‹ Les enfants retardataires; arrêts de la croissance et troubles du développementChapitre 17 sur 35 · CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS

festé avec une intensité plus ou moins grande ; après les castrés accusés et sautant aux yeux, comme celui de Victor Ch. . , resté à vingt et un ans tout à fait semblable à un enfant de huit à dix ans, nous avons vu toute une gamme de faits : des hommes et des femmes, adultes par leur âge, restés adolescents de corps et d'esprit ; les uns simplement retardés, les autres atteints de quelques anomalies : obésité exagérée, cryptorchidie, malformations diverses. Enfin, nous avons vu une série de cas où ce n'est que par quelques caractères intellectuels ou somatiques que l'adolescent est resté enfant ou que l'homme est resté adolescent.

Il y a en somme tous les intermédiaires entre l'infantilisme le plus caractérisé et l'état normal.

Tous ces cas relèvent-ils d'un même processus, d'une même cause ? Y: a-t-il simplement une question de degré? La réponse nécessite que nous entrions plus avant dans l'étude clinique de nos sujets. Il ne nous suffit pas de les étudier une fois l'affection constituée. Il nous faut voir comment elle s'établit; comment, à la suite de quoi, pourquoi elle persiste ; c'est en étudiant la marche et les origines de l'anomalie, et l'anatomie pathologique des sujets qui en sont atteints, que nous trouverons les éléments nécessaires pour résoudre ces questions.

Nous avons consacré les pages précédentes à la description d'un certain nombre de types d'enfants retardataires : retardataires dans leur développement total, ratardalaires dans leur développement physique, retardataires dans leur développement psychique. Quel que soit le type qu'a pris chez eux le retard de la croissance, quel que soit l'organe ou la fonction qu'il a particulièrement frappé, il nous faut encore faire une distinction des plus importantes : tantôt, c'est dès son origine que l'enfant a semblé se mal développer : il est né trop petit, trop faible et il a continué à toujours être en retard ; tantôt, au contraire, l'enfant est venu au monde normal, il a grandi et s'est développé normalement pendant un, deux, trois ans et plus, puis il s'est fait un arrêt imprévu dans ce développement ; il s'est brusquement ralenti ou s'est même arrêté tout à fait. 11 faut donc distinguer avec soin ceux qui sont nés arriérés, et ceux qui le sont devenus ultérieurement.

A la naissance, l'enfant est plus ou moins pesant, plus ou moins bien développé, et cela est en rapport avec un très grand nombre de facteurs : âge et santé des conjoints, hygiène de la mère pendant la grossesse, durée de la gestation, quantiparité, gémellité, etc.. Un enfant peut naître petit et faible, sans qu'il doive pour cela être qualiQé de retardataire. Un enfant né à sept mois a le droit d'être moins gros, moins développé qu'un enfant à terme ; un enfant jumeau a le droit d'être très petit; un premier né aie droit de peser moins que les puînés. Quelques mois plus tard, ces différences ne subsisteront plus.

J'ai eu occasion d'observer dans le service des débiles de la Maternité de Paris, avec mon maître Budin, beaucoup d'enfants nés avant terme, à sept mois, six mois, cinq mois. Certains pesaient des poids dérisoirement minimes : 1200, 1000, 900 grammes. Leur petit corps, mou comme de la gélatine, était translucide, on voyait le sang courir dans les veines, sous la peau transparente. Beaucoup de ces enfants, malgré les soins donnés, mouraient. Mais ceux que la couveuse maintenue à dO"", Talimentation au lait de femme par la sonde œsophagienne et les soins minutieux d'hygiène parvenaient à sauver, se développaient plus tard comme- les autres enfants. J*ai pu voir une petite fille âgée de quatre ans qui, née à six mois de grossesse, ne pesait que 950 grammes. Elle s'était si bien développée physiquement, qu'il était impossible de se douter qu'elle avait jamais été autrement que les autres; son développement psychique était également parfait ; élevée par une gouvernante anglaise, elle savait parler et l'anglais et le français.

Inversement on voit certains enfants présenter les plus grandes irrégularités dans la marche de leur développement. On observe les plus grandes variations relativement à l'âge où apparaissent certains caractères physiques, la première dent par exemple, ou certaines facultés physiologiques dont la marche et le langage sont celles dont on peut noter avec le plus de précision l'époque d'apparition.

On a vu des enfants naître avec des dents, mais ce n'est pas toujours un indice de précocité et Alice Sollier a noté que des enfants idiots avaient eu leurs dents de bonne heure (1).

' (1) « Contrairement à Topinion admise généralement par le Yuigaire que les hommes de génie seuls ont le privilège de naître avec des dents, témoins Louis XIV et Mirabeau, loin d'être un phénomène exceptionnel chez les idiots, la précocité de la première dentition, sinon l'existence des dents à la naissance, paraît être relativement commune (11 fois dentition précoce,

Apert. — Enfants retardataires. 3

La précocité de la marche ou celle du langage est aussi très variable, et il faut se garder d'attacher de l'importance à ce fait qu'un enfant tarde à parler. Il est peut être néanmoins exagéré d'y voir, comme Pérez, un phénomène plutôt de bon augure. Nous citons néanmoins les paroles de cet auteur à ce sujet, comme étant des plus suggestives.

« On aurait grand tort de considérer la rapidité des progrès linguaux, question des organes mise à part, comme un indice de précoce intelligence : c'est même très souvent le contraire qui me paraît être vrai. J'ai noté un retard remarquable à l'égard de l'exercice de la parole, chez plusieurs enfants des deux sexes, nés de parents affinés par la culture intellectuelle et s'exprimant avec facilité: le père de l'un d'eux me témoignait même la crainte que son enfant ne fût muet ou quasi-muet, parce qu'à l'âge de treize mois, il bégayait à peine deux ou trois mots. Cet enfant a commencé tard à parler, il a même pris son temps pour avancer ensuite ; mais, à l'âge de trois ans, ce petit homme avait un vocabulaire aussi riche que précis, et s'exprimait avec une justesse et une facilité très grandes. Je pourrais citer beaucoup d'autres exemples semblables. Il me paraît donc, que plus un enfant est intelligent, moins il se paie de mots; plus il faut que les mots signifijent quelque chose pour qu'il les apprenne, et c'est pourquoi il n'en apprend qu'à mesure qu'il se fait des idées nettes des objets. Chez les enfants peu intelligents, mais doués d'organes souples et d'une mémoire en avance sur le jugement, les mots précèdent les idées, les remplacent souvent ; ils les retiennent comme sons et associations de sons, moins que comme représentations d'idées personnelles. Aussi^ quand ils viennent à comprendre le sens de ces mots longtemps

6^ fois normale, 35 fois tetàfdée) ». Alice Soltiei*, La dëntitidD (*,hez les idiots, les imbéciles, les afMérês. Thèse de Parts, 18itt.

prononcés pour la forme, ce sont les idées des autres qu'ils se trouvent avoir depuis longtemps, tandis que les intelligents, lents à parler, ont une foule d'idées qui leur sont venues, non par le canal des mots, mais par le moyen d'observations et d'expériences directes (1). »

11 faut donc, en résumé, ne pas tenir grand compte de légers retards dans l'époque d'apparition des phénomènes par lesquels se manifeste la croissance des enfants. La tendance des parents est déjà trop grande, (et c'est bien naturel) à s'inquiéter s'il leur semble que l'enfant grandit peu, ou tarde à marcher et â parler.

Dans la réalité des faits, il est bien difficile de saisir dès les premières années l'état anormal dos sujets retardataires, et, à part les cas bien caractérisés de myxœdème congénital, c'est seulement tardivement que l'on s'apercevra de l'état anormal ; c'est chez l'enfant déjà grandet, mieux encore chez l'adolescent, que se manifestent le plus évidemment les tares de l'arrêt du développement.

Dans la très grande majorité des cas, du reste, l'enfant s'est bien développé dans les premières années de sa vie ; ce n'est que plus tard qu'il est devenu anormal ; la tare qui entrave le développement n'est pas congénitale, mais acquise.

Dans un certain nombre d'observations, il a été possible de déterminer d'une façon assez précise l'époque à laquelle le développement s'est arrêté.

« Jules B. .., dix-sept ans et demi, en paraissant treize à quatorze (Voy. obs. p. 10), était, à l'âge de dix ans, presque aussi fort que son frère atné plus âgé de quatre ans. Il aurait eu alors une bronchite qui aurait duré tout Thiver, et, depuis lors, il a cessé de se développer, il n'a grandi que très peu, il n'a pas pris de forces, son intelligence ne s'est pas formée, il est presque semblable actuellement à ce qu'il était sept ans auparavant. »

« Victor Ch...., vingt-deux ans, en paraissant dix à peine (Voy. obs. p. 13), est né à terme, plutôt petit à sa naissance, mais pas

(1) Pbrbz. — Les trois premières années de Tenfant, 1893, p. SOO.

extraordinairement ; il a été élevé en nourrice au biberon ju? qu*À l'âge de quatre ans ; à six ans et demi, il a eu une bronchite ; c est à partir de cette bronchite que Fenfant, jusqu'alors plutôt petit pour son âge, mais alerte, vif, dégourdi et paraissant tout à fait normal, a commencé à se mal développer. Cependant il a été & Técole jusqu'à Tâge de onze ans, puis en pension jusqu'à douze ans et demi, et il aurait obtenu successivement le certificat d'études, puis le diplôme.

« Le développement physique s'est arrêté tout à fait à Tâge de huit ou neuf ans. Actuellement le malade a 1™,15 de taille. Il avait déjà cette taille à neuf ans au dire du père. »

Chez les deux malades de Capitan (pages 21 et 22) c'est aussi brusquement que s'est manifestée l'anomalie du développement. Charles D... est normal, jusqu'à dix-huit ans ; à partir de ce moment, son aspect extérieur cesse de se modifier, et son corps s'accroît seulement dans toutes ses dimensions, tout en restant tout à fait semblable à lui-même. Il devient un très grand enfant, mais en somme reste un enfant. Chez le second malade de Capitan, c'est également à l'âge de neuf ans que se manifeste l'anomalie jusqu'alors latente.

Courtois-Suffit a relaté un fait bien caractéristique d'arrêt brusque de développement.

A treize ans, son malade, jusqu'alors tout à fait normal, a été pris brusquement d'une céphalée intense, suivie trois jours après d'une cécité arrivée également subitement, puis de séries d attaques délirantes et convulsives, avec paralysies fugaces. Les accidents ont duré six mois. « Immédiatement alors, presque mathématiquement pour ainsi dire, le développement dit corps s'arrête net ». A vingt-trois ans, le malade est absolument le même que dix ans avant, à treize ans, des photographies comparatives en font la preuve. Pendant les huit premières années après les accidents, il y a eu de temps en temps de petites crises très courtes (cri, frisson, pâleur) en tout semblables à des accès de petit mal. Elles ont fait place depuis lors à des crises épileptiques franches; en outre, sensation douloureuse presque continue au vertex, mictions impérieuses, involontaires, abondantes, soif vive. Aucune altération de Tintelligence.

Courtois-Suffit a tendance à considérer ce cas comme un infantilisme par hérédo-syphilis, bien qu'il n'ait pu relever, malgré des investigations très pour-

suivies, aucune trace de syphilis chez Tenfant ou chez ses ascendants. A l'époque où il écrivait, on ne connaissait guère que l'infantilisme myxœdémateux et l'infantilisme syphilitique. Il n'en est plus de même actuellement. Les signes de tumeur de lu base du crâne présentés par le malade doivent au contraire attirer fortement notre attention.

Dans ces cas, on le voit, le développement s'est subitement arrêté, comme si un facteur quelconque, jusque-là inactif, avait tout à coup agi pour détruire la force évolutive qui pousse chaque être vers le type définitif propre à son espèce. Tout se passe comme chez ces insectes à l'état larvaire, envahis par un parasite, chez lesquels l'évolution vers l'état définitif s'arrête, et qui restent indéfiniment à l'étal de larves. S'agit-il chez nos sujets d'un parasitisme ? Ou bien le trouble évolutif résulte- t-il d'une autre cause ? C'est ici que nous allons serrer de près le nœud de la question. Nous allons' chercher si, chez quelques-uns de nos sujets, quelque tare pathologique acquise ou héréditaire n'est pas à l'origine de leur anomalie. Cela concerne VÉtiologie.

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