Vigny, Journal d'un poète
et ladorant tout bas dans le silence de sa pensée. Il cessa de manger et de dormir, maigrit encore, pâlit, puis n'en pouvant plus, un matin se posta an sommet des Champs-Elysées, épiant les équipages à leur retour du Bois. La nuit tombée, il s'en alla pour revenir le lendemain, moitié confiant et moitié désolé, tremblant de ne plus revoir la magnifique princesse d'amour. Un après-midi sa constance reçut enfin son salaire. La belle Dame aux chevaux rapides apparut et, le reconnaissant, pencha son visage vers celui d'une personne assise auprès d'elle et qui semblait être sa mère, lui désignant tout bas Lassailly. Pauvre amoureux I sa triste mine suggéra une moue méprisante aux lèvres de la plus âgée des promeneuses, mais lui, sans en rien voir, l'esprit tout chaviré et se dissimulant de son mieux, courait déjà éperdument sur la chaussée, bousculant les passants qui le prenaient pour un fou, risquant vingt fois d'être écrasé et ne perdant pas des yeux l'attelage qui à cinquante pas emportait à la fois son âme et sa raison. Ruisselant de sueur, à bout d'haleine, il arriva devant un hôtel où la princesse disparut non sans manifester par un léger haut-le-corps sa surprise et peut-être son mécontentement de le voir là. — 11 pressentit qu'il venait de se perdre dans le jugement de celle qu'il aimait; mais il l'aimait sans espoir et son mouvement ridicule lui permettait le seul bonheur qu'il put rêver en ce monde, celui de la contempler parfois dans une muette adoration.
Pendant les jours qui suivirent, il employa son temps à chercher le nom de l'inconnue, à se renseigner sur ses habitudes, si bien qu'au bout d'une semaine, il sut l'heure de ses sorties et presque l'emploi de ses journées. Elle appartenait à la plus au tlien tique noblesse du faubourg, était comtesse de Magnencourt et fille du comte de Tracy , gendre de Lafayelte^.
De ce moment Lassailly vécut une existence incroyable, attendant des journées entières que la comtesse sortît, la contemplant de loin quand sa voilure passait, puis s'en retournant heureux de l'avoir entrevue. Si d'aventure, elle s'éloignait à pied, il s'oiïaçait discrètement, se gardant alors comme d'un crime de faire quatre pas derrière elle. Très communicatif avec ses familiers, il contait volontiers les monotones péripéties de cette étrange histoire, mais se défendit jusqu'à la fin de prononcer le nom de l'inconnue par pudeur et par crainte de la compromettre.
Les soirs où elle devait se rendre à l'Opéra, il épiait sa venue, dissimulé dans l'ombre, auprès d'un pilier, et, s'il avait placé un peu de copie dans le jour, jetait d'un geste furtif une offrande de fleurs sous ses pas. Il lui arriva ainsi de dépenser toute une fortune — trois écus qui représentaient son pain d'une semaine — à l'achat d'un bouquet de violettes, d'un petit bouquet bientôt profané par le pied des passants.