‹ LES ENFANTS PERDUS DU ROMANTISMEChapitre 42 sur 57 · Les Morts vo7it vite, t. I · texte numérisé non relu

Les Morts vo7it vite, t. I

2. Cette anecdote a probablement pris naissance dans l'imagination si féconde du grand romancier, car, à la date de 1824 ou 1825, Moreau n'avait pas quinze ans et ne songeait nullement encore à s'atTubler du prénom que Dumas lui fait donner ici. C'est en 1830 et en publiant à Paris sa première pièce de vers que le poète, pour la première fois, a joint « Hégésippe » à c Moreau ». En second lieu Moreau n'était à cette époque qu'un enfant comme les autres, — un peu plus malheureux seulement, — et qu'un écolier. Rien en lui ne pouvait justifier le pronostic de M. Jamin.

Je ne l'ai jamais revu.

Le conteur de cette anecdote y ajoutait cette réflexion :

Étrange chose que la destinée I Si je lui eusse parlé [ce jour-là, il eût probablement retenu mon nom ; au jour suprême du malheur, il serait peut-être \enu à moi, et s*il était venu à moi ses beaux vers à la main, eh bien I je le dis hautement, peut-être serait-il mort chez moi, peut-être serait-il mort dans mon lit, mais du moins il ne serait pas mort à l'hôpital.

Ce sont là de louables paroles dont il faut savoir gré sans doute à leur auteur, parce qu'elles procèdent de bons sentiments, mais auxquelles la mort de Moreau enlevait tout de même un peu de leur mérite.

Le pauvre enfant, comme on Fa vu, songeait bien à se rendre chez le romancier, non pas « ses beaux vers à la main », mais, un plan de drame sous son bras. Pourquoi ne le fit-il point? La crainte d'un insuccès ou d'une humiliation l'en dissuada probablement.

Un autre été s'écoula, puis un autre hiver. Il les traversa Dieu sait comme. « Vous me demandez, écrivait-il dans ce temps-là, quels sont mes moyens d'existence ? Ma plume, mon espérance, la mort I » Heureusement les faibles se secourent entre eux. Deux poètes, presque aussi dénués que lui, lui ofl'rirent d'unir leur misère : c'étaient Veyrat et Berthaud, les auteurs honnis deV Homme

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Rouge. Moreau n'avait pas la haine bien vivace et ne possédait d'ailleurs aucun motif de rancune contre ses confrères. Il accepta leurs propositions et, dès lors, partagea leur chambre et leur pain. Trois pauvretés ne font certes pas une fortune, mais les malheurs portés en commun paraissent moins lourds à chaque épaule. L'habit de Moreau l'abandonnait. L'habit de Veyrat, décent encore, alterna désormais entre eux. On s'arrangea pour n'en user qu'à bon escient et fixer d'avance ses sorties, chacun à des heures différentes. C'est ainsi que Moreau put revoir quelques personnes intéressées à lui et présenter à certaines rédactions do journaux des contes et des poèmes qui y furent acceptés. Berthaud, qui n'avait point percé l'anonymat de la pièce écrite contre lui, s'ingénia de son mieux pour servir et distraire Moreau. Il 1(* conduisit au Vaudeville, dont il avait l'entrée, lui fît connaître Etienne Arago, alors directeur de celte salle, le recommanda au Charivari. Moreau venait d'écrire sa pièce ^1 Médor.

(^hioii parvenu, donne-moi ton secret.

Le petit poème, récité dans quelques salons du noble faubourg, y eut une fortune immédiate. On en voulut connaître l'auteur qu'on se passa, comme une amusette, d'une soirée à l'autre, toute une saison. Il en résulta pour lui un peu de bien — matériel et moral aussi. Fort malmené jusque-là par les hommes et les circonstances, il

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vil cLi.s ces faveurs illusoires un revirement de sa fortune et se reprit à espérer :

Je suis heureux, ma sœur, confie-t-il dans une de ses lettres, parce que ma plus grande souffrance était le mépris ([ui me suivait partout et qu'aujourd'hui les éloges seuls m'importunent. Je me sens heureux, parce que plusieurs personnes de beaucoup d'esprit ont répété ce que votre cœur vous avait révélé avant elles : « Ce jeune homme est vraiment poète. » Je suis heureux, parce qu'hier on pouvait jeter mon nom comme un opprobre à la sainte femme qui m'a tant aimé et qu'aujourd'hui, dussé-je mourir de chagrin, elle peut se parer de mon amour et de mes vers.

Une fois de plus :

Il s'endormit, rêvant bonheur et gloire, mais L'une arriva trop tard, l'autre ne vint jamais...

Ses ressources n'en demeuraient pas d'ailleurs moins incertaines. Les petits journauxpayaientmal la publication longtemps attendue d 'œuvres qui, au contraire, lui coûtaient une peine infinie. Quelqu'un luiofPritune nouvelle place de maîtred'études dans une pension du faubourg Saint-Martin. 11 l'accepta, pensant y abriter son hiver, mais en sortit après quelques jours. A la suite de cette tentative, il recommença l'ancienne vie de misère, mangeant quand il put, couchant n'importe où ; revit Berthaud, et, sur ses pas, apprit le chemin du Vaudeville où les beaux yeux de Mlle Fargueil l'attiraient invinciblement, — non qu'il aimât en elle autre chose que l'artiste et qu'il la désirât connaître hors de son rôle, mais parce que sa grâce de

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comédienne le fascinait. La nuit, après la sortie du théâtre, il s'oubliait des heures entières à poursuivre, sans jamais la rejoindre, une ode ensorcelée à la gloire de l'actrice. Sa collaboration avec deux des frères Arago dans Clément Marot à Genève * hii permellait l'entrée gratuite du spectacle, et il en usait fréquemment. L'idole ne connut point cette llamme qui brûlait à ses pieds dans l'ombre.

Ln 11137, Moreau donna quelques leçons dans une maison bourgeoise et reçut, de ses amis de Provins, la promesse qu'ils feraientles frais d'une édition de ses œuvres. Puis des semaines passèrent, emportant cet espoir et laissant à sa place une déception nouvelle. La phtisie le consumait lentement. On l'agréa comme correcteur à l'imprimerie Béthune et Pion, où il acheva de s'épuiser dans un labeur ingrat et pénible. Les premiers mois de l'année suivante, un de ses anciens condisciples intéressé par ses œuvres offrit d'en payer l'impression, mais exigea qu'il en disparût certaines pages à caractère politique. Le cœur serré, Moreau nmtila ses poèmes et en réunit les tronçons sous ce titre un peu effacé, mélancolique et qui trahit une préoccupation secrète de la mort : le Myosolls ^

Les (( Petits vers et petits contes à ma sa*ur > ,

1. Clérnent Marot à (révère, rcprésciité seulement en 1.'!''3<S L'un (les auteurs riait directeur du Vaude\ille.

2. l/aut«'ur obtint la tirnie de l'éditeur Desessart, et son œuvre lui fut payée 100 francs, plus 80 exemplaires non broches du volume.

comme leur auteur les appelait dans sa dédicace, reçurent un accueil sympathique. Berthaud, qui jouissait dans les clubs d'une influence au moins égale à sa misère, se constitua leur parrain, en parla dans le Charivari, les annonça au National où Félix Pyat, incontinent, leur consacra en neuf colonnes de' feuilleton un dithyrambe enthousiaste. D'autres journaux firent chorus, mais Moreau, en écoutant leurs éloges, hochait la tête tristement. Oh I comme tout cela venait tard I La mort, maintenant, était en lui, qu'importaient ces fleurs 1... L'ennui, un ennui terrible, le prit. « Tant. que je suis à ma besogne, disait-il, cela va encore, mais lorsque, ma journée finie, je me trouve dans ma chambre, seul, livré à moi-même, la nuit surtout... Ah 1 c'est intolérable. Aussi, depuis quelque temps, j'ai imaginé de prendre de l'opium pour me faire dormir jusqu'à l'heure où je dois revenir à l'imprimerie. Je suis arrivé à savoir juste la quantité qu'il me faut pour cela, et j'ai besoin de l'augmenter un peu tous les jours pour contrebalancer les effets de l'habitude. Le samedi soir, je triple la dose pour escamoter le dimanche et ne me réveiller que le lundi matin. » Ce régime eut bien vite raison des résistances que sa jeunesse opposait encore à son mal.

Au printemps, il voulut revoir la Voulzie. Le matin de son départ, on lui apporta pour être remis à M. G..., banquier à Provins, un billet de banque de ^ 000 francs. Il faisait une agréable journée, pleine de bourdonnements et de parfums.

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A une lieue du but de son voyage, Moreau quitta la diligence et poursuivit sa route à pied dans la foret, en rêvant. Comme le bois iSltrait joliment la lumière entre ses feuilles neuves 1 11 descendait sur le passant des caresses de soleil qui agitaient le tronc des charmilles, et les merles, du fond des taillis, lui jetaient leurs mêmes chansons d'autrefois. Tout son passé d'enfant revint à sa mémoire ; il lui sembla marcher à travers sa jeunesse ; des images coururent dans son rêve, des mots roulèrent dans sa pensée, et l'ode à Mlle Fargueil, poursuivie en vain tout l'hiver, courut à petits pas devant lui, entre les basses branches. Alors, dans le clair-obscur du sous-bois, le voyageur saisit à la hâte en sa poche un chiffon de papier, le premier venu, mit genou en terre et nota d'une main fiévreuse les pauvres vers si longtemps cherchés.

Le lendemain, quand il présenta le billet de 1 ()()() francs au banquier, Moreau reconnut avec terreur cpi'il y avait griffonné par mégarde l'ode à l'actrice. Il s'excusa de son mieux, s'enquit des conséquences de sa méprise, et le banquier, qui était un brave homme, le rassura :

Soyez sans craiiilc, mon enfant, les beaux vers que vous avez écrits sur ce i)apier qui fait coniinellre aux hommes tant (!(» vilaines actions n'en altèrent nullement la valeur, (i'est m<^me la première fois que la poésie vient se fixer à une place où, depuis le jour que Joseph a été vendu par ses frères, les marchands n'ont inscrit que de prosaïques endos. Pour vous prouver à quel point je suis persuadé de

ce que je dis, je relire ce billet de la circulation et je le place au fond de ma caisse, où il restera comme un talisman i.

Le poète aurait bien voulu conserver la copie de ses vers; mais il ne Tosa confesser et s'en retourna les mains vides. La petite pièce fut ensevelie dans le coffre-fort du banquier et son inspiratrice n'en soupçonna même point l'existence.

Lui, revécut à Provins quelques souvenirs d'enfance, vit ses amis, et rentra, plus courbé, reprendre ses occupations de correcteur. Sa faiblesse augmenta bientôt. Il s'en alla quelques semaines encore à petit pas puis, brusquement, sous l'influence des brumes d'automne, le mal qui l'emportait précipita l'allure, et le 19 décembre 1838, Hégésippe Moreau expirait sous l'anonymat désolé d'un numéro d'hôpital.

Ceux qui, de son vivant, l'avaient repoussé firent grand bruit autour de sa mort. Les journaux convièrent la jeunesse et les clubs à ses funérailles auxquelles on essaya de donner un appareil politique. Quelques amis, dont Sainte- Marie Marcotte ^ et Berthaud, suivirent, en pleurant, son cercueil jusqu'au cimetière Montparnasse. Berthaud dit un adieu ému devant la tombe

1. G. Claudin : Le Monde illustréj du 16 mai 1857, et «1 Feuille de Provins, du 26 mars 1887. M. Claudin a également fait allusion dans ses Mémoires (Calmann-Lévy, éditeurs) aux sentiments secrets de Moreau pour la comédienne du Vaudeville.

2. Condisciple de Moreau, et fils d'un receveur général de Troyes. Mort en 1855.

et la terre referma sa paix éternelle sur le poète qui venait, selon sa propre parole,

De clore au jour ses yeux battus d'un si long vent.

On a dit après la mort de Moreau, qu'il fut l'ouvrier de son malheur. Les mêmes critiques qui, la veille, semblaient encore l'ignorer, lui reprochèrent âprement l'imprévoyance de son esprit, l'indécision de son caractère, la mobilité de son humeur, et le représentèrent comme un de ces talents avortés qui, de Chatterton à Escousse, ont compromis leur destinée u pour la vouloir hâter trop' ».

11 s'en trouva même pour dresser, sous le quasianonymat de deux initiales, un courageux réquisitoire contre la mémoire du poète, de ce malheureux, disait-on, qui passe avec une intelligence cultivée par tous les degrés de la misère et va, pour l'exemple, mourir sur un lit d'hôpitaP. Le journaliste, en propres termes, concluait: et Cette manière de ([uitter la vie est un haut enseignement pour la jeunesse qui pourrait être tentée de marcher sur ses traces. » Arrière 1 les poètes pauvres ! La poésie doit naître millionnaire ou mourir.

Le malheureux enfant ne fut pas sa propre victime, mais bien plutôt celle d'une époque

1. M. Di'ssules-Ré^n's, notamment dans un article publié par la lievue (les I)eux-Mon\des^ le 1"' février 1849.

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