Comtesse Dash, Mémoires des autres^ tome V, p
Quand la Révolution de Juillet éclata, Lassailly triomphait dans le romantisme inférieur des petits journaux. Nous retrouvons sa trace en de vagues revues parisiennes du commencement de 1830\ A ce moment il lui prit la fantaisie singulère de se débaptiser et il signa : « l'auteur de Trialph ». Qu'était-ce au juste que Trialph ? Poème, tableau ou statue ? on ne savait. Mais évidemment une grande chose. Quelques favorisés, confidents du mystère, prenaient des airs impénétrables de sphinx, lorsqu'on en parlait devant eux, puis, finissaient par dire, en recommandant le plus grand secret, que Lassailly faisait du (( Trialph » le héros d'un roman futur qui laisse rait loin derrière lui toutes les littératures périmées.
En attendant, l'énigmatique écrivain publiait chez Renduel une ode sur la mort du duc de Reisclîtad, étrange et décousue, mi-élégie et mipamphlet, oîi se pressaient en foule les idées les plus disparates ^.
Le poème demeura obstinément dans les casiers
1. La Psyché de janvier 1830, contient une pièce de ver», intitulée « le Regret », signée : Lassailly.
2. Poésie sur la mort du fUs de Èonapartey par M. Lassailly,. in-8 de 15 p. Renduel et Fournier, 1832.
(les éditeurs, ce que voyant, Lassailly se mit en devoir de forcer la gloire et par un matin de mai 1833, les Roueries de TricUph.^n notre contemporain avant son suicide » apparurent aux vitrines des libraires Sylvestre et Beaudoin. Quelques esprits aventureux se risquèrent à entr'ouvrir le volume, puis le refermèrent, sans y avoir rien compris. On en causa comme d'une énigme nouvelle, pas longtemps certes, mais assez pour que le nom de l'auteur fût retenu.
\ussi bien, le Trialph, qui rêvait d'étonner « ses contemporains d'avant son suicide », n'en désirait pas davantage. Il existait alors, même chez quelques hommes raisonnables, un partipris d'extravagance qui nous déconcerte aujourd'hui, mais qui jouissait d'une grande faveur auprès des esprits d'extrême-gauche dans les milieux littéraires. Trancher sur le traditionnel, le connu, ou pour employer un vocable qui résumait tous les termes de l'exécration» a le style bourgeois », — semblait l'unique souci. Certaines unités de ce groupe d'excentriques, de <: paroxystes », pour employer leur jargon, prenaient à tache de pousser toutes choses à l'excès, cl, afin d'éviter le banal, se plongeaient avec délices dans l'absurde. En avant de ces nouveaux (Jribouilles, marchait un riche provincial qui signait ses œuvres : « L'Homme Noir, blanc de visage », désolé sans doute de se nommer Xavier Korneret comme tout le monde. D habitait Beaune en Bourgogne, au sommet d'une vieille tour
gothique d'où il espérait terrifier les imaginations indigènes en jouant du violon chaque nuit jusqu'à Taube. Mais rien n étonne les habitants de cette étrange ville. Si seulement il eût joué du cor ! Le malheureux se désolait de voir que ses concitoyens ne le trouvaient pas, à tout prendre, beaucoup plus cocasse que la moyenne d'entre eux. Ce sont de bien curieux esprits que les gens de Beaune. Demandez plutôt à ceux de Dijon.
Forneret faisait imprimer des romans, des pièces de théâtre ou de vers sur une seule page dont le verso restait inaltérable ment vierge. Son Homme Noir, un drame en cinq actes, fut représenté à ses frais vers 1834 dans la capitale bourguignonne. La veille de la représentation la ville fut envahie de hérauts, d'archers en armes et en costume du plus archaïque moyen âge, et qui se promenèrent tout le jour en agitant d'énormes bannières où flamboyait l'annonce du spectacle. Nul n est prophète en son pays, ni les Beaunois en Dijonnais. Le lendemain VHomme Noir s'effondra sous les sifflets de la Bourgogne.
Un des livres de Forneret, intitulé Pièces de Pièces, contient une nouvelle imprimée comme nous le disions tout à l'heure, sur le seul recto des feuillets, en caractères gigantesques, — et dont le héros se suicide en avalant l'œil de verre de sa maîtresse. Cette histoire-là s'appelle : « Un œil entre deux yeux ». Une autre, un roman, présente des pages entièrement remplies d'un seul mot, ce mot plusieurs fois répété avec des
ponctuations tragiques. Voici la composition exacte de l'une d'elles.
LUI
LUI
LUI
De tels luxes typographiques dépassaient les moyens de notre ami Trialph, mais Tingéniosité n'est-elle pas la fortune des pauvres ! Ayant imagine celle merveille de rajeunir l'épigraphe qui se faisait vieille et monotone, Lassailly imprima sur la couverture de son livre, après le litre et la signature, une série de monosyllabes ainsi disposées :
Ahl
Ëh ! hc !
Hi I hi ! hil
Oh!
Hu 1 hu 1 hu I hu I hu I
Profession de foi par l'auteur
Au bout d'un mois, on le pense bien, l'édition s'abîmait entière en ces arrière-musées de librairies qui sont comme les antichambres de la mort, et V « auteur de Trialph », à la suite de celte aventure, ne put de longtemps obtenir qu'on le prît au sérieux. 11 eut beau se confiner dans la littérature débonnaire, écrire des nouvelles de tout repos, mortifier son esprit à l'étude des plus augustes pro!)lèmes, se poser en sociolo-
gue, en moraliste, en historien, traîner de porte en porte une copie pénitente, — rien n'y fit, et il se demanda quel anatbème pesait sur lui jusqu'à ce qu'un directeur plus brutal lui signifiât que sa signature compromettait les journaux. Le pauvre se le tint pour dit et cessa d'avouer ses œuvres, sauf à de rares exceptions que lui ménagèrent la sympathie de quelques revues sans lecteur ^ Nous savons par Charles Monselet que la Revue des Deux-Mondes publia de lui « plus d'une page contenue et charmante », mais comme elle ne lui permit point de les signer nous sommes bien empêchés de les lui rendre.
Certes, Lassailly souffrait cruellement de cette proscription qui le frappait et dans ses œuvres mutilées et dans sa dignité d'écrivain. Mais que pouvait-il,, faible et seul, contre l'oligarchie qui régissait les lettres ? Editeurs de journaux ou concessionnaires de théâtres, étaient souvent des directeurs d'entreprises littéraires ou d'exploitations dramatiques, aussi durs, aussi exigeants que le plus impitoyable chef de chantiers. Les poètes, les artistes et les comédiens de ce temps-là possédaient le feu sacré, affectant un profond mépris pour les questions d'intérêt. Bien entendu les hommes d'affaires qui ne partageaient pas ce détachement des choses matérielles en usaient
1. Parmi les feuillets arrachés par hasard à l'anonymat nous citerons un récit paru au Livre de Beauté de l'éditeur Louis Janet (Paris, 1834) et qui a pour héroïne Mme de Grignan.
avec eux littéralement comme dans un bois. On vit telle feuille richement achalandée, tel magazine prospère se fournir de nouvelles presque sans bourse délier auprès d'auteurs famâiques ; tel petit théâtre du centre rémunérer ses acteurs avec des salaires variant, selon les mérites de chacun d'eux, entre six et quinze francs par semaine, et telle grande scène comme l'Odéon donner aux siens moins encore puisqu'il y en eut qui y mouraient de tristesse et d'inanition. Il faut reconnaître aussi que tous les hommes d'affaires ne faisaient pas fortune ; on n^en connaissait pourtant pas qui pussent accuser leurs auxiliaires de leur ruine.
Ce temps, nous l'avons dit en un chapitre précédent, était l'âge d'or des gazettes féminines, k la huitième plaie de l'Egypte », affirmaient les écrivains consciencieux. Les bas-bleus inondaient Paris de publications incolores, fades, abêtissantes et malsaines. Il y avait le Petit courrier des Darnes^ la Psyché, le Journal des Demoiselles, le Journal des Jeunes personnes, la Mode et vingt autres. Chacune réunissait de dix à vingt mille lecteurs (ju'elle massacrait d'histoires impossibles. Quiconque y pénétrait devait obéir aux conseils, aux inspira* tions, aux injonctions mêmes, de redoutables Égcries. Vingt ans après, un chroniqueur de talent s'accusait encore d'avoir écrit pour l'une de ces feuilles, les Mémoires dune Boîte à Rouge sous le masque d'une marquise littéraire \ Quelles ridi-
1. Philibert Aadebrand. Voir le Afousgu^totre da 6 joillot 1854.
cules histoires n'y publiait-on point? Et c'était vraiment une pitié que de voir des hommes de talent se courber sous de telles portes basses et le public s'intoxiquer de pareilles sottises.
Lassailly ayant dû passer par les Mémoires de Boites à Rouge, rêvait d'un libre organe qu'une autorité scrupuleuse eût à la fois gardé contre le péril des camaraderies complaisantes et Timbécilité des feuilles analogues, et par lequel lui-même il se fût arraché à son mortel anonymat. C'est ainsiqu'il créa VArieL
Fort répandu partout, Fex-auteur de Trialph possédait de nombreuses relations dans les ateliers de peintres et de graveurs ; il obtint sans peine une vignette pour le titre de son journal, — une vignette, c'est-à-dire l'incomparable talisman qui ouvrait alors toutes les portes, des salons comme des imprimeries. Son premier numéro parut le 2 mars 1836 et notifia aux abonnés éventuels le programme qu'il comptait poursuivre. La déclaration de Lassailly imprimée en tête de FAriel est disposée ingénieusement, sous forme d'un dialogue entre deux personnages de la haute société parisienne, « le comte » et u la baronne ». En voici un extrait :
La Baronne. — Nous sommes une infinité de femmes qui prendrons notre journal sous une protection active et zélée. Cela m'échauffe le cœur de penser que j*ai une pareille propagande à faire pour le culte exclusif de Part, sous toutes les métamorphoses de son infinie poésie.... Comte, vous me rendrez justice tout à l'heure, contre moi-
même ; je ne suis pas une femme Mvole, je ne suis pas une statue sans âme. Oui, j'aime la pensée et ses nobles inspirations. Oui, j'aime le bonheur de sentir par Tintelligence. Le journal que je voudrais lire serait donc un album de vers ou de prose. Tous les livres en un. Les sujets seraient variés. La critique serait décente. Point de complaisances pour les œuvres médiocres. Pourquoi nous voler notre temps, quand on nous envoie ù de maussades réprésentations I Surtout taisez -vous sur ce qui est indigne d'être critiqué. Le silence est la leçon de la critique aux mauvais écrivains. Et puis que les rédacteurs ne s'étouffent pas dans une atmosphère de musc et de flatteries. Personne n'est dupe de cela. Je vous dis là ce qui me passe par la tête, ne Toubliez pas. Répétez-le à vos amis qui voudront créer un journal. Recommandez-leur de nous entretenir de tout ce qui peut nous intéresser, les sermons de l'abbé Lacordaire, les salons du Louvre, les raouts du monde élégant, les meubles de Lesage, les courses au clocher, les drames qui font pleurer, les actrices qui débutent, les poésies qui paraissent... Je m'arrôte, la respiration me manque.
Le Comte, — £h bien I je connais quelques hommes de lettres qui vont établir un petit journal, etc...
Que Ton ne s'y méprenne point, l'Ariel entre les mains Lassailly fut autre chose qu'une amusette pour débutants. Le journaliste improvisé possédait sous des dehors excentriques un fond de précieuse culture et de solide bonne foi. Une conscience absolue surveillait ses moindres écrits, car il n'accomplissait rien légèrement, la frivolité lui semblant une profanation. En littérature, il tenait le vaudeville pour un terme de déchéance et eut certainement exposé les vaudevillistes de la République des lettres à la dérision des jeunes citoyens.
si Paris avait été Sparte. Observant que les maîtres antiques ne sacrifiaient jamais la solennité du langage au comique de certains sujets, il ne parlait de toutes choses qu'avec gravité.
La rédaction de /'>1 ne/ réunissait quelques illustres personnages et des jeunes gens d'avenir. Nous y relevons les signatures d'Alfred de Vigny , Musset, Théophile Gautier, Albéric Second, Alexandre Soumet, Théophile Thoré, Brizeux, Ernest Fouinet, Saint-Valry, Jules de Rességuier, Emile et Antony Deschamps, Hippolyte Lucas, Chaudessaigues, Edouard Turquety, Alexandre Dumas, Roger de Beauvoir, Henri Blaze, Gavarni, Jules de Saint-Félix, Mélanie Valdor, la comtesse Dash, d'autres encore; mais le public ne « mordait » pas, si bien qu'après deux mois d'expérience, Lassailly toucha le fond de sa bourse et la fin de son crédit, et que VAriel mourut devant les coffres de l'imprimeur^.
La courte carrière du journal ne demeura pas stérile néanmoins. Réhabilité par elle dans l'esprit des directeurs de revues, le journaliste sans emploi se remit à papillonner entre les divers magazines plaçant un poème ici, là un conte ; devint un collaborateur très assidu de r Artiste^, écrivit des
1. La Bibliothèque Nationale possède une collection, que nons croyons complète, de VAriel et qui finit après le n° 20, daté du 7 mai 1836.
2. Lassailly devait poursuivre d*une fréquente correspondance le directeur de VArtislCy M. Delaunay, car nous connaissons bien trois exemplaires des Roueries de Trialph, auxquels on a joint soit une lettre de Lassailly à Delaunay, soit une réponse do
nouvelles ou des études d'art et d'histoire pour la Revue de Paris, le Temps et le Messager ; imprima enfin dans le feuilleton du Siècle des revues littéraires qui comptent parmi les meilleures pages de la critique d'alors.
Il en était là, quand un soir, entre chien et loup, au début de 1839, le grand Balzac l'aborda. Leur rencontre se fit au domicile de Trialph, un grenier presque inaccessible, à peine clos d'une porte branlante et sévèrement meublé d'une tête de mort, d'une chaise et d'un lit. Balzac flanqué de deux, laquais porteurs de flambeaux, entra chez Lassailly, s'assit à son chevet (car pour avoir moins froid et économiser le luminaire Lassailly se couchait à la chute du jour ), lui exposa le but de sa visite, puis l'entraîna enfin, ébloui, subjugué, à peine vêtu vers les Jardies. On sait que l'écrivain de la Comédie Humaine, excédé par les besoins d'argent et cherchant le moyen d'en finir par un coup de fortune avec ses embarras financiers, résolut un moment d'aborder le théâtre. Mais les travaux de cliarpenle et le choix des combinaisons dramatiques, — au sujet desquels il manquait d'ailleurs d'expérience, — l'épouvantaient vaguement et il se décida à chercher des collaborateurs avertis, non pas de ces professionnels qui lui eussent imposé leurs idées ou leurs façons de voir.
Delaunay à Lassailly. M. Spœlberch de Lovcnjoul possède parmi sa collection si célèbre de documents romantiques, un autographe de Lassailly où il se plaint à Delaunay qu'on se permit, à VArtiste, de faire des coupures dans le texte de ses articles.
mais de jeunes écrivains qu'il pût lui-même diriger. C'est ainsi que, successivement, il appela auprès de lui Sandeau, Laurent- Jan, Edouard Ourliac, Théophile Gautier, Lassailly.
Le grand homme avait une singulière méthode de travail. Avant que l'œuvre ne fût commencée, il en voyait déjà la fin, courait chez les directeurs, prenait des rendez-vous de lecture, engageait des acteurs, faisait le compte des représentations, évaluait même les bénéfices qu'il distribuait par millions, en esprit, à ses créanciers. L'exécution venait ensuite, mais procédait exactement de la même fièvre et du même désordre. Gautier a raconté les circonstances bizarres dans lesquelles fut écritFau/nVi^ Balzac, un jour, rallia d'un mot pressant quatre de ses auxiliaires et ceux-ci le rejoignirent dans l'un de ces innombrables logis qui lui servaient surtout à dépister le a mufle d'or ». Lorsque Gautier, premier venu, entra, le maître enveloppé de son froc de travail et trépignant d'impatience lui cria :
— Enfin, voilà le Théo ! paresseux, tardigrade, unau, aï, dépêchez-vous donc ; vous devriez être ici depuis une heure. Je lis demain à Harel un grand drame en cinq actes.
— Et vous désirez avoir notre avis, répondit l'auteur des Jeunes-France, en s'installant dans un fauteuil, de l'air d'un homme qui se prépare
1. Articles publiés ^n 1858 par V Artiste et réunis plus tard dans les Portraits Contemporains,
à une audition de plusieurs heures. Mais le maître le détrompa en disant : « Le drame n'est pas fait. »
— Diable, fît Gautier, ahuri. En ce cas, il faut remettre la lecture à six semaines.
— Non, nous allons bâcler le dramorama pour toucher la monnaie. A telle époque j'ai une échéance l)ien chargée.
— D'ici à demain c'est impossible : on n'aurait pas le temps de recopier.
— Voici comment j'ai arrangé la chose. Vous ferez un acte, Ourliac un autre, Laurent-Jan le troisième, de Belloy le quatrième, moi le cinquième et je lirai à midi comme il est convenu. Ln acte de drame n'a pas plus de quatre ou cinq cents lignes : on peut faire cinq cents lignes de dialogue dans sa journée et dans sa nuit.
— Contez moi le sujet, indiquez-moi le plan, dessinez-moi en quelques mots les personnages et je vais me mettre à l'œuvre, implora le pauvre Tliéo.
— Ah î s'il faut vous conter le sujet, cria Balzac impatienté, nous n'aurons jamais fini...
On peut se représenter par là l'enfer où venait d'entrer Lassailly. Les deux écrivains arrêtèrent sur le chemin de Ville-d'Avray où étaient situées les Jardies, les termes de leur engagement réciprocjne. Le maître devait nourrir, loger, chauffer, blaiicliir el éclairer le collaborateur; celui-ci fournir au i)remier à toute heure de la nuit ou du jour, et sur rc([uisiti()n, les idées, plans, conseils
dont rassociation aurait besoin. L'accord accepté de part et d'autre, on causa du drame en chantier. (( Puis », écrit Charles Monselet qui a fait de cette aventure un joli conte plein d'esprit, « M. de Balzac développa avec son abondance coutumière les sujets à traiter, ses projets de revue, ses rêves d'administration pour la Société des gens de lettres, ses traités avec les journaux, ses procès, ses grands voyages, sa doctrine politique, ses inventions industrielles, ses idées sur l'ameublement, sur le costume, sur la démarche, sur l'hygiène, sur les sciences occultes, sur le sentiment religieux, sur les tribunaux et sur les banques de toutes les nations. Quand on arriva aux Jardies, Lassailly avait la tête grosse comme une mosquée. »
Immédiatement Balzac l'initia :
— il ne faut pas vous attendre à vivre cliez moi, lui ditil, d'une existence ordinaire : aux Jardies on ne vit que la nuit, — le jour on dort, excepté moi qui ai des affaires et qui dors peu. Mais vous avez encore de vieilles habitudes; pour ce soir, couchez- vous, je vous ferai réveiller quand il le faudra.
Et Lassailly s'en fut se coucher. Deux heures après un domestique le secoua respectueusement par l'épaule en lui signifiant : « Monsieur vous prie de vous lever. » Il se leva, courut dans le cabinet du maître où l'attendait une énorme main de papier blanc, qu'une vie acharnée d'écrivain lui parut, au premier coup d'œil, impuissante
à remplir tout entière, s'assit enfin et traça les premiers linéaments de cette fameuse Ecole des Ménages qui ne devait jamais être représentée. (^)uand sonnèrent sept heures du matin, Balzac lui enjoignit de regagner sa chambre, et luimême, dispos comme au sortir d'un bon somme, s'en alla gaiement vers Paris.
Le lendemain, on recommença. Le maître se mettait à Touvrage entre une et deux heures du matin, puis, emporté par Tinspiration, transfiguré, surhumain dans Téclat blêmissant des lampes, noircissait fiévreusement des pages et des pages jusqu'au jour.
Lassailly supporta ce régime de fer pendant quelques nuits, mais ensuite la fatigue le terrassa et, la première semaine finissant, il sollicita un congé que Balzac remit à huitaine. Au cours des séances de travail les yeux du collaborateur se l'ermaicnt invinciblement sous le regard étonné du colosse ([ui n'imaginait point une nature aussi misérable. Ce dernier renvoyait alors le pauvre diable vers son lit, puis, la demi-heure suivante, lo refaisait chercher. Lassailly, clopin-clopinant, allait et venait par la maison, traversant vingt fois les mêmes salles sombres et désertes, la le te vide penchant sur l'épaule, les yeux noyés d'ombre, éperdu de sommeil, tout son grand e()rf)s demandant grâce. Le café qui formait la base de la nourriture nocturne aux Jardies rongeait ses entrailles délabrées par les privations antérieures. Enfin la seconde semaine s'écoula,
mais la besogne n'étant pas achevée, Balzac verrouilla la porte et les plumes recommencèrent de grincer pour la rémission des crimes du Trialph.
La nuit suivante, écrit Monselet, par un beau clair de lune, un homme pîile et décharné comme un spectre, les vêtements en désordre, sans chapeau, escaladait le mur du jardin avec tous les signes du plus vif effroi et de la plus grande précaution. C'était Lassailly qui s*enfuyait des Jardics... »
Peu de temps après Léon Gozlan Tayant rencontré à travers Paris lui demanda :
— Eh ! bien, les Jardies ?...
— Oh I les Jardies, je les ai abandonnées, dit-il en levant les bras, je les ai quittées pour toujours.
— Mais vous y étiez fort bien pourtant ?
— Admirablement bien, quel séjour I quel paysage 1 Quelle existence I Rôti tous les jours, légumes deux fois par jour, dessert à profusion, et quel café I
— D'où vient alors que vous avez déserté les Jardies ?
— D'où vient, demandez -vous. Mais qui donc aurait pu y rester ! Se lever six fois, quelquefois huit fois par nuit. Huit fois I Et ce n'est pas tout. Inventer, le pistolet sous la gorge, le sujet d'un drame qui fasse courir tout Paris. Les forces humaines ne vont pas jusque-là ; lesmiennes déjà éprouvées par tant de vicissitudes étaient à bout. De ma vie je ne remettrai les pieds aux Jardies i.
A-t-il collaboré à V Ecole des Ménages? Gozlan le conteste et Gérard de Nerval, dans un feuilleton de la Presse paru en 1850, l'affirme. La question