L'HIRONDELLE RETROUVÉE
Apres vingt ans, petite, En mon modeste gîte.
Quand tu reviens.
De ton battement d'aile A ma vitre fidèle,
Je me souviens.
Un doux vent delà nue Tavait prise, inconnue,
Et te poussa:
Ta fortune fut prompte, Dans le chapeau d'un comte
On te berça.
QUELQUES PARTISANS 23ri
Petite roturière
Ne soyez pas si fiôre,
Votre blason Est de souche moins belle ; Rentrez, Mademoiselle,
A la maison.
De la grille isolée, Quand tu t'es envolée
En ce temps-là J'aurais dû, chère ingrate.
Mettre un fil à ta patte,
Mais le voilà.
C'est bien toi, — tu me charmes Ainsi qu'aux jours de larmes.
Aux jours heureux Où, captif et loin d'EUe, J'étais, pauvre hirondelle,
Si malheureux.
C'est toi, petite reine.
Avec ton front d'ébène,
Ta douce voix ; On te dirait vieillie.
Je te trouve jolie
Comme autrefois.
Moi, pauvre té te grise.
Dans le vent et la bise
J'ai voyagé ; Ton petit cœur, peut-être, Ne peut me reconnaître.
J'ai tant changé!
J'ai vu fuir ma jeunesse Et croître ma tristesse,
Seul, loin de toi, Et la blanche aubépine N'a pas, sur la colline,
Fleuri pour moi...
Conte-moi tes voyages ; — Sous l'éclair des orages
Ou le ciel bleu ; Sais-tu quelles contrées, De ce monde ignorées,
Moins loin de Dieu,
Où la folle jeunesse Reverdisse et renaisse
Gomme les fleurs ; Où le jour soit sans brume.
Le bonheur sans écume,
Les yeux sans pleurs ?
Oh I sur les cimes calmes Où grandissent les palmes,
As-tu trouvé La Foi, fleur sainte et chaste, Et r Amour noble et vaste
Que j'ai rêvé ?
L'hirondelle pensive M'écoutait, attentive ;
Quand je voulus Toucher sa robe ailée, La pauvrette empaillée
Ne bougeait plus...
Le soupçon n'était plus permis et Saînt-Maur reprit possession de sa paternité. Toute son œuvre est donc dans ces chansons. Employé de quelque ministère il coula ses jours tranquillement entre
Tamour des lettres et raccomplîssement monotone de son devoir de fonctionnaire. A la suite de ce léger incident il adressa quelques piécettes charmantes au Mousquetaire : aucune ne retrouva la fortune de sa romance de jeunesse. Il fit aussi une traduction en vers français du livre de Job, dont j'ai entendu dire grand bien, mais qu'il me fut impossible de retrouver.
Ne vous semble-t-il pas intéressant à contempler, ce bluet tremblant et paisible parmi tant de coquelicots belliqueux ?
Jean -Georges Farcy, mort tragiquement en pleine jeunesse, fut à peine un poète et se mêla fort peu aux militants de la jeune école. Son romantisme doctrinaire le rapprochait bien davantage d'Armand Carrel que de Lamartine, mais nous croyons devoir quand même lui marquer une place ici, car sous ce médiocre poète il y avait un penseur et un bon écrivain.
Il était né le 20 novembre 1800, d'une humble famille, dit Sainte-Beuve, dans la notice publiée en tc'tc d'un petit livre posthume composé parles amis de Farcy, avec les meilleures pages de son œuvre K 11 commença ses études dans une vague
1. J. G. Farcy, Heliquœ. Paris, 29 juillet 1831. Librairie classique de L. Hachette, rue Pierre Sarrazin, 12. Un petit volume
pension du faubourg Saint- Jacques, les poursuivit au collège Louis-le-Grand pour les achever enfin, après 1819, à FEcole Normale où il resta trois ans, jusqu'à Tordonnance du ministre Corbière supprimant cette institution. Sous l'influence de Cousin, son maître en même temps que son ami, les études philosophiques l'attiraient. Un moment il rêva d'y enfermer sa vie, mais celle-ci ne lui appartenait déjà plus. L'artiste qui veillait en lui avait d'impérieuses exigences que les travaux du penseur ne pouvaient point assouvir. Ses sens impatientés parlaient haut; il leur fallait d'autres jouissances que les jouissances de l'esprit, et, celles-là, les plus belles métaphysiques du monde ne pouvaient point les leur donner. 11 opta pour une détermination mixte et choisit une de ces conditions limitrophes de l'étude et du monde, où l'existence mi-close peut se renfermer et s'épandre : il se fit précepteur et entra dans une famille russe.
Généreusement payé, mais tenu dans cette demi-dépendance qui est le pire des esclavages parce qu'il en est le plus hypocrite, il demeura là trois années. Son tempérament très altier s'accommodait à grand'peine des mille obligations équivoques du préceptorat, et il s'en évada aussitôt qull eut réuni un capital suffisant pour se donner un an de liberté et de rêve. Cette heure
in-24. La plupart des renseignements biographiques que nous reproduisons ci-dessus proviennent de cette source à peu près unique.
venue il alla vers l'Italie et vécut, dans la solitude des belles plages et le calme des vieux souvenirs, quelques mois d'ivresse indicible. Lamartine, qu'il rencontra en chemin, le reçut avec amitié, bien que Farcy, craignant de ressembler à l'un de ces passants qu'une vanité banale déposait chaque jour à la porte du grand poète, lui eût révélé sa présence voisine en une lettre fort cavalière. Car notre voyageur était parfois hautain, au point de paraître orgueilleux, refusant de rien devoirjamais à l'indulgence d'aucun juge ni de recevoir ces sottes fadeurs qui satisfont les âmes vulgaires. Il écrivait à un de ses amis : « Je ne voudrais pas (pie mes vers fussent de ceux dont on dit : Mais cela îiesl pas mal, en vérité; et qu'on laisse là pour passer à autre chose. »
Au bout d'un an, sa bourse devenant légère il fallut songer au retour. Farcy traA ersa Paris rapidement à la fin de 1827, partant au Brésil, sur la foi d'un aventurier qui lui avait promis une fortune là-bas, pour son arrivée. Le poète en avait jusleniont le plus grand besoin et il s'embarqua bardiniont sans même avertir ses amis. De ce lamentable voyage qui le retint trois mois hors de France, dans l'abandon et la misère les plus sordides, le pauvre garçon parla peu. Sainte Beuve, dans la notice déjà citée, nous donne de sa réserve ?i co propos, cette explication : a II avait pour ronstanlo maxime : « Ne nous plaignons jamais i' (1(* noln* (Icslinée; qui se fait plaindre se fait mé- « priser. » Nous savons qu'il eut à Rio-de- Janeiro,
une méchante aventure, toute à son honneur cependant, et qui se termina par un duel. Abandonné sans ressources et sans nulle relation dans cette ville inconnue, il lui fallut accepter de compatriotes obligeants qui vinrent au devant de sa pudeur, les moyens de se rapatrier.
La fortune qu'il cherchait s 'étant dérobée, il avisa après son retour à gagner simplement sa vie, et alla enseigner, dans un petit collège de Fontenay-aux-Roses, la philosophie de son maître Cousin. Entre temps il donnait au Globe des articles très estimés, de critique et de littérature. Une page qu'il y a publiée sur Benjamin Constant mériterait aujourd'hui encore qu'on l'en exhumât. La politique, hélas 1 et la philosophie en ce temps-là, s'apparentaient trop étroitement pour que].Farcy ne tombât point de Tune à l'autre. On connaît la part qui revient à certains journaux comme le Globe, — à celui-ci peut-être surtout dont la rédaction se composait des esprits les plus nets et les plus actifs du journalisme de l'époque, — dans la Révolution de 1830. Farcy que ses relations avec Littré, Cousin et quelques autres membres notoires de l'opposition, avaient jeté dans la politique libérale, vint à Paris prendre part aux événements qui se préparaient. Le mercredi 28 juillet il voulut rejoindre les insurgés, répondant à la femme d'un de ses amis qui essayait de le retenir : « Eh 1 qui se dévouera. Madame, si nous qui n'avons ni femme, ni enfants nous ne bougeons pas? » Il courut aux bureaux du Globe
OÙ se tenaient quelques-uns des chefs du mouvement. Le lendemain il se rendit vers Tun des foyers de la révolte, traversant le faubourg et la rue Saint-Honoré où la rencontre de cadavres qu'on emportait le surexcita extrêmement. Echappant à Victor Cousin qui le voulait garder auprès de lui, il s'en fut du côté du Louvre et croisa, chemin faisant, M. Gérusez qui Fexhorta en vain à revenir. Il marchait à sa destinée et y marchait en brave, prononçant ces paroles superbes que devraient méditer beaucoup d'excitateurs populaires :
(( Nous profiterons plus que personne de ces événcmcnts-ci; c'est à nous d'y prendre part et d'y aider. »
11 se joignit à une troupe d'hommes armés qui passait, se portant vers le Carrousel où l'on se battait à ce moment-là. Des soldats du haut d'un balcon situé à l'intersection des rues de Rohan et Saint-Ilonoré, dirigeaient un feu nourri sur la foule et lorsque Farcy , poussé avec sa petite troupe vers ce point, déboucha par l'angle des rues de Moiitponsicr et de Rohan, il tomba des premiers, atteint de haut en bas, d'une balle en pleine poil ri ne. Liltré qui avait eu le temps de le reconnaître le il t porter non loin de là, dans une boutique de niarcliand de vins où le chirurgien Loyson, appelé eu hàto, déclara l'inutilité de toute intervention. A peine put-on suspendre la mort au-dessus de lui deux heures, pendant lesquelles il garda sa pleine connaissance.
^ous l'avons dit, ce fut à peine un poète. De
toutes les pièces de vers que ses amis ont rassemblées dans un mouvement de piété trop rare pour que nous ne le signalions point, il n'en est pas une seule que nous puissions citer entièrement. La forme cependant en demeure correcte, le style pur, le choix des mots toujours précis, trop précis hélas 1 car ils emprisonnent la pensée dans leur sens trop étroit et détruisent l'expansion du sentiment, de l'âme oudel'idée, qui constitue le lyrisme.
Mais il y avait du moins un artiste sous l'écrivain qui signa certains articles du Globe, et un penseur dans celui qui jeta ces maximes rapides :
Être savant, c'est savoir qu'on ne sait rien : d'où viennent le doute et l'incrédulité. Etre ignorant, c'est ne rien savoir et ne pas savoir qu'on ne sait rien : d'où naissent la conviction et la foi.
L'homme doit composer sa vie comme une œuvre d'art ; la femme dans l'arrangement de la sienne peut aller jusqu'à l'artifice.
Si tu veux que ton secret reste caché, ne le dis à personne, car pourquoi un autre serait-il plus discret que toimême dans tes propres affaires ? Ta confidence est déjà pour lui un mauvais exemple et une excuse.
Ses amis cherchant dans son œuvre une parole dont ils pussent extraire la formule même de sa vie ont placé au fronton du livre qu'ils lui érigèrent, cette pensée d'une philosophie sans doute un peu platonicienne, mais si haute :
Chacun de nous est un artiste qui a été chargé de sculpter lui-même sa statue pour son tombeau, et chacun
(le nos actes est un des traits dont se forme notre image. (J'est à la nature à décider si ce sera la statue d'un adolescent, d'un homme mùr ou d'un vieillard. Pour nous l actions seulement qu'elle soit belle et digne d'arrêter les rcfrards.
Pauvre Farcy, sa statue à lui reste inachevée, et c'est à jamais dommage, car il en eût fait une belle œuvre.
Jacqucs-lmberl-Galloix n'eut pas le temps de senrolcr parmi les troupes régulières. INé à Genève en 1807, il marchait vers ses vingt-deux ans quand à la fin d'octobre 1828 la mort l'emporta.
Depuis son enfance affligé d'une maladie nerveuse qui donnailà toute sa personne une attitude insolite, déformant ses traits, exagérant ses postes cl lui prêtant, dit son biographe, « ce ridicule extérieur dont s'emparent si avidement les peliles aines », il gardait le maintien soupçonneux et timide des êtres que la malveillance d'autrui rend sauvages et honteux d'eux-mêmes. Les jeunes ^(Mis (le son âge et de sa condition ne recherchaient pas sa compagnie, et lui, craignant leurs sarcasni(»s, les fuyait. Son infortune en avait fait un solilaire, la solitude un méditatif. Parfois il lui venait des idées singulières dont son entouragcî s'étonnait. Les siens ne le compre-
^ ta *
naient guère, tout en raimant certes beaucoup, à leur façon d'honnêtes gens qui rêvaient pour lui d'un avenir bourgeois, bien confortable et bien tranquille, rempli d'un paisible travail et fermé dans un idéal sans espace et sans ambition. Le grand-père, professeur d'écriture dans la capitale de Calvin, pensait lui transmettre sa charge, aussi voyait-il avec désespoir l'enfant négliger ses avis et gaspiller les jours entre des rêveries qu'il jugeait paresseuses et des études qui lui semblaient infécondes.
La vocation d'Imbert-Galloix se décidait précisément au cours des rêveries où se baignait sa jeune âme. Il écrivit, en secret d'abord, de petits poèmes dont il ne s'ouvrit à personne jusqu'à ce que l'un d'eux tombât je ne sais plus comment sous la malignité de ses compatriotes. Auparavant ceux-ci le prenaient pour un fou ; ils le considérèrent dès lors comme un sot, et ce fut ce qu'il y gagna.
Les disgrâces dont souffrait sa nature physique et morale exaspéraient en lui une sensibilité facilement irritable, le portant à s'exagérer ses propres malheurs, à se forger de vrais désespoirs avec des déceptions anodines, ou tout au moins fort communes. A la suite d'un autre insuccès d'ordre professionnel, il quitta Genève allant demander à Paris cette hospitalité, cette justice ou cette mansuétude que sa patrie, par deux fois, lui avait refusées. Hélas I ce fut la mort qu'il trouva.
II avait vingt ans lorsqu'il vint, avec combien (rautres, dans la capitale où piaffait la jeune armée impatiente. La gloire, ici du moins, irradiait tout autour de lui, et des mains fraternelles se tendaient de toutes parts, ouvertes vers ses mains. Il prit confiance et batailla, mais son bras n'avait déjà plus la force de soulever les armes. La misère se fit bientôt son hôtesse et le tourmenta de ses mille supplices. Il gardait bon courage et pied à pied disputait ses illusions. La lutte était trop inégaie : il la menait à peine depuis une année, qu'une phtisie galopante la termina tout à coup.
M. Gide, qui a publié en tête d'une édition posthume des vers de Galloix * une notice sur la courte vie du poète, écrit à son propos ces paroles fort justes et que nous pourrions appliquer à la plupart de ceux qui sont morts de la même façon dans cette époque meurtrière comme toutes les époques héroïques.
CVsl à riiostililé des circonstances, combinée avec son extrême sensibilité, qu'il faut attribuer et cette mélancolie qui faisait le fond de son âme et ses douleurs et son talent et enfin sa mort si précoce, (^'est là toute la vie de Galloix. Toute sa biographie est dans le récit de ses sensations. Plus ces sensations fincnt fortes, plus il fut avide de sentir, plus il souffrit du vide d'une vie sans événement et sans bruit. (l'est la destinée de ces organisations ardentes à qui les circonstances ont manqué. Ces hommes ont eu soif d'émo-
1. Poésies de J.-I. Galloix^ Paris, Ab. CLerbuliez, rue deSeine- St-Gerinain, 57. Un petit volume in* 18.
lions, ils en ont demandé au monde, à l'activité humaine sous toutes ses formes, et le monde leur a tout refusé et leur activité n'a eu d'autre aliment que leur cœur, foyer toujours renaissant de désirs immenses et jamais satisfaits.
Cueillie aux portes de la jeunesse, son œuvre encore mêlée de gaucherie et de grâce, permet pourtant d'apercevoir les belles moissons qu'elle eût portées si la vie ne lui eût été infidèle. Le sentiment y est profond sons le désordre du verbe, sentiment de tristesse infinie et fatale, et qui fait de cette ame candide de vingt ans, comme une pauvre maison désolée.
Le poète s'écrie dans une de ses pièces intitulée Solitude :
... Je suis plus seul encor que le château rustique, Plus que le seuil désert où nul n'est attendu. Plus que le châtelain sombre et mélancolique : Il perdit le bonheur et je n'ai rien perdu.
Savez-vous une plainte plus lugubre, un cri d'angoisse plus émouvant ?
Voici les derniers vers écrits deux jours avant que la mort le fauchât :
Vrai, juste, saint, puissant ; seule âme, âme des âmes, Dieu du pauvre, à tes pieds je m'abaisse en pleurant. Suis-je seul, ô mon Dieu, lorsqu'en tes vastes trames Ton œil dans l'infini n'a rien d'indifférent ?
J'avais longtemps douté, ta lumière est venue. Mes yeux longtemps sans pleurs se sont tournés vers toi. Mon sang s'est réchauffé d'une flamme inconnue. J'ai prié. Ta clémence a descendu vers moi.
Que mon âme coupable ait mérité la vie, Qu'anneau d'un grand mystère et ne le sachant pas, A son départ du corps, attristée et ravie.
Elle avance d'un monde ou recule d'un pas.
Puissante et sur la foi de son essence intime, Sur la foi de ces voix qui lui parlent souvent. Elle ira dans sa route, oppressée ou sublime. Mais tranquille toujours sous l'œil du Dieu vivant.
Jusqu'au jour où, d'amour et de vie abreuvée, Hors, du temps, de l'espace et dans la vérité. Elle déposera sa dépouille éprouvée Pour naviguer au port de l'immortalité.
Ces vers, très estimables, sont datés du 27 octobre 1828, elle lendemain, 28 au soir, leur jeune auteur cessait de vivre.
Armand Lebailly. — Napoléon Peyrat. — Adolphe Vard.
— Conclusion.
Les traînards battent longtemps les routes après que le gros des colonnes est passé. Disparus, licenciés ou morts, les vétérans de 1830 n'étaient déjà qu'un souvenir et quelques-uns de leurs frères attardés continuaient de promener encore les haillons héroïques, dont la gloire n'éveillait plus rien en passant.
Ils sont beaucoup, ces tard- venus. Peut-être, en rinconscience de leur foi, rêvaient-ils de prolonger, à force de vaillance, jusqu'à nous, le tumulte de la Grande-Armée littéraire. Leur voix trop faible ne trouva nul écho hors du champ de bataille et se perdit dans Tindififérence, avant de s'éteindre tout à fait, lasse et désolée, dans la solitude. Egarés dans un temps maussade qui n'était pas leur temps, ils n'y ont imprimé que
(les traces légères ; essayons au moins d'en relever quelques-unes, avant qu'elles se soient efifacées.
Lebailly naquit au printemps de 1838 * en une bourgade bas-normande assise au milieu des vergers qui bordent la Sienne, entre Coutances et Yilledieu, sur la route de Vire. Son père, moitié cultivateur, moitié tailleur d'habits, habitait une pauvre maison tout en haut du bourg de Gavray, où tant bien que mal, cousant du drap, piochant la terre, il abritait et nourrissait sa famille.
Quand il avait passé le jour sur ses charrues. Mon père, il n'allait pas humer l'air dans les rues, M fumer sur la Sienne où sifllent les pêcheurs...
écrira de lui son fils devenu grand. C'est qu'il ne fallait point, avec six enfants au logis, qu'il s'amusât, le pauvre homme I
Les jeunes années d'Armand furent ce que sont dans nos campagnes toutes les existences d'écoliers. Les rêveries solitaires et les pro-
1. Voici la copie de son acte de naissance relevé à la mairie de Gavray : « L'an 1838, le 22 avril à 6 heures du soir, par devant nous Adolphe Leiebure, maire de la commune de Gavray (Manche), est comparu le sieur Amand Désiré Lebailly, âgé de 25 ans, né et domicilié à Gavray, lequel nous a présenté un enfant Jii sexe masculin né de ce jour à 2 heures du soir de lui, déclal'ant, en sa maison rue Haute, et de Olympe Stéphanie Debouciiefontaine son épouse, et auquel il a déclaré vouloir donner les ))rénoins de Amand- Emmanuel, — les dites déclarations et présentations faites en présence de Jean-François Lebailly, âgé de 5(3 ans, propriétaire, et de Louis Ledentu, âgé de 22 ans, écri- >ain, domicilié à Gavray. » On remarquera que le prénom réel de Lebailly était Amand et non Armand,
menades sous les saulaies tranquilles du bord de Feau, ouvrirent très tôt son âme aux fortes impressions de la nature. Plus réfléchi que ses camarades, souvent à l'écart de leurs jeux, il paraissait songer à des choses lointaines et confuses, et Ton raconte que pour tous les siens, dès cet âge, il était « le petit prodige* ». Un jour, Rachel passant à Gavray le rencontra dans la campagne et, assure-ton, lui prédit de hautes destinées. L'horoscope de la tragédienne ne fut peut-être pas sans influence sur la vie du petit paysan.
La frêle santé d'Armand Lebailly le rendait d'autre part, inapte aux durs labeurs de sa famille, et sa précoce intelligence ayant intéressé deux prêtres de la paroisse, ceux-ci, avec l'assentiment du tailleur, enseignèrent à l'enfant quelques notions de grammaire et d'histoire qu'il s'assimila rapidement, puis l'envoyèrent au petit séminaire de Muneville oîi il ne resta qu'une année. De Muneville, il fut àMortain, et là, entre la prière et l'étude, aux heures de récréations ou de songeries, il écrivit ses premiers vers. La quatrième année de ses études il ne retourna pas à Mortain. La pension du collège devenait trop lourde, malgré de successifs allégements, pour la bourse du petit tailleur et on expédia l'enfant à Saint-Lô où il prit gratuitement les
1. L. Boue de Villiers, Pages de la vie littéraire contempo^ raine, Paris, Renaud, 1864.
leçons de nouveaux professeurs, logé quelque part dans la ville en une de ces affreuses caméries qui donnaient aux écoliers pauvres, à raison de deux écus, la couchette de bois dur et, une fois le jour, un peu de bouillon sur leur pain.
« Cette année-là, » écrivent les Frémine, ses biographes i, « fut dure à Lebailly... Confiné dans une chambre étroite, sans air, dans un des plus tristes quartiers de la vieille ville, il vivait misérablement et sans amis. Tous les quinze ou vingt jours, souvent une fois par mois seulement, il recevait de chez ses parents du pain noir tout sec, et quelques bouteilles d'un cidre tiré frais au tonneau à Gavray, mais qui ne se conservait guère et ne tardait pas à devenir une boisson couleur d'encre, nauséabonde, insupportable. On conçoit facilement combien vite un pareil régime dut débiliter une santé fragile. A la fin de Tannée Lebailly crachait le sang. Toujours seul, laborieux, il allait au collège et en revenait par les rues noires et tortueuses, ses livres et ses cahiers sous le bras, faible et blême, songeant. »
11 vécut ainsi tout un an. — si cela s'appelle vivre -^ et entra au séminaire diocésain, où il fut seulement quelques semaines. Les privations et le travail avaient affaibli sa santé ; d'étranges malaises le prenaient, des inquiétudes lui montaient par instant au cœur ; ses pauvres oreilles pleines de