‹ LES ENFANTS PERDUS DU ROMANTISMEChapitre 7 sur 57 · Edmond Biré, Victor Hugo après 1830^ tome I, p · texte numérisé non relu

Edmond Biré, Victor Hugo après 1830^ tome I, p

2. Lettres d'Alfred de Vigny à Mlle Camilla Maunoir Campbell, publiées par la Revue de Paris du 15 septembre 1897.

exemple jusqu'alors, ne s'est représenté qu'une fois depuis, cinq ans plus tard, à la représentation de Chatterton, Les mêmes mains de poètes battirent avec une frénésie égale, pourles deux œuvres, mais on verra tout à l'heure, quelle signification différente renfermaient les applaudissements qui accueillirent chacune d'elles.

Les cénacles, nous l'avons dit, furent à la République littéraire de 1830, ce que, naguère, les clubs avaient été pour l'autre. La parenté déjà profonde entre les mouvements dont chacune des républiques descendait, s'augmenta de cette identité presque absolue de leur organe. La même pensée de féroce individualisme, forma la base des deux groupements, club révolutionnaire et cénacle réformateur ; leurs membres respectifs masquèrent du même prétexte d'émancipation, — soit de la personne du citoyen, soit de celle de l'artiste — l'ambition de leur cerveau et l'égoïsme de leur cœur. Les uns menèrent la France, parle carnage, au despotisme. Les autres y conduisirent les lettres.

Nous ne méconnaissons point les services réels des cénacles, mais la reconnaissance que ces derniers en reçoivent depuis quatre-vingts ans nous paraît disproportionnée, vraiment, à leur étendue. Certes nous devons nous incliner, — et nous nous inclinons très bas — devant le mérite

individuel de ceux qui constituèrent les étatsmajors romantiques, mais notre hommage rendu, nous ne supposons point qu'il faille excuser par surcroît leur action dans ce qu'elle eut d'irrémédiablement désastreux.

Regardons-les, ces états-majors, d'un peu près. Celui de 1824, dont nous avons nommé les membres, et celui de 1829 qui comprenait en outre : Alfred de Musset, Gérard de Nerval, Beauchesne, Alexandre Dumas, Ernest Fouinet, Victor Pavie, Sainte-Beuve, Mme Tastu. Tous ces noms sont connus. Pas un qui ne réveille quelque réminiscence endormie au fond de nos mémoires. Les deux tiers resteront célèbres, et les plus négligés occupent encore une place, de nos jours, dans les moindres anthologies. Peut-il prétendre, celui-là qui s'est penché sur la fécondité prodigieuse de l'époque, qu'il n'y eut rien en dehors d'eux, parmi cette foule ardente, joyeuse surtout d'admirer, et jalouse seulement d'applaudir, — rien du moins qui valût l'attention des contemporains, et méritât le souvenir de la postérité.

Selon son principe initial, le cénacle devait être un centre de pensée commune, un foyer d'assistance réciproque. L'ambitieux génie d'un seul homme le détourna de son but fraternel, lui fît quitter le grand chemin où il marchait et, sans qu'il s'en doutât, l'engagea dans le bourbier des intérêts individuels. Cette association attira vers elle toute la vie, absorba toute la vérité. Hors d'elle, il n'y eut pas de salut. Elle dispensa sinon

la gloire qui empêche de iiïourir, la renommée, du moins, qui permet de vivre. Elle obstrua toutes les avenues qui pouvaient conduire au succès, mit la main sur toutes les prébendes et capta toutes les sources de la faveur populaire. Ses limites ne s'étendirent pas au delà d'une matière passive, aisément malléable, et Ton en sut exclure tous les indépendants, ceux dont Gabriel Sarrazin dit que (( la vie errante leur était aussi nécessaire que le souffle » et qu'ils fuyaient le « cou pelé du chien de Lafontaine » *. Musset et quelques autres qui y étaient entrés, s'en évadèrent rapidement.

11 fallait à Victor Hugo une prééminence absolue qu'il n'eût peut-être point gardée surune assemblée moins restreinte, et, en accoutumant le public à considérer les cénacles, dont il était l'émanation quintcssenciée, comme l'élite de la jeune école, il asseyait son propre empire.

M. Alfred Michiels dans son Histoire des Idées Littéraires en France, disait en parlant de l'absorption exercée parle groupe de Victor Hugo :

Les chefs et les miliciens de l'école nouvelle ont inventé toutes ces manœuvres, tous ces artifices, qui sont des lacets tendus pour étrangler le talent ou des échelles de corde pour aider les hommes médiocres, les hommes nuls, à escalader les positions supérieures 2.

Le reproche paraît un peu dur, et nous le tenons pour excessif, mais n'y a-t-il aucune part de vérité

Page 1