — Le concours de Tacadémie et l'épître à M. Didot. — De Provins à Paris. — Les « Glorieuses » et les ce Douloureuses ». — Premières misères. — Retour à Provins. — Diogène. — Le Myosotis, — De l'hôpital au cimetière. — Une destinée d'enfant perdu.

Peut-être s'étonnera-t-on de rencontrer Hégésîppc Moreau dans une étude du romantisme et des romantiques méconnus, he Myosotis est une production attardée du dix-huitième siècle. Contemporain de la jeune école littéraire, il demeure fermé à son influence au point de paraître parfois, à l'adresse de l'usurpatrice, comme la protestation suprême de la poétique détrônée. Puis son auteur, s'il fut un malheureux, n'est point un méconnu, et la postérité maintenant le dédommage des injustices du destin.

Mais nous tentons ici de dégager l'histoire d'un coin de vie littéraire, plutôt que l'inventaire poétique d'une école. Classique par la forme de

son œuvre et réducation de son esprit, ce poète, par la fébrilité de son âme et celle sorte de fatalisme que le malheur y imprima, appartient à Fépoque d'inquiétude et de passion, de révolte et de misère que nous essayons de laire revivre. Il s'y adapte parfaitement et jusqu'à en synthétiser les douloureux contrastes et les poignantes infortunes, de telle façon qu'il incarne aujourd'hui pour nous le type de l'enfant perdu que nous suivons. Pouvions-nous hésiter à nous arrêter auprès de lui ?

On connaît les détails de son enfance d'orphelin *. Pierre-Jacques RouUiot, dit, depuis, Hégésippe Moreau ^, naquit le 8 avril 1810, à Paris. A quatre ans il perdit son père, et sa mère devint femme de chambre au service d'une veuve de Provins, Mme Guérard, mère d'Emile et Camille Guérard dont nous retrouverons souvent ici le nom et l'influence favorables au futur poète.

1. Nous renvoyons pour ces détails et pour tous ceux d'ailleurs que nous ne ferons qu'indiquer ici, aux importants travaux qui existent sur le sujet, et ce sont particulièrement : 1» Les deux plaquettes d'Armand Lebailly dont nous aurons à reparler ; 2° une brochure de M. Th. Lhuillier, très précieuse et devenue fort rare, parue chez Charavay en 1881, sous ce titre : Hégésippe Moreau et son Diogène ; S» enfin et surtout l'intéressante biographie imprimée par M. René Vallery-Radot, en tête des œuvres complètes de Moreau, 1890. Lemerre, éditeur.

2. Les malheurs du pauvre Moreau commencèrent avec sa naissance. Il était enfant naturel. Son père, Claude-François, originaire de Poligny (Jura) et petit professeur au collège municipal de Provins, négligea par la suite de régulariser la situation de sa famille. Si nous nous en tenions à la lettre même de la loi, le poète n'avait aucun droit à ce nom de Moreau qu'il a fait célèbre.

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Mme Guérard, — depuis, Mme Favier, par son second mariage avec un médecin-major de l'Empire, — possédait un grand cœur et un peu de fortune. Elle occupa la pauvre mère et s'intéressa au sort de l'enfant qui fut envoyé par ses soins au collège de la ville où il fit de rapides progrès, — si rapides même que, forcée de quitter Provins, la charitable bienfaitrice résolut de mettre Fécolier en pension au petit séminaire de Meaux, puis à celui d'Avon, où il demeura jusqu'à la fin de sa rhétorique.

Sainte-Beuve remarque à propos de Pierre Dupont, qui fut élevé par un vieux prêtre et instruit dans un séminaire, que la plupart des poètes plébéiens sont sortis d'une première éducation ecclésiastique. L'observation est vraie pour Moreau ; pour Veyrat, pour Lebailly et tant d'autres qui ont porté au service des causes populaires, celle passion de justice qui est à la base même de la morale chrétienne, qu'ils tenaient de leur formation primitive et qu'ils ont retournée contre ses propres origines.

I/un des fils de Mme Favier, Emile Guérard, venant à mourir, laissa 3 000 francs à sa mère pour qu'elle retirât l'orphelin du collège et lui fît apprendre un étala sa convenance^. Moreau

1. M. Camille Guérard rapporte lo fait dans une lettre à M. Félix Bourquelot, lettre datée du t) février 1851, et dont un liibliophilo parisien, M. Beurdeley, a bien voulu nous donner coinnuiiiicntion. Il est «lit aussi dans cette lettre que M. C. Guérard conseilla de laisser le futur poète quelque temps encore au

quitta le séminaire d'Avon, et, de retour à Provins, entra dans l'atelier de M. Lebeau, imprimeur. (( 11 était ace moment )), devait écrire la fille de ce dernier, a d'une sensibilité exquise, ayant des Içirmes pour toutes les émotions pieuses et pures. » Louise Lebeau, plus âgée de neuf ans que l'apprenti de son père, allait tenir désormais une grande place dans son existence. Ce fut en elle que le poète résuma toutes ses affections. Elle inspira ses plus jolis contes, ses plus tendres poèmes, passant douce, modeste dans la Sœur du Tasse, incarnant tour à tour la petite Fée des Pleurs de la Souris blanche et la délicieuse Macaria du Gui de Chêne,

Quand Morcau la connut, on l'appelait déjà Mme Jeunet, hélas I Leur affection demeura fraternelle, mais aussi résista aux pires vicissitudes. L'amitié chaste de Louise enveloppa la vie du poète, et c'est par elle que celui-ci put conserver dans un coin reculé de son cœur comme une oasis de paix et de tendresse.

(( Ma sœur », lui disait-il :

Nous ne ferons, ma sœur, qu'une gloire à nous deux.

11 a tenu parole. La souriante petite image, qu'on croirait descendue des pages dorées d'une Légende, est unie maintenant, pour jamais, à la mémoire de Moreau.

collège et de lui coDscrver son petit héritage jusqu'à la fin de ses études. M"' Favier, craignant de méconnaître, en agissant ainsi, les volontés de son fils défunt, n'écouta point cet avis.

L'apprenti imprimeur, qui occupait précédemment ses récréations de collégien à chansonner ses professeurs ou à rimer des odes naïves, s'acquit une renommée locale que la famille Lebeau s'efforça d'ailleurs de répandre. Il écrivit, lors du passage de la Dauphine à Provins, deux ou trois couplets pleins d'esprit qui eurent un fort joli succès. A quelque temps de là, le préfet de Seineet-Marne annonçant que Charles X traverserait bientôt la ville. M. Lebeau imagina d'utiliser la muse — comme on disait alors, — de son élève pour cette solennelle circonstance et en sollicita quatre couplets louangeurs qu'il imprima en grandes lettres sur d'immenses transparents.

Moreau professait à cette date, avec la plupart des jeunes gens, le credo politique des chansons de Béranger qui couraient toute la France ; aussi fit-il à contre-cœur, et seulement pour ne point désobliger l'excellent homme qui les lui demandait, ces quatrains indigents. Trois d'entre eux, les premiers, jusqu'ici étaient seuls connus. Le quatrième vient d'ctrc retrouvé dans un grenier de l'ancienne imprimerie Lebeau par le bibliothécaire de Provins, M. Louis Rogeron, qui veut bien nous le communiquer :

(irand roi, daifjne accorder un sourire à mon zèle, Toi, (jui sur tous les arts as fait pleuvoir tes dons :

Le mien rend la gloire immortelle.

C'est le plus utile aux Bourbons.

Par l'esprit d'un bon roi dont la France s*honore

Déjà Provins s'est anobli.

Aujourd'hui, plus heureux encore, Il voit le même jour Henri IV et Sully.

Partout, au nom du roi, l'enthousiasme brille. Et les cœurs volent sur ses pas ; 11 a beau changer de climats, 11 est toujours dans sa famille.

Français qui respectez l'honneur et le couragCy L'amour du bien public, la Justice et lafoi, A toutes les vertus d'un mot rendez hommage^

Criez : Vive le Roi !

Cette pauvre besogne accomplie, Moreau s*en fut venger Déranger et la poésie, en composant une autre pièce plus connue et qui commence par cette strophe dépitée :

Vive le Roi]I... Gomme les faux prophètes L'ont enivré de ce souhait trompeur I Gomme on a vu grimacer à ces fêtes La Vanité, l'Intérêt et la Peur I Au bruit de l'or et des croix qu'on ramasse, Devant le char tout s'est précipité.

Et seul, debout, je murmure à voix basse :

Vive la liberté I

Le second poème ne fut pas mis en transparents, mais, imprimé sur feuilles volantes, on se le passa de mains en mains par la ville. L'académicien Pierre Lebrun, habitant non loin de là, vit une de ces feuilles, lut les vers et voulut en connaître

Tauteur qu'on lui présenta. Nous avons dit que les ('rrivains classiques, rétrogrades en littérature, afïîcliaiont tous, ou presque tous, en politique des opinions avancées. 1/allure nettement frondeuse des vers de Moreau ne pouvait aucunement déplaire à celui-là et leur fidélité à la tradition littéraire lui devait être sympathique. L'auteur de Marîe Stuart promit son appui au jeune typographe et lui conseilla d'affronter le concours de l'Académie. Le sujet imposé pour 1829 était précisément Finvcnlion de l'imprimerie, thème que la profession du protégé de M. Lebrun lui rendait particulière^ ment familier. Il le traita fort joliment, en de l)caux vers livrés trop tard, après l'expiration du délai de clôture.

En ce temps-là le poète rêvait de Paris, lui aussi, parlant, le pauvre enfant, d'y trouver un (Muploi qui lui permît de vivre en attendant que la gloire lui vînt et la fortune par surcroît. Pierre Lebrun lui conseilla de transformer son poème en épître et de l'adresser à M. Didot, l'imprimeur. Ce qu'il fit, en sollicitant une place de typographe qui lui fut aussitôt accordée.

Moreau quitta Provins, emportant le baiser tranquille de sa sœur, et s'installa, plein de confiance, dans la capitale, au début de 1830.

VA c'est ici la même histoire qui va recommencer. Le typographe manqua d'ouvrage. Le poète

manqua de protecteurs. L'un et l'autre, dès le premier jour, se heurtèrent à l'indifférence, à l'égoïsme, à la méchanceté. La Révolution de Juillet arriva, chassant la besogne des ateliers. Moreau quitta l'imprimerie de la rue Jacob pour une autre et ne fit, hélas I que changer sa misère de maison. A ce moment même, sa bienfaitrice, Mme Favier, qui lui avait ouvert pour ses besoins éventuels un crédit de 300 francs par année, lui ferma sa porte et sa bourse. L'hiver vint. Sa santé souffrit cruellement des privations et du froid. « Pourquoi vous ai-je quittée ? Pourquoi m'avezvous laissé venir .^ » cria-t-il à sa sœur dans une lettre désespérée. « J'éprouve quelque embarras pour vous donner mon adresse ; qui peut savoir où je coucherai demain ? »

Il écrit un vaudeville, mais les théâtres n'en veulent pas. Les journaux repoussent également et sa prose et ses vers. « Les vers, à moins d'être signes Lamartine ou Hugo, n'ont aucun débit à Paris. Un journal qui les insérerait en ferait plutôt payer l'insertion », dit-il autre part. M. Lebrun, qui le recherchait dans les premiers jours, le délaisse, occupé ailleurs, peut-être rebuté aussi par le naturel taciturne et la fierté un peu sauvage de ce poète plébéien. Sa « sœur « et la belle-fille de Mme Favier, Mme Camille Guérard, « la fermière », lui restent seules fidèles. Leurs lettres ravivent parfois son courage. Les secours de leur amitié adoucissent parfois sa détresse. Il espère encore, abandonne momenta-

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nément son métier, cherche de porte en porte un emploi qu'il rencontre enfin au printemps, dans une pension, rue de la Pépinière, où on le prend comme maître d'études.

Là, du moins, il trouve un refuge contre le froid et la faim. La situation du personnel de ces sortes d'établissements est précaire. Les maîtres de pension tiennent infiniment plus à leurs élèves qu'à leurs professeurs, et les élèves qui ne rignorent point abusent de leur immunité.

Moreau, comme ses collègues, l'éprouvait déjà cruellement quand la sympathie spontanée de quelques pensiormaires le sauva. Entre ses heures d'études il écrivait des contes qu'il plaçait ensuite, peu à peu, dans les petits journaux. C'était l'âge d'or des publications féminines. Le Petit Courrier (les Dames, le Journal des Demoiselles, la Mode, la Pa7c/iJ surtout, jouissaient d'une grande vogue. H y porta plusieurs nouvelles qu'on y reçut en les lui payant le moins possible, — quand encore on les lui payait.

Pour le reste, sa position ne s'améliora guère. (( Ma chambre est froide l'hiver, écrivait-il à sa (( sa»ur », mais la nuit, j'enveloppe mon cou avec un mouchoir qui a touché le vôtre et je n'ai phis froid. » Louise Lebeau, quelquefois, accompagnait ses lettres d'un envoi d'argent, que Moreau acceptait toujours, ce qu'il lui faut pardonner tant était profonde sa misère, et absolue son ignorance des choses matérielles. De temps en temps il grondait doucement comme ici : « Je

VOUS remercie de votre envoi, il m'apprend à peser davantage mes expressions. Si cela continue, je pourrai tous les ans calculer à quels intérêts j'ai placé mon amour, et peut-être même le verrez-vous se refroidir, car rien entre deux cœurs n'est froid comme l'argent. »

La dépendance où le tenait son nouvel emploi lui devint bientôt intolérable. Un jour, n'en pouvant plus, il s'enfuit comme le loup du bon La Fontaine, abandonnant la maigre pâtée de la pension. Alors il retomba dans l'affreux dénuement de naguère aggravé des souffrances que sa sa santé en ruines lui causait. Il errait dans les rues de la ville, composant une ode à la Faim et couchant, la nuit venue, sous les arbres du bois de Boulogne ou dans quelque bateau de charbon sur la Seine. Une fois, réveillé sur une borne par une patrouille, il se laissa conduire à la Préfecture de Police et y resta, sans se nommer, plusieurs jours, dans la crainte de perdre un asile qu'il ne devait à la charité de personne. Pour cacher sa détresse dont il avait une pudeur infinie, il renonçait à se présenter devant les directeurs de journaux qui l'eussent peut-être recueilli et sans aucun doute secouru.

Puis, un jour, désespérant de la vie, doutant de tout, exédé de lui-même, il se résolut à la mort. C'était en 1832. Pendant les h et 6 juin, il avait cherché vainement une balle sur les barricades. Le choléra, maintenant, dévastait Paris qui ressemblait à une immense nécropole où l'on enter-

rait sans relâche, dans le silence. L'Académie de médecine adressait de rigoureuses prescriptions d'hygiène aux habitants épouvantés, interdisant notamment l'usage des viandes salées dans l'alimentation. Moreau achetait à vil prix ces nourritures prohibées et les consommait avidement, avec l'espoir d'en mourir. Il se roula un jour dans le lit d'un cholérique ; mais la peste le dédaigna. Revint l'hiver. Le malheureux, toujours sans gîte et sans pain, à peine vêtu, tomba malade d'un (( mauvais rhume » qui le conduisit à l'hôpital. On l'y garda deux mois. Là, dans l'immobilité (les jours, une profonde tristesse de luimême le saisit. 11 rêva de revoir Provins, sa (( sœur » et la Youlzie, sa Voulzie enchanteresse qui le berçait autrefois et le consolerait aujourd'hui. C'est pendant ces heures douloureuses <[u'il composa son élégie intitulée : Un souvenir à niôpUaL

Au mois de mars, il se sentit mieux. Ses forces retrouvées, il ne songea plus qu'à partir, et, au premier soleil, s'en fut, secouant la poussière de ses sandales en passant les portes de Paris. Il traversa Provins, courant se réfugier quelques lieues en amont de la ville, dans la ferme de Saint-Martin-Chênnetron où Mme Camille Guérard le reçut et, en peu de jours, par des soins de mère et d'amie, répara le désordre de sa santé.

Fermière, bonne fermière ! Le poète vous a payé royalement votre bon geste d'un malin.

Vous ne songiez point, alors que votre main

s'ouvrait généreusement devant lui sur la route, vous ne songiez point qu'il vous solderait jamais son écot. Plusieurs générations ont acquitté sa dette, d'autres continueront après nous, — car ce passant, bonne fermière qui le croyiez un gueux, était riche. Il était riche de nos admirations et de nos reconnaissances futures, lui qui tombait de fatigue et de faiblesse à votre porte et qui vous fit sourire peut-être de pitié, quand il en repartit chantant :

Amour à la fermière, elle est Si gentille et si douce...

Moreau faisait à Provins la rentrée de Tenfant prodigue. Ses amis lui ouvrirent leurs bras et il retrouva auprès d'eux le calme qu'il avait depuis longtemps perdu. Le théâtre municipal représenta un de ses vaudevilles repoussés par les Parisiens, et ce début découvrit au convalescent tout un riant horizon d'espoirs littéraires.

Mais il restait en lui, accumulé au cours de ses années dernières, un fonds d'amertume et de révolte qu'une action politique pouvait seul lui permettre d'extravaser. L'époque était pleine de rumeurs. De toutes parts il naissait des feuilles satiriques rédigées en prose ou en vers et qui rivalisaient de violence contre le régime, — cha-

cune d'elles pensant emporter ainsi de haute lutte la succession vacante de la Némésis. Moreau, voulant (( doter Provins d'une muse indigène », entreprit, avec Faide de l'imprimeur Lebeau, la création d'un petit journal poétique qu'il intitula le Diogène, C'était assumer là un terrible labeur, auquel son tempérament capricieux ne semblait nullement préparé. La perpétuelle contrainte qu'une publication de cet ordre impose à l'esprit ; l'obligation qui l'accompagne d'une production constante, régulière et presque uniforme, dans, un ensemble de sujets restreints, avec un développement d'avance déterminé, devaient décourager bien vile sa nature indisciplinable. D'autre part, il ne voyait point sans en être irrité son imprimeur fléchir sous les menaces du préfet, et ses amis eux-mêmes, insister auprès de lui pour qu'il abandonnât cette besogne. Enfin, ses visites, fréquentes et ses démonstrations trop vives menaçaient de compromettre « sa sœur ». Un clerc d'avoué, parent du fils Lebeau, le lui déclara en public au cours d'une discussion qui devait finir en un duel ^ L'affaire fit du scandale et obligea provisoirement la famille de Louise à fermer sa porte au poète. Découragé une fois de plus, ce dernier reprit, en automne, tenant son Diogène par la main, la triste route de Paris.

La capitale lui fut encore plus inclémente

1. M. Louis Rogeron a publié dans nn feuilleton de la Feuille de ProvinSy numéro du 26 juillet 1884, le récit détaillé do cet incident.

celle seconde fois que la première, h' Homme Rouge y élail arrivé. Ses rédacleurs batlaient les anlichambres des journaux, sans grand succès, mais diminuanl loulefois les chances de Moreau. Celui-ci tenla un momenl d'assurer la vie de son Diogène, puis, comprenanl qu'il y perdrait plulôt la sienne, le laissa mourir. Et les horribles jours d'anlan recommencèrent. La faim, le froid, î'ennui, Tassaillirent comme au temps passé. Un malin on le poussa devant le préfet de police qui cherchait un poète pour répondre à la satire de Berthaud. Ah I ce Berthaud, justement il le maudissait comme Fauteur responsable de ses misères. Depuis deux ans, il le trouvait en travers de toutes ses démarches ou dans toutes les réponses de ceux qu'il désirait intéresser à son sort. Hégésippe accepta la mission de M. Gisquet et publia €onlre Berthaud, sous la signature de Berlin, la pièce qui a pris place dans Tédition définitive de ses œuvres, sous ce titre : « Une Voix en France. » On la lui paya trois cents francs, qu'il ne jeta point en passant devant le champ du potier, mais qui pesèrenl, du moins, plus lourd et plus longtemps sur son cœur que dans son gousset.

Celle aubaine, si triste qu'elle fût, lui procura pourtant quelque tranquillité. Délivré pour quatre ou cinq mois du souci de sa subsistance, il se remit à la besogne ardemment. « J'ai fait un article en prose pour une revue », écrivait-il peu après à la fermière de Saint-Martin ; « s'il est publié, on me paiera le second. Je vais présenter

le plan d*un vaudeville à Ancelot et celui d'un drame à Dumas. Ce sont trois numéros que je prends à la loterie littéraire ; si aucun d'eux ne sort, il est temps de renoncer au jeu et j'y suis décidé. Avant quinze jours je saurai à quoi m'en tenir. »

Qu'advint-il de ces trois projets ? Le poète ne parvint sans doute jamais à les exécuter; — c'est là du moins ce que son silence ultérieur nous autorise à conclure. Alexandre Dumas ne semblait point avoir reçu sa visite lorsque, bien des années plus tard, il écrivait * :

En 1824 ou 25 j'allai, au moment où je faisais Chris- Une, visiter le cimetière d'Avon, dans lequel est enterré l'amant et la victime de (ihristine. J'étais agenouillé devant une pierre perdue sous l'herbe, cachée dans la mousse, sur laquelle est tracée cette courte inscription : Ci-gît Monaldescki, lorsque M. Jamin, me montrant un jeune homme vôtu de noir qui passait, me dit :

— Tenez, voici un enfant qui sera probablement un grand porte.

— (lonimcnl l'appelez-vous? lui demandai-je.

— llégési[)pe Moreau 2 11 était déjà loin.

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