LE CAMÉLIA
Cliaque fleur dit un mot du livre de nature, La rose est à l'amour et fôte la beauté, La violette exhale une âme aimante et pure Et le lys resplendit de sa simplicité.
Maïs le camélia, monstre de la culture, Rose sans ambroisie et lys sans majesté, Semble s'épanouir aux saisons de froidure Pour les ennuis coquets de la virginité.
Cependant aux rebords des loges de théâtre J'aime à voir, évasant leurs pétales d*albâtre, Couronne de pudeur, de blancs camélias
Parmi les cheveux noirs des belles jeunes femmes Qui savent inspirer un amour pur aux âmes. Comme les marbres grecs du sculpteur Phidias.
Ces vers médiocres sont pourtant tout ce qui restera de Lassailly, grâce à leur anonyme présence dans une œuvre immortelle qui les préservera de mourir.
Revenons à leur ouvrier. Après sa fuite de chez Balzac il fut, l'espace de quelques jours, secrétaire de Villemain puis erra de nouveau sur le pavé parisien. A la fin de 1839 un peu d'argent lui tomba je ne sais d'où, trois ou quatre billets de cent francs, qu'il jeta dans une entreprise du
genre de VAriel, Celle fois-ci, résolu à ne compter sur personne, lise mit en mesure d'alimenter seul ol chaque mois, huit grandes pages promises à ses souscripteurs. Le nouveau journal devait être un organe de critique vraiment universelle, étudiant à la fois les idées, la littérature, le théâtre, les arts, la politique et les mœurs. Il y avait certes encore un peu de Balzac là-dedans ; mais on y retrouvait surtout la double préoccu- I)ati()n des Grecs et des Allemands, — les maîtres (le son enfance et les bourreaux de son âge mur. l/influence de Richter, qui lui jouait d'assez mauvais tours, n'apparaissait, heureusement, que par intermittence; mais celle d'Aristophane trônait à demeure sur son esprit. Par une attention déférente envers celui-ci, Lassailly voulut appeler son journal Revue Aristophanique, puis, au dernier moment, ce titre fut abandonné pour celui do Revue (Critique, Il ^ en eut quatre numéros; le piemier porte la date de janvier 1840, le second celle de février, les deux autres sont datés du mois de mars, par suite probablement d'une erreur d'impression dans le tirage du quatrième. Après ce nouvel essai d'un état qui ne semblait décidément point lui convenir, les mains et la bourse bien nettes, Lassailly pour la seconde fois, licencia ses lecteurs.
La Revue Critique, ainsi que nous le verrons tout à riieure, couronne aimablement son œuvre. Au lendemain de sa disparition le poète revint à iEnlvAcle, à V Artiste, à la Revue de Paris, puis
un jour, tout à coup, nul n en entendit plus parler. Quelques amis, entre eux, proposèrent de le réclamer par la voix des journaux, mais il tenait si peu de place dans leur vie et leur affection qu'au bout d'une autre semaine tous l'avaient oublie.
Infortune Gringoire I II trébuchait depuis si longtemps dans les durs chemins de la Bohème, sa pauvre tête battant les murs, qu'à la fin l'esprit s'en alla par les fêlures de sa cervelle. Un jour, des voisins le virent passer avec une expression de visage singulière et l'entendirent, — lui d'ordinaire discret — se répandre en propos tellement inattendus, qu'ils avertirent sa sœur, logée non loin delà. Mais, complètement dénuée de ressources elle-même, la malheureuse fût probablement morte de faim à son chevet, sans la chanté silencieuse de deux grands hommes au grand cœur.
Alfred de Vigny dont le souvenir est pieusement mêlé à toutes les infortunes littéraires de son temps vint, en apprenant la nouvelle, apporter un peu d'argent qui, hélas I suffit à peine pour payer les petites dettes de Lassailly. Le cœur serré, l'homme éloquent qui, tant de fois, avait plaidé en vain la même cause, essaya encore d'éveiller la sollicitude du pouvoir : un ministre parcimonieux envoya des secours ridicules. Alors, Vigny s'en fut trouver Lamartine, lui dit la pitié de ce naufrage, et
le poète des Méditations quêta lui-même en pleine chambre des Députés, pour le frère inférieur qui venait d'égarer sa raison à courir après les chimères.
Le geste de Lamartine produisit 455 francs * qui servirent à placer le malade dans la fameuse maison de santé du docteur Blanche, si connue des gens de lettres, et où Gérard de Nerval lui aussi devait passer un jour. Mais comment Lassailly vint-il échouer en ce havre? Quelles routes fatales et douloureuses Ty avaient donc conduit.^ C est toute une lamentable histoire à vous conter.
Cette pauvre créature étrangement lotie, portait un roman dans son cœur; son cœur chaste et tranquille de bénédictin, qui devait se consumer à la première flambée d'amour. Un matin, — il avait trente ans, — Tétincelle sacrée y tomba, et Lassailly, comme le héros de M. Rostand, très laid, choisit la plus belle, très gueux:, la plus opulente. Ce fut en 1836 dans le voisinage du bois de Boulogne qu'il rencontra son rôve emporté par deux chevaux rapides, comme une déesse sur un nuage, parmi les poussières de l'avenue. Immobile, un cri spontané d'admiration aux lèvres, il regarda s'enfuir l'apparition qui lui jeta, — du moins il le crut, — un sourire au passage. Il n'en fallait pas tant pour incendier Gringoire. De huit jours il ne parla plus, ni ne vit personne; vivant seul avec sa vision