‹ LES ENFANTS PERDUS DU ROMANTISMEChapitre 44 sur 57 · Lettre à M"»" Jeunet, 18 août · texte numérisé non relu

Lettre à M"»" Jeunet, 18 août

IIÉGÉSIPPE MOREAU 155

miercfoîs en face des nécessités de l'existence, il se sentit désarmé ; sa main chercha une protection il talons dans la solitude, et tout de suite il s'affola de ses appels restés sans écho, dans le silence effrayant de Paris. Il ne déserta point la route, mais d'avance écrasé par le sentiment de sa faiblesse, perdit l'espoir du succès. « Je me rappelle, dit encore Sainte-Marie Marcotte, qu'à vingt-huit ans, il m'appelait son frère aîné, moi, plus jeune de beaucoup, et que, s'appuyant sur mon bras, il me priait de le guider comme on guide un aveugle.

Non, non, il n'est pas vrai qu'il préférât maudire les obstacles que de les vaincre I II tenta désespérément de lasser la fortune et ne s'assit au bord de son chemin que pour reposer sa fatigue ou panser ses blessures. Sans mépris pour les taches inférieures, mais impropre à les accomplir, il poursuivit dix fois, vingt fois, l'emploi modeste qui lui eut permis de vivre en même temps sa vie et son rêve. Un jour, il s'offrit à M. Mennechet qui v(»nait de perdre son secrétaire.

— De quels travaux puis-je vous charger ? lui demanda l'écrivain.

— De tous, répondit Moreau transporté, depuis un poème épique jusqu'au balayage de votre cabinet, inclusivement.

Mennechet le prit pour un fou et chercha un anire collaborateur.

II essaya d'intéresser à son talent quelques seigneurs puissants de la littérature. Les uns le

traitèrent en écolier. D'autres ne lui répondirent pas ou se contentèrent, avec Chateaubriand, d'écrire qu'il « avait touché de la langue de feu ». Il n'en était jamais rien autre. Un romancier fort illustre dans ce temps-là, le fameux vicomte d'Arlincourt, auteur de ce Siège de Paris qui assure à son nom une célébrité de ridicule, lui prodigua dans une lettre incroyable de pédantisme les qualifications de poète pour le peuple disant : « Chantez le peuple, aimez le peuple, je n'essayerai pas de convertir à mes opinions sur le peuple un jeune homme né dans son sein, etc.. » lui faisant espérer pour conclusion, que le Vert-Vert, journal des spectacles, consentirait peut-être à insérer quelqu'une de ses œuvres ^

1. Le dédain afifecté des castes littéraires Ta suivi au-delà du tombeau. La Société des Gens de lettres qui ignora Moreau vivant, n'a point participé aux funérailles de Moreau mort. Le Charivari du 21 décembre 1838 ayant publié par erreur cette information :

« La Société des Gens de Lettres, qui n'a connu comme nous le séjour du jeune poète à l'hôpital qu'en recevant la nouvelle de sa mort, s'est empressée d'intervenir pour que les honneurs funèbres fussent dignement rendus à cette noble victime.

« Le premier soin de la Société a été de s'occuper des moyens de garder, pour les plirénologistes et les hommes de l'art, cette tête remarquable et aussi de conserver le plus longtemps possible la dépouille de celui-ci..., etc. »

Sainte-Marie Marcotte rectifia sèchement par ces mots :

« Ce n'est point par la Société des Gens de Lettres que Moreau a été enterr^ Mort ou vivant, la Société des Gens de Lettres n'a rien fait pour Moreau. »

Tout récemment enfin, lorsque l'inauguration du buste de Moreau eut lieu au cimetière Âlontparnasse, plusieurs sociétés littéraires s'y firent représenter, La Société des Gens de Lettres n'y prit aucune part. Nous nous sommes laissé dire par un collectionneur érudit et bien renseigné sur tout ce qui concerne

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11. de Latouche entra un jour chez Béranger lui criant : « J'ai donc enfin trouvé plus grand poète que vousl w II s'agissait, assure-t-on, d'Hégésippe Moreau ; mais Técrivain qui avait rendu Chénier à la France, qui venait de lui donner Balzac et George Sand, en resta pour le petit poète à cette exclamation clandestine. Une autre fois encore, un certain M. de Villebois, désabusé de la politique, lui adressa une épître de quatre cents vers, très flatteuse, puis n'y songea plus. Moreau hochait la tête, et écrivait à sa sœur : « Ces gens-là me laisseront mourir de faim et de chagrin, après (pioi ils diront : Cest dommage! et me feront une réputation pareille à celle de Gilbert. »

On l'a parfois représenté comme un esprit cynicpie et pervers. Or ce cynique dans une heure d'aflreux désespoir se résolut au suicide et s'en confessa en ces termes à l'un de ses amis :

Au niomcnt où je sentis sur ma peau le froid du canon il nie vint une peur alTrcusc. Ce n'est pas la mort qui m'épouvanta, c'est..., vous ne le devineriez pas, c'est l'enfer. Oui, on en rit à distance, mais de près... Voyez pourtant l'orgueil humain ! Je ne voulus pas reculer. 11 est vrai que ce n'est pas i)récisément avec le sang-froid d'un héros que je pressai du doigt la détente de mon pistolet. Il fit long feu, mais diuis le temps, à peine mesurable, qu'il faut pour accomi)lir ce petit geste sui)réme, dans ce demi-quart de

Moreau, que la société prétexta des relations indiquées p^us haut entre le poète et le préfet de police pour motiver son absteniion. (ai serait, nous seinblo-t-il, appliquer une bien grande rigueur à une faute très atténuée par les circonstances et la misère de son autour, et suffisamment expiée depuis lors.

seconde, le croiricz-voiis, un monde de sentiments et de pensées m'envahit. J'embrassai dans une vision, dans un éclair, toute ma vie, mes rêves, mes amours, mes chagrins, mes fautes, la dernière surtout, la plus grave que je commettais à ce moment même, je sentis un grand remords et l'éternité m'apparut. Je ne recommençai pas, allez I Je jetai l'arme loin de moi et me préciinlai à genoux.

Ces gestes et cet aveu procèdent-ils d'un bien grand cynisme et d'une perversion bien profonde?

A la vérité, il manquait autour de Moreau un esprit indulgent et une main généreuse capables de pardonner à ses mouvements d'humeur et de protéger sa faiblesse contre les heurts du destin. Les rares amis qui lui demeuraient fidèles ne pouvaient rien pour lui. La foule des autres affections, dont son histoire paraît jonchée, faillit à ses premiers appels, désolant à chaque fois son cœur, à chaque fois l'emplissant un peu plus de ce doute injurieux qui affligea autour de lui de très réel& dévouements.

A M. Vallery-Radot, qui l'avait trouvé mourant de faim et lui remettait le contenu de sa petite bourse d'étudiant, il jetait tout à coup en manière d'adieu cette question : « Auriez- vous couru après moi si vous aviez prévu que je vous demanderais de l'argent » ?

Sa nature avide de tendresse était bien loin du scepticisme de façade, dont il la masquait par instants. Une tristesse habitait en lui, venue de tant d'infortune, de toutes ses affections trompées, de ses bonheurs mêmes, qu'une horrible fatalité

empoisonnait cramertume; de son amour, cet impossible amour d'une femme épouse et mère, que la destinée semblait avoir ironiquement placée sur son chemin, pour qu'épuisant les sources de la misère humaine, il souffrît par surcroît dans ses félicités.

I)(Tnicronienl, écrivil-il un jour à Louise, une dame hioii connue et bien spirituelle à qui j'avais confié mes peines, ma conseillé de me marier. Elle me désignait môme une persoime qui, disait-elle, me convient sous tous les rapports, et vous ne devineriez jamais quelle est cette personne, (l'i^st vous. Voici le fait. Elle avait voulu savoir à (jui j'adressai « La Sœur du Tasse » et malgré mes réponses évasivos, elle était parvenue à connaître que c'était Mnie Jeunet, de Provins. La personne qui l'avait si bien nlormée avait oublié de lui dire que la Sœur du Tasse était mariée, et je souriais, la larme à l'œil, quand je l'entendais me répéter sérieusement : « Vrai, Monsieiu* Morcau, je crois que cette dame ferait votre bonheur. » N'(^st-ce pas, ma s(ï»ur, que c'est une personne bien bonne et bien spirituelle ?

Morcau fut une des unités les plus douloureuses de cette foule éperdue de passion poétique que le lomantisnie avait fait naître et qu'il laissa mourir. Le malheur de leur temps, l'abandon de leurs chefs, les obligea, disions-nous dans un chapitre précédent, de conquérir entre eux et contre eux leur misérable subsistance. Chacun eut pour ennemi tous les autres, car le succès de celui-là portait la faniine chez ceux-ci. A des degrés divers, tous possédaient quelque talent, et tous, livrés aux mêmes détresses, s'écrasaient aux mêmes portes.

entre-heurtant sans cesse leurs démarches désespérées dans le désert implacable de Paris. Ahl ce Paris, pleurait Moreau :

... Paris, sol plus aride Au malheur suppliant que les rocs de Tauride ; Où Fair manque au génie à son premier essor.

Où les auteurs naissants, cahotés par le sort. Trébuchant à la fin, de secousse en secousse. Sur le bord de la tombe où disparut Escousse, N'ont plus en s' abordant qu'un salut à s'offrir. Le salut monacal : « Frères, il faut mourir. »

Non, ceux-là ne furent point des ambitieux pressés de gloire. La poésie, voilà quelle était leur grande chose. On raconte que Moreau dans le moment de sa pire misère vendit jusqu'à sa chemise pour entrer au théâtre un jour de représentation solennelle. Il vint avec les autres à la première de Chatterton, mais avait dû auparavant, bien qu'on se trouvât en plein hiver, engager son unique gilet au Mont-de-Piété, pour trois francs.

Ah I la jeunesse a bien compris le moraliste de la Gazette, et, d'un pareil trait, nul danger qu'elle renouvelle maintenant le stupide et fatal exemple I . . .

Un coin de bataille romantique. — Petites misères d*homm6 de lettres. — Trialph deyant ses contemporains. ^L'ilricZ.— Une collaboration dramatique. — Lassailly et Balzac. — La Hevue Critique, — Les amours de Gringoire. — Lassailly romancier,- critique et poète. — De>ant les idoles aux pieds d*argile.

C'était à la première d'Hernani. Les hordes romantiques disséminées dans les galeries et le parterre, soutenaient contre un adversaire plus nombreux, mais moins résolu, la bataille maintenant historique. Quelques bousingots sans vergogne, — les « durs à cuire » de l'armée — insinuant dans les groupes suspects leurs barbes arrogantes et leurs gilets provocateurs, portaient l'efiFroi au cœur de l'ennemi. L'un d'eux se distinguait entre tous par son ardeur plus forcenée et sa silhouette d'apocalypse oi!t convergeaient les regards ambiants pendant la durée des entr'actes. Long, maigre, le visage armé comme une proue par une manière d'éperon formidable, celui-là se multipliait tantôt à droite, tantôt à gauche, en

gestes Icrrifianis qui courbaient ses voisins, à quatre pas autour de lui, sous la menace de leurs moulinets.

Quand vint la fin du troisième acte, l'acteur Firniin qui remplissait le rôle d'Hernani, apprenant du vieux Ruy Gomez que Dona Sol venait de partir avec Don Carlos, jeta son cri de rage impuissante :

Vieillard stui3ide I il l'aime I...

Alors, un académicien, M. Parseval Grandmaison, bonhomme à loreille un peu paresseuse et qui, pour ses péchés sans doute, se trouvait assis dans cette zone périlleuse que nous avons dite, crut entendre :

(( Vieil as de pique ! » etc.

Scandalisé, il protesta :

— C'est trop fort !

— Qu'est-ce qui est trop fort. Monsieur ? releva le terrible voisin qui flairait déjà une dispute. Qu'est-ce qui est trop fort I

— Je dis qu'il trop fort d'appeler un vieillard respectable : « vieil as de pique » I

— Monsieur, — hurla derechef le Jeune-France, qui, n'ayant pas non plus entendu la phrase de Firmin, ne s'inquiétait nullement d'en vérifier la lettre, — il en avait le droit. Parfaitement ! Le» cartes étaient inventées... Les cartes remontent à Charles VL Si vous ne savez pas cela. Monsieur l'académicien, je vous l'apprends, moi. Bravo

pour le « vieil as de pique » ! Bravo, Firmin I Bravo, Hugo !... Ah* !...

Ce partisan aveugle et sourd des nouvelles docliines. ce bruyant contempteur de l'ancien Credo litléraire était Lassailly, et par cette scène funambulesque on peut juger du personnage impossible, exubérant, désordonné qu'il vécut. Son cxislence froltée à tous les grands contemporains, est celle d'une famille innombrable née vers la fin de l'Empire et épanouie soudain au soleil (le 1830. 11 fut de ces esprils inquiets, sans cesse eu mouvement, que la furie de singularité particulière à son époque décima, — le plus élevé de tous, peut être, le plus curieux assurément ; et il nous apparaît à cette heure comme une sorte de créature un peu fabuleuse, d'entité un peu fantastique à laquelle eussent collaboré les passions, les caprices, le désintéressement, l'incohérence et l'héroïsme d'une des plus grandes générations littéraires qui aient été dans les siècles. Son histoire a déjà tenté la plume des historiens^. Les gazettes d'an tan sont remplies d'anecdotes sur son compte, mais il restait à réunir dans une étude comme celle que nous entreprenons tous ces souvenirs épars et déjà si lointains.

Charles Lassailly était le fils d'un courtier de

1. I/.incccloto ci-dessus est consiignée tout au long dans les Mémoires d'Al. Dumas.

2. Dans une liste d'ouvrages on préparation publiée sur la couverture d'un vieux volume de Pincebourde nous avons trouvé cette promesse : a Lassailly et les Excentriques de 1830, par J. Clarctie. » Le livre annoncé dans ces termes n'a point paru.

commerce d'Orléans. La France Littéraire de Quérard et la Biographie Générale de Firmin-Didot le font naître en 1812. Il vint au monde exactement le 3 septembre 180G ^ . Sa famille, très pieuse, Féleva dans l'intention d'en faire un serviteur de Dieu. « Je voulais être prêtre selon le vœu de mon père », écrira- t-il plus tard à l'un de ses amis ^. La vocation lui manqua. Il dut se rendre à Paris autour de sa vingtième année ; nous l'y retrouvons vers la fin de 1829. Là, l'originalité de sa silhouette, la bizarrerie de son costume, l'excentricité de son esprit le mirent en vedette rapidement. 11 tombait en pleine épopée. L'atmosphère de fièvre et de bataille qui brûlait la ville l'embrasa dès les premiers jours, et corps et ame perdu dans la mêlée il devait en devenir bientôt un des plus ardents entraîneurs. Au demeurant inofPensif, il eût soumis la France à l'ultimatum bousingot : « l'hémistiche brisé ou la mort ».

Son talent capricieux avait des jours de rare bonheur, mais une sorte de mauvais génie, né de ses folles lectures, et nourri des plus étranges

1. Voici Pacte de sa naissance tel que la mairie d'Orléans nous Ta communiqué :

< Le 3 septembre 1806, Louis-Prosper Lassailly, agent de commerce demeurant à Orléans, rue Royale, n" 16, assisté de Denis- Jean-François Margoullier, marchand de fer âgé de 30 ans, et de Claude-Martial Lusson, agent de commerce âgé de 65 ans, a déclaré que Louise Angélique Margoullier, son épouse, est accouchée à 2 heures du matin d'un enfant mâle auquel il a donné le prénom de Charles. »

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