Comtesse Dascb, Mémoires de» autres
C'était 1 époque de rAriel. Lassailly pul-il concilier ses devoirs de journaliste avec ses obligations d'amoureux? Nous ne savons; mais peutêtre négligea-t-il quelquefois les premiers, dans le désordre de ses esprits et les tourmentes de son cœur. Il insérait dans son journal des allusions brûlantes à la passion qui le dévorait :
nélas I presque à toute heure Je suis rongé d'ennuis, Souvent je crie et pleure, Ilélas î durant des nuils.
Uélas î les jeunes femmes Ne m'ont jamais aimé.
Ilélas ! le feu des âmes, L'amour m'a consumé...
Ces vers et bien d'autres étaient imprimés dans rAriel le plus souA-ent sans titre et quelquefois sans signature. La comtesse, par les soins de l'auteur, trouvait ainsi dans sa gazette toute une correspondance amoureuse. Nul doute qu'elle y prît de riutéret, mais le commun des lecteurs, ceux du moins, — il y en avait bien quelquesuns, — qui ne possédaient pas la clef de ces énigmes, devaient se faire, à la longue, une singulière idée de leur journal.
Quand vint l'été Mme de Magnencourt quitta Paris. Le comte possédait dans le voisinage une villa qu'ils habitaient la belle saison, et chaque jour, tout le temps de cette villégiature, l'amoureux accomplit k pied un voyage de deux ou
trois lieues pour en approcher quelques heures. Il rôdait tristement autour de la maison, employant des ruses de peau-rouge afin que les domestiques, la mère ou le mari ne le vissent pas. VAriel n'existait plus, mais il imagina un moyen de correspondre avec la châtelaine. Un vieil orme précisément se mourait au fond du jardin, en face des fenêtres de la comtesse. Enjambant la haie, Lassailly plaça un premier billet dans le tronc creux de cet arbre, ainsi promu à la dignité de poste aux lettres, puis, usa de miUe stratagèmes pour indiquer sa cachette à celle-là seule dont il voulait qu'elle fût connue. Un matin, son billet (le la veille ayant disparu, il revint chez lui plein de soleil. Les jours suivants ses lettres se trouvèrent toutes enlevées. Alors, se montrant audacieux, il implora un souvenir, une chose quelconque, un rien qui lui montrât qu'on ne s'ofTensait point de son amour. Le lendemain la cachette contenait une belle pensée fraîche cueillie, sur le velours de laquelle tremblait encore une goutte de rosée que l'amoureux préféra prendre pour une larme ; et il regagna Paris en dansant, baisant la fleur à pleines lèvres, impatient de conter sa joie à ses amis.
Hélas I nos joies sont courtes et celle du pauvre Lassailly ne devait avoir nul lendemain. Quand, le matin suivant, il porta au tronc solitaire sa lettre accoutumée, toute pleine de son ivresse et de sa reconnaissance, la maison était close, et la tourterelle envolée. Déconfit, le pauvre amoulreux
fut reprendre son ancien poste, et ses factions, devant Thôtel, à Paris ; mais, comme il y arrivait, courant, une lourde voiture, chargée de malles, et qui faillit Técraser, s'en éloignait au grand trot. La mère maussade et le mari indifférent accompagnaient Mme de Magnencourt dans un long et lointain voyage.
L'âme déchirée, Lassailly marcha quelque temps les yeux et l'esprit perdus dans un rêve, revenant cent fois le jour autour de la maison désertée, traînant un corps lamentable et vide de pensées où sans doute, il s'était rompu une chose mystérieuse et profonde. Trois années passèrent, trois années qu'il parcourut écrivant d'ici, de là, pour vivre et pour oublier. Des incohérences traversèrent plus fréquemment son esprit, et parfois son cœur trahi par sa plume, dut désavouer l'article de la veille. Sa santé, dont il ne prit plus aucun soin, se ruina jusqu'au jour où quelques voisins alarmés, appelèrent sa sœur auprès de lui.
Dans la maison du docteur Blanche, la raison lui revint peu à peu, en même temps qu'une ardeur mystique ressuscitait son âme aux pieuses pratiques de son enfance. Ses journées s'écoulèrent dans la lecture des livres saints, ses nuits dans leur méditation.
Au commencement de ce retour il écrivit à Jules Janin une longue lettre où il se plaignait qu'on le gardât de force enfermé, à cause du prix de sa pension qui excitait, prétendait-il, la convoitise du docteur. 11 venait d'adresser des vers
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à la reine et à Mme Adélaïde, leur révélant à toutes deux sa situation, mais en vain. Lamartine, Lamartine lui-même, auparavant si pitoyable, n'avait pas répondu à ses dernières instances. Cependant la maison de santé ne renfermait que des fous « qui chantaient toute la nuit et Tempêcliaient de dormir ».
Je passe mes nuits, ajoutait-il, à dire mon chapelet pour les deux princesses protestantes. J'ai fait des vers contre (Clarisse Ilarlowc, toujours au point de vue du catholicisme. J'emploie toutes mes journées à lire une grande Bible... Je n'ai rien à me reprocher contre le roi Dt cependant je crois qu'il veut ni'annihiler *.
Une autre lettre écrite à llippolyte Lucas renferme ces lignes plus calmes :
Je vais à la bibliothèque Sainte-Geneviève trois heurcg de la journée sans avoir le droit d'aller autre part et je n'ai jamais fait de ma vie un mensonge en parole ou en action.
Depuis six mois je fais mes prières matin et soir, je dis i'anf^clus trois fois dans la journée, et je lis dans la Bible tous les jours jusqu'à onze heures, le rituel des nombreux saiuls de toute la chrétienté. Une telle lecture fidèlement continuée depuis six mois prouve- t-elle que la grâce de Dieu a descendu sur moi ?
Je voulais être prêtre selon le vœu de mon père et l'éducation religieuse qu'il m'a donnée, mais tout en vivant
1. Nous détachons ce fragment de lettre inédite d'un catalo^e do librairie. L*ori^nal est joint à rua des exemplaires existant des Roueries de Trialph.
en chrétien, je crois devoir rentrer dans le monde afin de mieux servir le Seigneur ".
Toutefois SCS forces, précaires avant le naufrage (le sa raison, se trouvaient grandement affaiblies et au milieu de l'été de 1843 leur épuisement s'accéléra. Un ami, le dernier qu'il eut, le seul qui connût bien son secret douloureux, fut trouver un matin le comte de Magnencourt et lui ayant appris le naïf épisode que nous venons de conter, le supplia de permettre que sa femme adoucit les dernières heures du mourant. Le gentilhomme se leva, consulta la comtesse, et tint à la conduire lui-même jusqu'à la porte de Lassailly, où il s'efl'aça discrètement. Le pauvre malade, préparé doucement à cette visite, avait ordonné que l'on mît des fleurs sur tous les meubles de sa chambre, (ju'on en tapissât tous les murs, de manière que tous les objets présents aux regards de l'aimée lui chantassent une stance de son immense amour.
Quand la comtesse entra, il la regarda venir à lui les mains jointes et les yeux à demi-fermés comme [)()ur retenir une vision prête à s'évanouir. Elle s'approcha de sou chevet, s'assit et lui parla tendrement ainsi qu'à un enfant qui souffre, puis, avant de partir, lui donna sa main à baiser.
Il s'éteignit la nuit suivante, l'ivresse de son extase dans les yeux ^
1. H. Lucas {Portraits et souvenirs littéraires) date cette lettre du mois de janvier 1840, ce qui est visiblement une erreur, attendu qu'à cette époque Lassailly publiait la Revue critique.
2. Les archives de la Seine renferment un acte portant que t le
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L'œuvre de Lassailly est la chose la plus inégale qu'on puisse imaginer. Rien de la vulgarité n'gulière du petit journalisme. Ou plus haut, ou plus bas, — et cela simplifie singulièrement notre examen. Quelques-unes de ses très bonnes pages semblent remplies d'éclairs, mais cependant n'irradient pas, comme si un manteau de cendre y tombait. Charles Monselet l'a définie exactement, (lisant d'un de ses poèmes qu'il est « écrit avec du feu sombre » . Beaucoup de lueurs dont le total ne fait pas un foyer. Des rayons qui ne se cherchent point, qui ne fusionnent presque jamais, dont chacun meurt solitaire faute d'atteindre les autres et de former avec eux un faisceau de lumières au-dessus de l'œuvre.
Les Roueries de Trialph semblent, à première vue, ne mériter nulle attention, mais nous demandons néanmoins à nous y arrêter parce que ce roman résume le plus graijid nombre des romans contemporains, qu'il en constitue le prototype et que la personnalité de LassaiUy s'y est manifestée dans ses plus étranges attitudes.
Certes, il défie toute analyse. Nous devons
Dommé Lassailly Charles, homme de lettres, célibataire, né à Orléans (Loiret) est décédé à Paris, rue NeaTe-Sainte-OeneviéYe, le 14 juillet 1843, à Vâgede 36 ans, dix mois.
renoncer à en extraire l'essence par les procédés ordinaires ; aussi tenlerons-nous seulement de le décrire.
L'auteur paraît vouloir — à l'aide d'une autobiographie déguisée, et romantisée — peindre le « gâchis » de son époque. 11 le déclare du moins au commencement de sa préface. Car les Roueries ont une préface. « Ce sont mes mémoires, dit-il, que je signe. J'ai nom Trialph. Point de généalogie. Je sais seulement que Trialph vient de Trieilph. Cette expression dans la langue danoise signifie gâchis. » Et il se précipite, ses pinceaux â la main, brossant de droite et de gauche, dédaignant tous les artifices de composition, exagérant le désordre du tableau pour en forcer l'expression, mêlant les couleurs, et les faisant finalement ruisseler au petit bonheur sur la toile.
(( Où allons-nous? » interroge-t-il.
Et lui-même répond :
— Je vais à la mort... En attendant je m'amuse à faire un livre dont mon suicide sera le dénouement.
— Sur votre parole, mon cher désespoir, vous aurez le courage de jouer cette facétie de drame-là.
— Oui.
— Diable I L'ouvrage se vendra (?)... Avez-vous des dettes ?
— J'en ai.
La préface est une réduction fidèle du roman. Pareille incohérence et même désordre en rac-
courci. Tous les hommes y passent et toutes les idées. Rabelais, Napoléon, la poésie, la politique et la philosophie ; ici, une paraphrase savante de TEcclésiaste ; là, une digression sur le clair de lune ; des remontrances au pouvoir partout ; des reproches à Tordre social et à l'esprit humain qui lui semble manquer de sagesse et de docilité : « En France, quel citoyen échelonnera humblement sa capacité à me cirer mes bottes de poète crotté ? » Car Lassailly-Trialph peut
s'aiïîcher républicain, il ne permettrait pas que Ton touchât aux hiérarchies nécessaires. Pour le reste, il ne se targue point de desseins profonds. Un plan déterminé, une idée préconçue, une méthode ? fi donc 1 « Ce que j'écrirai ici je rignore. Je veux simplement esquisser (juelques vérités sur le citoyen cœur-humain. »
Nous avons Trialph peint par lui-même :
« Je n*aime pas les femmes coquettes, mais je ne puis rien aimer, dit-il. Seulement je les adore. Il ne faut sous aucun prétexte aimer une femme, mais on peut les idolâtrer toutes, et môme cette impertinence-là est de rigueur pour savoir vivre... »
Et plus loin :
« J'imposai silence aux criailleriesdema conscience. Je ne liais pas de temps en temps quelques remords. »
Le cynique a des fantaisies indécentes à la manière de son temps :
Ayant acheté une tète de mort non lavée à la chaux mais jaune encore d'une espèce de rouille humaine, je trouvais d'abord que ce spectacle valait la peine d'être contemplé pendant des heures entières en rimassant, en me toilettant, en folâtrant. Cependant comme je me lassais enfin de cette monotonie de sensations philosophiques, une idée me vint d'embellir la chose, et je ne trouvai rien de mieux que de I)lacer dans chaque creux de l'orbite vide des yeux une montre d'un curé de campagne autrefois mon bienfaiteur, pour le côté droit, et un charmant petit thermomètre pour le côté gauche. Ce meuble étant ainsi enjolivé je savais très convenablement l'heure et les révolutions de la température ; mais mon imagination, capricieuse Titania, fée à la baguette magique, alla plus loin. A la place d'une oreille, en guise de cornes, je mis des cigarettes que j'adore de passion, et en regard ( touchant contraste I ) des fleurs toujours fraîches, que je guettais à voir éclore. Enfin la charpente osseuse du nez me servit commodément à suspendre mes bagues d'or, et le camée d'un bracelet que j'avais volé à une fougueuse italienne qui s'est mise depuis à chanter, la misérable créature I pieds nus sur les boulevards...
Suivons-le dans un bal mondain où il manœuvre pour se faire aimer de Nanine, w une enfant toute prête à éclore w qu'il encourage, puis désespère avec la dernière cruauté. Trialph déclare son amour*: « Mademoiselle, je vous aime autant que la chère République I » Ce qui ravit la tendre enfant, cependant que lui, Trialph, pirouette déjà vers une comtesse un peu mûre et qui « ne s'était encore laissé manquer qu'une seule fois par un beau chanteur de l'Opéra-Comique ». Il embrase la comtesse, et là-bas, dans son coin, Nanine brûle de jalousie, à l'écart.
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Trialph a un ami, Ernest Yaslin, en compagnie duquel il lui arriva « de sabler le Champagne dans une fête brillante en l'honneur d\in peuple qui mourait pour la liberté ». Dans ces sortes de fêtes (( où les convives buvaient d'une manière édifiante de patriotisme », Ernest et lui « se comportaient de façon à mériter galamment l'estime de leurs concitoyens et la reconnaissance de ces Polonais qui se battaient jour et nuit, épuisés de fatigue, de faim et de soif, sous une grêle de balles, au milieu des cadavres de leurs frères »• Ernest emprunte de l'or à Trialph et lui vole Nanine.
Alors l'amant infidèle, furieux de se voir éconduit, saute à cheval, et tient ce discoiu*s :
Cours, mon cheval, cours... éloigne-toi... sois fougueux ! que rien ne t'arrête I... va loin I... va toiijoursl... Ma vengeance aussi est impatiente du frein I... n'es-tu pas ma vengeance?... Je t'aime, ô mon cheval 1... Les élans de ton galop rapide répondent aux battements pressés de mon cœur, et nous bondissons ensemble, toi, ma vengeance et iiioil Cours, mon cheval, cours plus vite encore... — Le vent hérisse ta longue crinière comme le soufQe inconnu <iui passe sur ma haine échevelée... Ta bouche est dure au mors et mon âme s'est déchahiéeàlalùreurl... Que rien ne t'arrête I... va loin I va toujours!... tu es un bon cheval 1... Tu foules le gazon, tu écrases les fleurs, tu franchis l'espace!... Ma vengeance aussi trépignera d'aise sur d'impuissants souvenirs ! Tes naseaux friment comme un volcan demi-éteint ; et ma colère ne dort d^à plus sous la cendre ; elle bouillonne, ma colère !... Cours^ mon cheval, cours, vole,... soulève des tourbillons de poussière,... devance le
vent,... jetons-nous dans les airs!... Je t'aimerais plus, ô mon cheval, si tu suivais les oiseaux, si tu avais les ailes du vautour... Je vous aime, ô mon cheval, ô ma vengeance!...
Le monologue achevé, Trialph se rend chez la comtesse, y accumule en moins d'une heure les plus incroyables folies, s'y répand en violences contre le clair de lune, les lellrcs, la politique ; entretient Mme de Liadères — ai-je dit qu'elle se nommait ainsi ? — de l'Italie, du bois de Boulogne, du mime des funambules, des nymphes de rOpéra et des malheurs de la Pologne.
Il ponctue ses déclarations d'un « éclat de rire convulsif » expliquant à la comtesse qui en demande la raison : « Je ris, de ne pas me voir pendu ou brûlé vif. Un matin que je rencontrerai la signora Société dans les rues de Paris, je veux en passant lui jeter au nez cette prédiction qu'elle mourra l'année prochaine, s'il éclot par hasard en France trente faquins de bouffons comme moi? » Puis soudain la scène se transforme, atteignant aux limites extrêmes du burlesque, et nous ne croyons pas que les plus folles imaginations romantiques aient conçu quelque chose d'aussi extravagant. Voici que Mme de Liadères confesse de l'amour à son étrange visiteur. Aussitôt celui-ci devient insolent, furieux, grossier ; il accable la comtesse de paroles méprisantes et de brutalités, l'écrase d'injures, enfin lui dit : « A propos. Madame, vous êtes adultère » , ou encore : « Madame la comtesse, je trouverais plaisant de baiser, avec votre
autorisation, la main loyale que vous avez donnée autrefois à Monsieur le comte en répondant au pied de l'autel: «Oui, je jure de rester fidèle pour la (( vie à M. de Liadères. » Et sur ce, le Trialph écume, trépigne, laboure sa poitrine de coups d'ongles, en même temps que « l'épouse adultère », ainsi qu'une lionne en fureur, bondit comme pour le déchirer de ses doigts, le dévorer de toutes ses dents. )) 11 ajoute : « Immobile et muetje la glaçai d'un sourire infernal. Je devais être horriblement beau, à me sentir ainsi cette puissance de Méphistopliélès qui s'est fait démon àjorce de génie. » Ne trouvez-vous point cela tout à fait délicieux ? Mais abrégeons ; survient le comte de Liadères, un blanc vieillard, ce vieillard de tous les romans de ré|)()que, fatal et solennel comme l'image du destin. L'époux a tout compris. Il se battra contre Trialph inexorablement, sans témoins, que dis-jc? sans autre témoin que l'épouse infidèle. Kt un matin les adversaires croisent l'épée devant la comtesse évanouie. Qu'adviendra-t-il du pauvre mari outragé? Trialph réduit son fer en miettes, mais dédaigne de ])rendre sa vie, et s'en va. Atlcndoz î rien n'est iini; tout recommence, car >oici Nanino au milieu de celte foule qui barre le cliemiii. On escompte pour la matinée une exécution capitale et le public avide d'émotions se presse, longtemps aA*anl l'heure, dans le voisinage (lu lieu de su])plice. L'amant évincé s'arrête, appro( lie, enfin apercevant Ernest, « l'évenlre de ses regards jaloux » tout en rejoignant la jeune
fille avec laquelle il renoue les entretiens d'autrefois > Malheur et damnation 1 au moment où il se retrouve amoureux de Nanine, Ernest lui apprend leur mariage. Un désir de meurtre s'empare irrésistiblement de son cerveau ; sa main saisit un cachet de morphine qui passait par là et qui, répandu dans un verre d*eau, constitue un breuvage mortel à l'intention de l'ami abhorré. Mais tout à coup Trialph se ravise et avale la préparation destinée à Ernest. C'en est fait. Encore vingtquatre heures et Trialph aura cessé de vivre. 11 s'agit d'employer ce délai suprême, à se venger d'Ernest, le fiancé de Nanine, qui est aussi Tamant delà comtesse, — cet ami a toutes les fortunes. Or voici que par l'intermédiaire d'un journal, Trialph — dont l'empoisonnement mal calculé n'a point réussi, — entre en relations pendant le bal masqué de l'Opéra, avec le comte de Liadères qui lui propose, sans le reconnaître, d'assassiner maintenant l'épouse adultère. 11 accepte, et commence par expédier son ami Vaslin qu'il tue sous le balcon de la comtesse, au pied de l'échelle de soie auxiliaire de leur commune trahison. Après quoi il gravit l'échelle, pénètre chez Mme de Liadères et, traînant celle-ci vers la fenêtre, lui dit : « Ce qui est là en bas, ce qui est à terre, ce qui ne remue pas, c'est le cadavre d'Ernest Vaslin 1 » L'époux inexorable est entré. La comtesse ne perd pas son temps à implorer une grâce assez problématique; résolument elle se tire au cœur un coup de pistolet, — ce qu'ayant froidement constaté
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son mari met le feu aux tentures de l'alcôve et se précipite dans le bûcher de sa propre vengeance. Ernest, la comtesse et le comte morts, vous pensez que la colère de Trialph gavée de représailles, s'apaise. Allons donc I II reste Nanine, la fiancée parjure, et Famie traîtresse. L'ancien amoureux vole près d'elle, l'arrache à ses rêves nocturnes, lui apprend le trépas d'Ernest, puis, lui chatouille la plante des pieds jusqu'à ce que mort s'ensuive! Et, tous ces meurtres accomplis, le Trialph se jette dans la mer...
Ainsi finissent à la fois ce roman, — si c'est un roman — : et son étrange héros. Le livre que les contemporains n'ont pas lu est aujourd'hui fort recherché par les bibliophiles et atteint dés prix élevés sur les catalogues. Est-ce à dire qu'il vaille beaucoup mieux qu'une foule de livres oubliés ? Nous ne le croyons pas, bien que Monselet lui trouve « la beauté du diable ». Nous n'y chercherons point le vrai mérite de l'écrivain qui donna certainement, depuis, beaucoup de meilleures pages moins connues ; mais nous ne le pensons pas non plus très inférieur au Roman pour les Cuisinières d'Emile Cabanon, ou au Manuscrit Vert de Gustave Drouineau, ni même au Champavert du Lycanthrope, que les vignettes de Rogier, de Johannot ou de Jean Gigoux, ont seuls protégés. Et plus qu'aucun de ceux-là peut-être il appelle l'étude des lettrés, car il fixe admirablement une physionomie littéraire fort commune vers 1830, et très étroitement associée à toutes les gloires du romantisme.
La couverture de son poème au fils Bonaparte annonçait deux autres romans de Lassailly : Robespierre, roman politique, et Jésus-Christ, roman philosophique ; mais il en fut de ces derniers comme de l'essai promis par Jules Vabre sur r Incommodité des Con:modes : ils n'ont point paru.
M. Philibert Audrebrand évalue à plus de dix volumes l'œuvre de l'auteur des Roueries, Le chiffre semble exagéré, mais de cette production éparse et forcément hétéroclite, on ferait un livre savoureux. 11 y a notamment dans VAriel, dés pages de la meilleure venue, et la Revue Critique en contient de fort supérieures à la moyenne du journalisme élémentaire de ce temps-là. Certains articles y témoignent d'un rare bonheur d'expression. C'est 1 un d'entre eux qui donna à propos de (( moralité de l'art )> cette magnifique définition du poète : « Les poètes sont des joueurs de flûte qui assistent aux fêtes de la fécondité. »
Voici d'ailleurs une « lisette » — comme on disait alors de ces sortes d'articulets, — publiée par l'Arielei qui donne une idée du vrai talent de Lassailly. Elle s'intitule La Vapeur :
^ 'attendez plus de grands hommes. La race des Titans est éteinte. A ous aurez de grandes choses, mais il ne naîtra plus que des nains. La science pareille à Hercule a secoué sur le monde sa peau de lion et il en est tombé une famille de niyrmidons. >> 'attendez plus de grands hommes.
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Vous avez la vapeur appliquée à l'industrie, à Tagriculture, aux arts. Que faut-il de plus P En vingt minutes elle vous mène aujourd'hui à Versailles. Demain elle vous conduira à Constantinople en dix jours. Après-demain elle aplanira les mers. On jouera aux quatre coins, dans TunivcrS; en moins d'une semaine. La vapeur taillera des rochers pour en faire des palais, des hôpitaux, des bazars, des corps de garde, des maisons de fous, des villes. Elle tuera un bœuf d'un coup de piston, et le dépècera en bifteacks en cinq minutes. Elle fera dissoudre les glaces du pôle et en servira les fragments au café Tortoni. Vous avez la vapeur.
Les douze cent mille habitants de Paris, hommes, femmes, enfants, vieillards, infirmes, mangeront des glaces à la framboise. Fort bien, mais on ne saura plus ce que c'est qu'un poète. Un homme qui fait des vers, un homme qui chante la nature et qui idéalise la vie P On le traitera comme un malade par les douches, par les topiques, par la prison ou par les supplices mêmes, comme on a fait à l'ori^nedes sociétés. Point d'idéal. Les douze cent mille habitants de Paris, mangeront des glaces à la framboise.
Et le costume ? 11 faudra que tous les hommes quels qu'ils soient, se promènent vôtus du même habit noir, de la même coupe, avec la même forme de chapeau, le même pantalon» les mêmes favoris coupés en côtelettes, les mêmes gants jaunes, la même figure ennuyée et ennuyeuse. Quant aux femmes, elles auront toutes une robe de la même nuance, le chignon tourné de la même façon, la même chaussure, le même chapeau. Quel coup d'œil imposant I Quinze millions de Françaises coulées dans le même moule I
A un homme qui aura un fils de dix ans on dira : « Que voulez-vous faire de votre enfant ? Un notaire ou un Victor Hugo ? » Et le bourgeois furibond de répondre : « Vous moquez- vous du monde P Un notaire I un notaire I un notaire I »
On voudra bien considérer que cette boutade remonte à 1830.
Lorsqu'il fonda sa seconde feuille, Lassailly ambitionnait de réveiller la critique que n'avait pas encore secouée Sainte-Beuve. 11 refusa d'abstraire complètement l'écrivain de son œuvre, l'arbre de son fruit, mais ne descendit point aux guerres de personnes où finit toujours par sombrer l'impartialité du censeur. Quelques études placées dans le Messager et dans le feuilleton du Siècle avait permis d'apprécier la hauteur de ses vues et la justesse de ses appréciations. Sa conscience était absolue ; aucune considération ne parvint jamais à troubler la sérénité de ses jugements et ses amis ont éprouvé que l'affection pas plus que la rancune, ne faisait dévier la plume sous sa main.
Sans doute espéra-t-il se garder du reproche d'impuissance que les sots de son époque adressaient déjà aux critiques lorsqu'il condamna sa pensée à revêtir l'une après l'autre toutes les formes usitées. Aussi les trente-deux pages de format in-quarto que réunit la collection complète de sa revue, renferment-elles ce que l'on peut imaginer dans ce sens et même davantage. Des poèmes y voisinent avec des portraits politiques, une comédie avec un pamphlet, un pastiche de Jean-Paul avec une discussion de la réforme littéraire. La comédie valait mieux que le succès de fou rire qu'elle obtînt. Elle s'inspirait d'Aristophane et portait en titre : les Taupes ou la Critique du Soleil, C'était une parodie amusante du mouvement bourgeois que le parti d'Odi-
Ion Barrot préconisait sous le nom de « réforme capaoitaire ». La plupart des matières contenues dansla/?et;ue Crî^ue mériteraient qu'on s'attardât à les étudier spécialement. Il y en a de vraiment curieuses ; mais il faut se borner et nous nous en tiendrons aux pièces de vers dont nous citerons quelques passages pour indiquer sommairement la poétique de leur auteur. L'une d'elles intitula rOreiller de pierre fut remarquée des contemporains, et Théophile Gautier l'a signalée dans un de ses feuilletons ^ Elle évoque l'infortune de Gilbert et finit en rappelant celle d'HégésippeMoreau, non pour s'en faire un sujet de lamentations superflues, mais pour en dégager au contraire une leçon, — ce qui ne manque pas de piquant sous la plume du pauvre Trialph. Une autre pièce parue dans le numéro suivant et simplement intitulée « Poésie » contient quelques jolis morceaux. L'auteur s'imagine qu'une voix mystérieuse l'a désigné pour une tâche sainte et justicière, lui criant :
O poète choisi parmi les plus obscarS|
Sois mon souffle. Ton cœur et tes discours sont purs ;
Jamais tu n*as menti quand parlait ta pensée.
Tu n*cs pas un flatteur de la foule insensée
Qui jette h ses tribuns, courtisans maladroits^
Ces popularités dont ils portent la croix...
1. Voici les termes dans lesquels Tauteur d^Ematix et CaméM parle de Tautcur de Trialph, c Nous venons de lire le dernier numéro de la Revue ArUtopKaniqt^f journal mensuel rédigé par Charles Lassailly tout seul. Nous y avons remarqué entre plusieurs grands détails de haute critique et de littérature sérieuse un fragment très intéressant de Napoléon Descara et qim belle
La voix lui a montré l'utilité de sa mission, énumérant les torts à redresser, les misères à détruire, les injustices à combattre.
Paris, où ravenir prépare sa couvée,
Est une ville infâme, en ce temps-ci pavée
De luxure, d'orgueil et de damnations.
Y courent ça et là les prostitutions.
Paris n'a pas de foi. Que voulez-vous qu'on fasse,
De ces blasphémateurs qui mettent face à face
Leur matière et leur âme, à la fois deux néants ?
Leurs actes les meilleurs sont des pierres jetées
Pour niveler le lit d'un abîme sans fond
Mais leur œil ne sait pas ce que leurs deux mains font.
Et pourtant, vanité des choses de ce monde, chacun de nous n'est qu'un instrument aux mains de son Créateur :
Ainsi Napoléon, prophète avec l'épée.
Personnage accessoire au seuil d'une épopée,
A Toeuvre du progrès poussa ses bataillons.
Comme un semeur ses bœufs qui creusent des sillons.
Il succomba plus lard, afin qu'il vous souvienne
Que le soldat d'hier, despote parvenu.
Devant le Tout-Puissant, naquit chétif et nu ;
pièce de vers intitulée V Oreiller de 'pierre où la sagesse de la pensée s'unit heureusement à la beauté de la forme... Tout à fait à l'aise dans un journal qui lui appartient. M. Lassaillj pourra développer son esthétique comme il l'entend et dire son dernier mot. Dans les prochains numéros paraîtra les Taupes ou la GrU tique du Soleil, comédie moderne dans le goût antique. On dit cette pièce très singulière, très étrange et d'une très grande audace de conception et d'exécution » (Feuilleton de la Presse^ 17 février 1840).
Et que si Dieu livra TEurope presque entière
A ce dernier Titan, héros de la matière,
Sans doute il le fallait pour accomplir les fins
De votre humanité qui touche à ses destins.
Mais il est déjà temps que la terre lassée
Se réveille au pouvoir de la sombre pensée ;
Et, dans Fenfantcment d'un nouvel avenir,
Celui qui sera grand ne saura que bénir...
Toi poète, au début de ta législature.
Dans les déserts du vide, errant à Taventure,
We sois pas l'inutile écho des vieux échos
Auxquels les nations s'en vont tournant le dos.
Notre société se rajeunit au moule ;
Et chaque flot qui bout vomira ce qu'il roule...
C'est le jour I c'est le jour, artistes inspirés I
L'air qu'on respire est bon, respirez I respirez I
Montez haut, prenez place au milieu des orages.
La liberté s'avance après tant de mirages.
Voyez-vous les abus ne peuvent plus vieillir,
Tous fruits qui sont en fleurs seront mûrs à cueillir.
Tout le génie exhale, en vapeurs fécondées.
Ses inspirations, merveilleuses ondées ;
Seuls, l'art et la vertu jamais ne mentiront.
Et leurs baisers de paix rafraîchissent le front.
Mais si, pour écraser l'hydre contemporaine,
A la fatalité du malheur je t'entraîne.
Et si pour t'éprouver devant les nations,
11 te fallait descendre en la fosse aux lions,
Où ceux qui sont méchants te feront des morsures...
Je suis la vérité : témoigne de ma loi...
Et le poète de répondre :
— Puisque vous êtes sainte.
Que m'importe un peu plus ou de miel ou d'absinthe >
Et puisque j'ai déjà souffert tant de douleurs
Je me ressouviendrai comme on verse des pleurs.
Pour lui, connaissant la fin dernière de toutes choses, ayant vu
... comment par les chaos du monde Reflue à Tunité la source qui féconde ; Comment nos vanités ne font et ne défont Que des cercles tracés sur l'eau d'un puits sans fond,
il marchera volontiers tête nue dans la tempête et criant
Ce qu'il sait de plus juste au-dessus de la loi.
11 découvrira les abus et dévoilera les turpitudes, et il le fait connaître en ces termes :
Inglorieux penseurs, avares cervelets ; Journalistes rampants sur d'infâmes pamphlets ; O médiocrités pleines d'un creux mérite ; O tous les charlatans à la face hypocrite ; O gueusards d'aujourd'hui riches le lendemain. Qui vendez au besoin les ombres du chemin ; O courtisans fripons, sans remords et sans honte^ Encalifourchonnés sur le pouvoir qui monte, Vos forfaits seront tous à la fin expiés, Car j'ensanglanterai la plante de vos pieds I
Chose étrange, ce poème si romantique par la pensée est rigoureusement classique dans la forme. On y a remarqué les taches d'ombre que nous avions déjà signalées, plus accusées peut-
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être encore, plus apparentes. La phrase en est souvent indécise ; le choix des mots, parfois heureux et d'autres fois déconcertant» y promène constamment le lecteur des hauts sommets aux abîmes.
Poète dans le fond de son âme et dans l'inti-* mité de sa vie, Lassailly ne le fut pas, ou du moins pas assez, dans l'exécution littéraire. 11 se croyait élu par la fée capricieuse qui l'avait frôlé un jour en passant, du temps qu'elle se grisait aux soirées triomphales. Combien d'autres, trompés comme lui, se sont comme lui fourvoyés hors du véritable chemin, s'éloignant de la fortune qui les appelait ailleurs, et leur tendait en vain ses deux bras dans la solitude I
Vigny dans son Journal d'un poète^ a donné un souvenir au malheureux écrivain. « Encore un désolant exemple, écrit l'auteur d'Eloa, des supplices d'un travail excessif dans une organisation faible. Le goût très fin des lettres développé outre mesure dans ce jeune homme; la fréquentation des plus hautes intelligences lui ont donné le désir violent d'atteindre à la plus grande supériorité intellectuelle. La surexcitation du cerveau est venue de ce désir joint àla nécessité de gagner sa vie et ce n'était, dit sa sœur, que lorsqu'il était malade que venait le talent d'exécution
pour lui... La maladie était la lampe qui illui nait sa tête. »
Parfois, pendant les heures de fièvre où s'ex tait sa pensée, il lui arriva de la trahir, jour dans la Revue Critique il traça un port: de Lélia, qui, pour être ressemblant sous toi ses faces, n'en fut pas moins cruel et blâmable cela surtout que l'auteur y poursuivait une m dans ses enfants. L'article commençait ainsi :
J'ai assiste de mon temps à un spectacle étrange. Il < une femme qui se faisait glorifier par toute la terre, à a de son éloquence pleine de cendre et à cause de ses p; les vaines comme un écho.
Elle avait pris nom Lélia. C'était une femme d'un double, un être hermaphrodite. Sa tête tournait au vc Elle avait des sens à fleur d'épiderme. Des flammes pi phorescentes luisaient dans sa prunelle. Un creux bâillai tout son vide à la place du cœur qu'elle ne possédait
Des hommes qui é*aicnt femmes eux-mêmes, et ] femmes qu'elle, l'idolâtraient.
Hélas I à travers la succession des âges, l'être hun s'effemine de plus en plus.
Dès l'œuf du monde il s'est manifesté un envahissen progressif du caprice contre l'absolu.
La fantaisie irréguliôre défait, chaque jour, l'essenti volonté. L'homme attaque la nature, il veut la modi Celle-ci pourtant semblait d'abord n'exister que pour < même, tandis qu'elle chantait en toutes ses langues gloire infini du Créateur.
A la suite de ce préambule, Lassailly déni çait Tenvahissementdela société par les déma gués, faux démocrates qui sous prétexte d'éga
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décapitent la pensée humaine. Après quoi il reprenait brutalement :
Ceci est Thistoire du monde qui explique la monstrueuse apparition de Lélia sur de telles entrefaites.
Elle est comme une reine et Ton voit son trône entouré de reptiles. Elle porte à son front blafard une couronne d'étain. Elle est environnée d*ombres et de tourbillons. Le désordre est son engendreur. Sa parole donpe la mort au lieu de donner la vie. Elle a joué avec Terreur, elle a pactisé avec le mensonge ; elle a commis toutes le$« iniquités du blasphème ; elle s*est élancée sur le» cheval ailé du scandale ; elle est tombée dans une vase impure qu'elle avait prise pour claire fontaine. Ne lui tendez pas la main pour la retirer de cet abîme.
Ne songez pas qu'elle ait un mérite quelconque. Elle n'aime que les crépuscules ; ses apparences de talent sont factices. Son Jacques est Taccouplement hétérogène du Wolmar de Rousseau et de VObermannde Sénancour. Durant deux volumes elle a prêché la thèse immorale d'un frère qui ne peut être heureux qu'avec sa sœur et puis elle n'ose réaliser au dénouement la conséquence de toutes ses incroyables abstractions. Alors elle s'engouffre dans le chaos d'un lieu commun, et les hommes aveugles s'écrient qu'elle est le soleil llamboyant...
O moderne Sapho, si vous avez une ardeur, inextinguible qui dessèche vos veines et vous pousse à la démence, précipitez-vous du haut d'un promontoire dans les gouffres d'une mer froide et silencieuse. Vous feriez mieux que de vivre ainsi.
Et si Dieu veut vous punir vous aurez des enfants.
Dieu le voudra. Dieu n'est pas le maître de faillir à ses lois éternelles. La logique est dans ses mains, l'absolu est dans sa pensée. Et de vos enfants, ô Lélia, si l'un est une il lie et l'autre un Ûls, voici ce qui leur arrivera pour leur malheur et leur perdition.
V'ous les vêtirez, le garçon en fille et la fille en gar-
çon. Ainsi sera dénaturé leur type originel par un abus de votre fantaisie à violer les choses les plus vraies. Et votre fille, même étant chaste et vierge, sera coquette. Au premier sourire dont elle sourira devant les jeunes hommes, ceuxci diront en hochant la télé : « Elle est impure comme sa mère I »
Et le fils ne pourra marcher ses pas dans le chemin de la vie sans rencontrer partout vos innombrables amants, ô Lélia I Peut-être les soufflètera-t-il pour se venger de leurs dédain. Alors, il tirera l'épée ; il sera blessé. A son lit de mort il maudira la femme qui l'aura enfanté. Sa sœur se lamentera inconsolable. La mère craindra de s'avancer près du mourant à cause qu'elle est Lélia.
... Je n'ai dit ces choses que par amour du droit, du devoir et de la vérité. Il faut plaindre ceux qui succombent dans une épreuve, mais soyons implacables contre le mal qui dresse au soleil un col triomphant.
Le mal souvent c'est la femme...
Ceci parai les premiers jours d'avril 1840 et le 10 du même mois, Lassailly désespéré de son action, demandait pardon à Lélia, par une lettre animée du plus violent repentir. George Sand qui dans l'occurrence fit preuve d'un grand esprit et d'une mansuétude admirable, répondit le lendemain qu'elle pardonnait l'article, sans l'avoir lu ni le vouloir lire, et donna par dessus le marché au journaliste pénitent quelques conseils élevés sur l'exercice de sa fonction délicate ^.
D'autres écrivains moins durement traités par sa plume lui ont fait expier depuis lors les sincé-
1. Nous devons communication de la substance de ces deux lettres, à M, Spoelberch de Lovenjoul qui en possède les originaux.
rites de sa critique. Alexandre Dumas dont la générosité fut si large, et si fameuse Tinsouciance, ne lui pardonna point plus tard une très ancienne petite blessure faite à son amour-propre. C'était au lendemain de la représentation de Don Juan de Marana. Lassailly publiait VAriel, et il y inséra deux articles de compte rendu dont toute la méchanceté tient en ces quelques lignes :
L'auteur d'Henri III n'a jamais été, comme il Ta prétendu quelque part, enfanté dans le grand nid de Shakespeare, l'aigle des hauts lieux. M. Dumas est de cette génération de dramatistes à moitié originaux quand ils ont du style, dont l'Allemand Schiller est le père ; mais le système de Schiller n'est pas, à proprement parler, un système. C'est plutôt une espèce d'imitation adroitement compromise cMitre leselTets puissants de l'excentricité shakespearienne et les concentrations psychologiques de l'unité française.
M. Dumas n'a peut-être pas compris, mieux que personne d'ailleurs en ce temps-ci, que ce qui différencie le drame de Shakespeare de celui de Racine, ce n'est pas autre chose que la succession dans le développement des faits au lieu de la succession dans le développement des
Or, Alexandre Dumas, qui avait le cœur si près de la main, avait aussi son amour-propre extrêmement proche du cœur : il ne résista point au <lésir de se rembourser sur la mémoire du pauvre écrivain.
Il est pourtant quelque part dans les lettres de Lassailly une phrase bien touchante à l'endroit de ceux qu'il a pu blesser :
Dites à tous mes anciens ennemis, écrivait-il de la pen-
sion du docteur Blanche, que je leur demande sincèrement pardon de l'âcreté de ma critique par laquelle je croyais devoir satisfaire aux volontés de ma conscience.
Est-ce qu'une telle parole ne devait point apaiser tous les ressentiments?
En résumé, Lassailly fut mieux et fut davantage qu'une personnalité originale du romantisme; c'en futrincarnation complexe et prodigieuse, résumée de tous les éléments inférieurs qui formaient sa base héroïque. Lassailly, c'est le premier public d'Hernani, c'est toute la « Jeune-France » : l'halluciné Onuphrius du roman, le Jovard à la fois féroce et débonnaire; le gothique Elias Wildmanstadius, retardataire d'un autre siècle dans le sien; le fanfaron Rodolphe, matamore d'immoralité, toute cette population, moitié lyrique et moitié démente du livre de Gautier*.
1. Théophile Gautier paraît avoir pris Lassailly pour modèle dans plusieurs pages de son roman. La ressemblance partielle de quelques-uns de ses personnages fictifs avec l'original vivant est frappante. Les mœurs, les idées, et les paroles mêmes des Jeunes France semblent parfois photographiées sur celles de Trialph, ou empruntées à Lassailly. Lisez par exemple, dans les Roueries, la façon dont Trialph faisait sa cour à la comtesse de Liadères : «... Je glissai une malice sur le soulier d'une danseuse qui n'osait pas boîter. Comme toute femme, elle (la comtesse) ne put se défendre de sourire. Alors, sans laisser refroidir l'action de ce petit drame qui touchait au dernier acte, je lui montrai au bras de la jolie reine du bal quelques taches violettes, marqueterie de petite vérole, qu'elle n'avait pas vues elle-même. Elle ne résista plus... etc. (Roueries^ p. 5). Et comparez avec la tactique dos héros de Théophilo Gautier : « Vous croyez peutêtre que Rodolphe avait la bonhomie do parler de son amour à Mme de X... 11 lui parlait du nez d'une de ses amies intimes qui devenait de plus en plus rouge de jour en jour, et s'empourprait d'une façon toute bachique ; de la robe ridicule qu'avait
Littérairement ce fut un passionné et un sincère. Il croyait à la poésie, à la noblesse de FArt, à l'immortalité du Beau, qu'il tenait sincèrement pour le principe de toute vertu. Mourant de faim dans son idéal azuré, la pensée ne lui vint pas qu'il en fût autrement et si parfois quelque res. source inespérée tombait jusqu'à lui, sa main n'essayait pas de la suspendre au-dessus du goufifre où il s'enfonçait lui-même, tranquillement, les yeux fixés sur les idoles.
Hélas I un jour vint où l'argile des statues précaires s'effrita. La lézarde lui apparut ; sa foi n'en fut point ébranlée. De ce jour-là, il éleva son re<,^ard un peu plus haut, mais ne songea nullement à remonter le long chemin descendu, et il fallut que la mort le prît pour que sa ferveur s'apaisât.
Madame uao telle à la dernière soirée, et do mille autres choses également intéressantes, à quoi Mme de X. . . prenait un singulier plaisir. » (Les Jeunes France^ éd. Charpentier, p. 139).
Or le livre de Lassailly est antérieur à celui de Gautier de trois mois. La Bibliographie de la France annonce les Roueries de Jrlalph le 18 mai 1835 et, seulement dans son numéro du 17 août suivant, les Jeunes-France,
Laurent Ausone de Chancel. — Hector de Saint-Maur. — George Farcy. — Imbort-Galloix.
Il y eut, en marge de cette armée, dont nous rappelons ici quelques unités plus notoires, des soldats francs, sans discipline et sans attaches avec les réguliers, — non moins héroïques qu'eux, mais plus indépendants et demeurés aussi obscurs. Laurent Ausone de Chancel fut de ceux-là.
Né en 1805^ Ausone n'avait pas vingt ans quand les premiers cénacles s'ouvrirent. Qu'il
1. Voici le résumé de son baptistaire publié par M. Biais, bibliothécaire d'Angoulême : « Laurent Ausone Chancel, né le 20 prairial an XIII, fils de Pierre Ausone Chancel avocat, membre du corps législatif et du collège électoral de l'arrondisse ment d'Angoulême, et de dame Marie Renard Cambois-Cheneusac, mariés... » On sait que les particules étaient alors proscrites des actes de Tétat civil, c'est ce qui explique leur absence des noms placés dans celui-ci, et qui tous deux y avaient droit. La mère de Laurent Ausone descendait d'une ancienne famille d'Angoamois, les de Cheneusac, et le général Jean Nestor Ausone de Chancel fut un des oncles paternels du poète.
subît dès la première heure rentraînement qui emporta la jeunesse d'alors, nous n'en pouvons guère douter. Sa vie et son œuvre entières en font foi. Mais se mcla-t-il longtemps à cette foule qui montait la garde, pieusement, à la porte du sanctuaire, à cette foule qu'on tint à distance respectueuse des icônes et à laquelle, de loin en loin, on se contenta de jeter quelque illusoire satisfaction ? Reva-t-il, un instant, de franchir la porte sacrée ? 11 faut nous en tenir, sur ce point, à des hypothèses. Les renseignements, d'ailleurs banals, que nous avons recueillis sur l'existence d'Ausone, nous laissent ignorer ses débuts, mais nous savons qu'il rapporta de ses premières armes — lui, modeste et si bienveillant — un fond de scepticisme tel, qu'une déception de toute son ame, reflbndrcment de tous ses rêves, le pourraient seuls justifier.
Quoi qu'il en soit, il y avait en lui, bien qu'à (les degrés inférieurs, les facultés d'exception qui font le j)oète et l'artiste. Ces richesses-là, mieux employées, eussent donné aux lettres françaises un second Kodier rajeuni ; mais lui les emporta au fond des solitudes algériennes, pour les ensevelir sous l'uniforme d'un sous-préfet.
Les Ghanccl étaient sans fortune, de petite noblesse angoumoise dont les armes « d'azur au chêne arraché d'or » s'accompagnaient de cette devise ingénieuse et hautaine : « Chancel ne chancelle mie. » Le père de Laurent Ausone devait désirer pour son fils qu'il choisît promptement
une carrière où il pût honorablement poursuivre plus tard la tradition an ces traie. Avocat luimcme, sans doute destinait-il le futur poète au barreau. Mais le jeune, homme rêvait de Paris. Sa folle humeur l'y attirait ; la poésie l'y retint et c'en fut tôt fini des projets paternels.
A Paris le poète libre de ses mouvements, maître de sa vie, se livra sans nul examen à tous les courants qui passaient, se jeta dans le Fouriérisme et dans le Saint-Simonisme, puis s'évada de l'un et de l'autre avant d'en avoir rien compris. Singulier mélange d'indolence et de vivacité, de réflexion et d'insouciance, il prêchait volontiers, et non d'ailleurs sans éloquence, aux camarades plus jeunes et mieux organisés, la nécessité d'une méthode rigoureuse de travail, qu'il se reconnaissait en même temps incapable de mettre en pratique. Tiraillée en tous sens par ses penchants contradictoires, son existence oscillait sans cesse entre une faiblesse et un remords.
Un jour, cédant aux injonctions pressantes de sa famille et à son humeur incertaine, il s'était marié : vous pensez si la discipline conjugale eut vite exaspéré sa constance. Peu après, il quitta sa femme, retourna vers sa chère Bohème, puis revint au bout de quelques mois pénétré de repentir, implorant un pardon qu'on ne lui marchanda point, pour repartir encore et revenir, plus désolé, plus contrit chaque fois, et dans un désespoir sincère du sentiment de ses turpitudes.
Alors, dit Maxime du Camp, a il tombait en des accès de dévotion, dont il sortait bientôt avec éclat, à la suite d'une partie de plaisir ».
Il gaspillait de même son talent et sa vie. Doué d'une facilité prodigieuse, il n'accordait aucun intérêt à ses œuvres, n'en prenant nul soin, les jetant d'ici, de là, sans jamais s'en inquiéter plus. Il est l'auteur, le vrai. Tunique, de ce fameux quatrain d'album que cinquante rimeurs sans vergogne se sont appropriés depuis, — quelquefois avec des variantes, — et dont une critique généreuse a fait hériter cinquante autres :
On entre, on crie Et c'est la vie ; On bâille, on sort Et c'est la mort.
C'est dans le salon de sa belle-sœur qu'il avait griffonné un soir en courant, ces petits vers où se résume toute une page d'Hamlet, Souvent, lorsqu'un imposteur refaisait cet « impromptu » devant lui, sans en modifier une virgule, ses amis indignés voulaient qu'il protestât. Lui haussait les épaules, disant: « On ne vole que les pauvres ! » et passait.
Son premier recueil de poèmes. Anges et Diables, parut en 1835. 11 se recommandait par une préface dans le goût et la manière de l'époque :
Ce sont là, y indiquait-il, des notes saisies au vol à mesure qu'elles s'échappaient de mon âme... Si quelques yeux de
CHATITRE VI
femmes sont animés en les parcourant, si Tâge qui a besoin de se souvenir y a retrouvé une de ces émotions si vite effeuillées, c'est tout ce que je veux, j*ai atteint mon but. Bien des jeunes gens ne savent qu'ils ont un cœur que parce qu'on le leur a dit, ces pages n'ont point été faites pour eux, ils ne les comprendraient pas ; qu'ils en allument leur cigare 1 Bien des femmes ne savent pas qu'une femme Sans âme n'est qu'une fleur sans parfum, ces pages n'ont point été faites pour elles, elles ne les comprendraient pas ; qu'elles s'en fassent des papillotes !
Au demeurant le livre est curieux. L'influence de Charles Nodier, à qui la dédicace est adressée, y apparaît en maints endroits. Certaines pièces d'une mélancolie douce et rêveuse, révèlent une âme de tendresse et une imagination profondément poétiques. L'une d'elles, intitulée : Le vieux Saule, semble évoquer déjà le Musset de 1840 :
L'avez-vous vu dans la prairie. Avec son long regard mourant.
Gomme une vierge en rêverie Laissant fuir sa pensée avec l'eau du torrent, L'avez-vous vu dans la prairie ?
L'avez-vous vu pendant l'orage Les cheveux dressés, haletant Comme une vierge combattant Les baisers d'un soldat pris de vin et de rage, L'avez-vous vu pendant l'orage ?
Si vous pleurez seul et tout bas, Si vous avez amour à l'âme, Si vous rêvez de quelque femme, Si votre ami d'enfance est mort entre vos bras, Si vous rêvez seul et tout bas,
\ ous devez Taimer, le vieux saule.
Avec ses longs bras vers les deux Et son négligé gracieux, Et ses beaux cheveux noirs flottant sur son épaule. Vous devez l'aimer, le vieux saule.
Ces sortes d'élégies pastorales sont d'ailleurs SCS meilleurs poèmes. Dans un autre volume il exprimera son idéal familier avec la même douceur :
Je n*aarai donc jamais sur la colline verte Où mes aïeux jadis avaient tours et châteaux. Vue blanche maison aux quatre vents ouverte, Vu pied d'un bois assise et se mirant dans Feau 1 ...Au seuil de la famille attendre mes vieux jours. Ne faire qu'un à tous, être sûr que toujours La bouche qui me parle est une voix amie, |]l, comme la colombe en son nid endormie.
Sous l'aile de mon âme avoir tous mes amours !...
I^ii seconde partie d'Anges et Diables, procède à peu près entièrement du bric à brac romantique inauguré par ce grand mystificateur de Nodier, comme leprouveraient ces seuls titres que nous en (lélaclioQs : Le Bal da Diable, La Salle au Sorcier, Le Chant da Brigand, L'Insomnie da Géant, etc. l/uiie (les pièces de cette partie du volume, intitulée, celle-là, simplement: Isoline, mérite d'être signalée. liUc raconte la mésaventure du chevalier parti pour la guerre avec les serments de sa Dame, et qui trouve celle-ci parjure au retour. Vous connaissez cette vieille histoire. Comme
l'absent tardait, Isolîne agrée l'hommage d'un autre seigneur, le bel Arthur aux yeux noirs. Ils s'épousent. Le jour des noces un pèlerin de Palestine demande l'hospitalité au château de l'amante infidèle et le lendemain Isoline reconnaît avec désespoir le cadavre de son fiancé sous le déguisement du pèlerin mort de douleur pendant la nuit. Les vers qui terminent ce poème d'une assez médiocre invention, en donnant au récit une conclusion inattendue le sauvent de la banalité. Qu'on en juge :
Elle en fut triste tout un jour, Isoline, mais triste à larmes ; Ces rôves de premier amour Laissent au cœur si profonds charmes I
Regret de femme est vieil après deux soirs Et puis Arthur avait si beaux yeux noirs...
Chose étrange, ce flâneur, ce « musard », se rendait bien compte qu'il n'arriverait à rien, faute de constance et de volonté. Mais tout en nourrissant dans son esprit les meilleures intentions du monde, il ne parvenait pas à vaincre sa frivolité. En lui les mauvais penchants l'emportaient toujours sur les autres. 11 disait à Maxime du Camp, son cadet d'une vingtaine d'années, en manière de leçon et d'exemple : « Sais-tu ce qu'il m'a manqué pour
être quelqu'un ? 11 m*a manqué l'assiduité au travail, sans quoi nul labeur ne porte fruit. » Et il disait la vérité, car il possédait en dehors de cette qualité-là toutes celles qui font les bons écrivains. Une fois, félicitant son ami de Tindépendance qu'il retirerait de sa fortune, il ajouta tristement : « Si j'avais eu seulement 6000 livres de rentes, j'aurais peut-être été un grand poète... » Puis jetant un regard au dedans de lui : « Non, je les aurais mangées. »
En 1840, il publia son second volume. Mark, un poème écrit dans l'esprit et le style du Mardoche de Musset :
Mark, — il s'appelait Mark — depuis vingt-cinq années Que Dieu l'avait jefé sur l'Océan humain.
Laissait à tous les vents flotter ses destinées Sans plus s'inquiéter du port que du chemin ; Laissait ses mauvais jours et ses belles journées S'en aller comme l'eau qui coule dans la main.
Malgré de nombreuses cocasseries, ce poème n'était certes pas sans valeur. Ses qualités réelles de pensée et de sentiment, de véritables trouvailles d'expression, n'empêchèrent point qu'il passât presque inaperçu. L'attention toute accaparée par deux ou trois pontifes littéraires dont certains battaient du tambour à leur propre porte, n'avait que faire d'aussi petites choses.
Ausone vivait de menus travaux qu'il recueil-
lait à ravciilure. Ceci aida sans doute au désordre de son œuvre, en aggravant souvent le désordre de sa vie. Il se livrait seulement aux besognes mercenaires lorsque la poésie avait vidé sa bourse, mais revenait à la poésie sitôt la bourse un peu restaurée. Il exerça — Dieu pourrait dire comme, — le métier de statisticien aux gages de quelques économistes, puis a ceux du ministère de la guerre. Le général Daumas qui, à cette occasion, eut de fréquents rapports avec lui, se prit d'une belle amitié pour ce grand enfant plein d'esprit, et, se l'attachant tout à fait, l'emmena un jour en Algérie où il en fit un directeur de haras, puis un sous préfet de Mostaganem.
Les fonctions administratives ne réussirent cependant pas à étouffer le poète complètement. Parfois, il envoyait encore de sa solitude africaine quelque pièce de vers éclatants vers le boulevard parisien. Très lié avec Emile de Girardin qui le tenait en grande estime, il lui adressait ses poèmes que ce dernier insérait toujours dans la Presse; — à propos de quoi Monselet remarque avec raison qu'il fallait que Girardin aimât bien Ausone de Chancel pour « laisser ainsi les vers s'introduire dans son feuilleton ».
Le poète sous-préfet est mort dans sa souspréfecture le 6 novembre 1878 ^
1. De son séjour en Algérie il reste un volume longtemps consulté, qu'il écrivit avec le général Daumas et intitulé le Grand Désert (Itinéraire d*une caravane du Sahara au pays des négres. Royaume de Haoussa). Paris, Lévy, 1861.
Nous ne jurerions point que l'œuvre d'Ausone (le Ghancel fît, à elle tout entière, la monnaie de l^ooz endormi. C'est assez dire que nous applaudissons nous-mome au triomphe des chefs romantiques. Nous aurions simplement voulu ce triomphe un peu moins étroit et moins exclusif, (*l que, parmi les voix qui acclamaient ceux-ci, il s'en fût parfois égaré vers Tellort méconnu des autres, vers ces petits soldats qu'écrasait la gloire (le leurs capitaines.
D'ailleurs Ausone a d'autres titres à la reconnaissance (les lettres que son mérite d'écrivain. Nous rappelions précédemment, certaines circonstances dans lesquelles il rendit à Maxime du Camp un service mémorable en ouvrant ses yeux aveuglés par une lettre de Victor Hugo. Bien que la leçon Tendolorît, l'enfant la jugea salutaire et lit bien. Plus tard il s'en applaudit en ces termes dans ses Souvenirs : « Le coup fut dur mais opportun. Il était bon, fût-ce au prix d'une souffrance, de nous rappeler à la raison d'où la lettre (le Victor Ilugo nous avait fait sortir. Il était utile (le nous montrer au début de la vie l'existence de l'écrivain telle qu elle doit être, sérieuse, austère et constante au Inbeur. J'ai peu revu Ausone de Chancel qui cpielques jours après cette conversation se rendit à Alger ; mais j'ai conservé pour lui une reconnaissance profonde, car le premier il m'a mondé le but. Si je n'y ai pas touché ce n'est pas sa faute. »
Kt ce n'est pas la moindre ironie de sa destinée
qu'une existence active, glorieuse et prospère comme celle de Maxime du Camp, pût être un peu son œuvre à lui , flâneur, obscur et misérable . . .
Hector de Saint-Maur, ou Saint-Maur, comme il signait simplement, ne fut au juste qu'un (( amateur distingué ». Eloigné par ses goûts paisibles, peut-être bien aussi par des obligations inconnues, des bruyants épisodes que nous avons contés, il jeta toute sa verve et son ardeur un peu sceptique de dilettante, dans deux ou trois chansons qui devraient protéger sa mémoire de l'oubli.
Oh 1 nous ne réclamons point pour lui une gloire qu'il n'a jamais cherchée. Sa vie, modeste comme son œuvre, — une toute petite œuvrette demeurée longtemps anonyme, — traversa les exaltations de son époque en exprimant la naïveté d'une âme simple et sentimentale, comme parfois de petites fleurs des champs exhalent leur innocent parfum dans l'acre odeur d'une bataille. Le pittoresque manque sans doute à cette âme-là, mais non pas la sincérité. C'est l'âme mélancolique des romances — exagérée depuis jusqu'à l'abêtissement — l'âme des chansons d'exil qu'inaugurait alors Déranger, et qui versait sur les misères de la Pologne, sans grande utilité pour celle-ci, tant de larmes compatissantes ; — âme débordée par une émotion toute passive qui faisait, en ces temps bénis, la fortune des aventuriers et le bonheur
OUELOUES PARTISANS
des faux mendiants. Cette âme-là, peut-être banale dans ses manifestations ordinaires, ne manque pas d'intérêt, de pittoresque même, chez quelques natures d'exception où elle rencontre un fonds artiste ; et d'ailleurs l'émotivité excessive où elle se complaît est une des premières conditions d'une nature vraiment poétique.
Tout le monde se souvient pour l'avoir entendue chanter à nos grands-pères, de la complainte de r Hirondelle, Cette chanson, pourtant bien vieillie, fait encore, dans certaines campagnes, en dépit de ses quatre-vingts ans et d'une carrière comparable à celle des meilleurs couplets de Béranger, les délices des veillées d'hiver.
Son histoire vaut d'être contée. Elle naquit en prison et parut pour la première fois, en 1834, sans signature, dans la Gazelle de Sainle-Pélagie rédigée par Fournier de Verneuil. L'hospitalière maison ne manquait pas d'hôtes en ce temps-là. Comme la prison pour dettes n'était pas abolie encore, l'ancien couvent de Sainte-Pélagie abritait à la fois les débiteurs insolvables et les condamnés politiques. Celte prison avait une physionomie singulière, et c'était bien vraiment la maison du bon Dieu. Dans la monotonie pacifiante de ses murs, tous les partis d'opposition fraternisaient. Légitimistes ou républicains y possédaient des leprésentants en permanence, et la sollicitude de M. Vivien le préfet de police, y plaçait du papier, de l'encre et des plumes à la disposition de tous ses pensionnaires. Il y avait des feuilles d'avant-
garde qui y tenaient leur rédaction, et vous pensez que la Gazette de Sainte-Pélagie se trouvait bien rarement en peine de rédacteurs.
Saint-Maur, qu'un intolérant créancier gardait là, y écrivit donc sa complainte et la Gazette de Fournier la publia. Elle eut un succès formidable, — un succès qui de nos jours vaudrait une fortune, — fut reprise et mise en musique par Scudo, le critique de la Revue des Deux Mondes, et vola en quelques semaines, de piano en piano, d'un bout à l'autre de l'Europe. De 1834 à 1840 elle passa sur toutes les lèvres de Paris, puis finalement courut s'installer en province, comme il arrive des modes dont Paris s'est lassé.
Aujourd'hui on ne l'entend plus guère que dans les solennités paysannes et sans doute nous pardonnera-t-on de la citer ici tout entière :
Hirondelle gentille, Voltigeant à la grille
Du cachot noir, Vole, vole sans crainte, Autour de cette enceinte
J'ahne à te voir.
Légère, aérienne, Dans ta robe d'ébcnc,
Lorsque le vent Soulève sous tes plumes, Gomme un flocon d'écumes,
Ton corset blanc.
D*où viens-tu ? qui t'envoie Porter si douce joie
Au condamné ?
O riante compagne, Vicns-tu de la montagne
Où je suis né ?
Viens-tu de ïa patrie Eloignée et chérie
Du prisonnier ?
Fée aux luisantes ailes Conte- moi des nouvelles
Du \ieux foyer,
Dis-moi s'il est encore Un endroit où Taurore,
Fille des airs, Se mire aux larmes blanches Qui dorment sur les branches
Des sapins verts.
Oh I dis-moi si la mousse Est toujours aussi douce
Et si parfois^ Au milieu du silence Le son du cor s'élance Du fond d'un bois.
Si quelque ombre de femme Pensive comme une âme.
Ne s'en vient plus Prier dans la chapelle Lorsque la cloche appelle A TAngelus;
Dis- moi si l'homme espère Encor sur cette terre
Quelques beaux jours.
Si la blanche aubépine En haut de la colline.
Fleurit toujours ;
Si celle que j'adore M'attend et pleure encore :
Mais ne dis pas Le nom chéri de celle Que j'adore, hirondelle.
Ou parle bas,
Car c'est chose sacrée Pieuse et révérée
Autant que Dieu, Que le nom qu'on échange Sur les lèvres d'un ange
Avec du feu.
Il pleut, la nuit est sombre ; Le vent souffle dans l'ombre
De la prison ; Hélas 1 pauvre petite, As-tu froid ? Entre vite
Au noir donjon.
Tu t'envoles I... j'y songe C'est que tout est mensonge
Espoir heurté ; Il n'est dans cette vie Qu'un bien digne d'envie La liberté I
Parue sans signature dans la feuille occulte de Fournier, la chanson de l Hirondelle fut successivement attribuée par la manie populaire, toujours jalouse de mettre un nom sur les figures qui passent, à divers poètes connus de cette époque. On la prêta d'abord à Béranger, puis au cocasse Regnier-Destourbet, auteur de Louisa ou les Douleurs d'une fille de joie ; à Hippolyte Raynal, plus tard directeur de F Argus ^ enfin
a Alphonse Esquiros, poète d'autres hirondelles^ mais étranger à celle-ci. Saint-Maur, satisfait au fond que son œuvre occupât Toisiveté du public, laissait dire, quand vingt ans après, M. Philibert Audcbrand passant en revue, dans le Mousquetaire d'Alexandre Dumas, les petits journaux disparus depuis 1830, à propos de la Gazette de Sainte- Pélagie, et sur la foi de correspondants mal informés, donna la paternité de la complainte au comte de Peyronnet, l'ancien ministre de Charles X qui, disait-il, l'eût composée avec l'aide du comte (le (Juernon-Ranville, pendant leur détention à la forteresse de Ilam. Cette fois V Hirondelle s'écartait par trop, et Saint-Maur la rappela au nid. Le 14 juillet 1854 il écrivit à Dumas une lettre qui fut imprimée dans le Mousquetaire du 18, et dont nous extrayons ce passage.
Monsieur
Je n'ai lu qu'hier votre numéro du 11 courant où je trouve une pièce de vers dont la reproduction ou plutôt J'('\huinalion nie touclie personnellement et que je suis ft^rcé de revendiquer comme mienne dans Tintérêt... de la postérité.
Eu confiant pour l'insertion, en 1834, cette bagatelle à mon bon et vieil ami Fournier de Verneuil qui rédigeait alors sous les verrous la Gazette de Sainte-Pélagie et protégeait ma muse captive, j'étais loin de penser que ma pauvre petite hirondelle viendrait frapper aujourd'hui aux carreaux (hi Mousquetaire, apportant dans son bec son extrait de baptême ol lui demandant justice.
Si mon bagage poétique est mince, ma gloire n'en est
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que plus légère à porter mais je ne veux faire l'aumône aux riches. Je me contente dans le cercle intime des amis et des connaissances d'entendre dire : c Vous l'auteur de VHirondelle » comme on dit l'auteur d*Antony ou de Marion Delorme. Depuis plus de vingt ans comme Bilboc[uet je vis toujours sur la même note ; faites qu'on me rende ma clarinette...
Saint-Maur 17, passage Saulnier,
Mais une protestation aussi tardive et aussi simple pouvait faire soupçonner Saint-Maur d'imposture. Celui-ci s'en rendit bien compte et il imagina, pour convaincre les malveillants, d'écrire une seconde complainte sur le mode et dans l'esprit de la première. Quelques jours après, vers la fin du même mois de juillet 1854, il remit à la direction du Mousquetaire qui l'imprima, la seconde pièce que voici :