‹ Les enfants s'amusent [par] Pierre Veber et WillyChapitre 3 sur 51 · LE BUSTE A SABOLY · texte numérisé non relu

LE BUSTE A SABOLY

Sic vos non vobis.

Il y avait une fois un village, quelque part en Provence, du côté d'Avignon peut-être; un village comme tous les autres villages, avec une mairie, une église, une suffisante quantité de maisons et d'égoïsmes, des élections, des polémiques et deux journaux. Les habitants ? Dans un recensement on les chiffrait au nombre de quatre mille âmes. C'est le terme officiel.

Or, ces quatre mille citoyens te sentirent, un beau jour, incomplets. Ils possédaient bien une Bibliothèque Victor Hugo, non coupé, George Sand, un Gaboriau en loques, un Alfred de Musset dépareillé, l'Encyclopédie puis un prétexte de Musée, aussi un endroit où quelque chose d'historique s'était passé ; on ne savait pas au juste quoi. Enfin, le camp de César de rigueur. Mais il leur manquait un grand homme. Auber est né à Caen, Molière est mort à Paris, Meudon possède Rabelais, Avignon eut des Papes. Leur village, à eux, ne s'enorgueillissait d'aucune naissance célèbre, d'aucune mort réputée. Ils ne pouvaient pas dire : « Vous savez, un Tel, le fameux un Tel ? Eh bien, il a vu le Jour chez nous î » Et cela leur faisait deuil, à ces povres gi

Combien coupable, celui qui leur donna cette fâcheuse On lit les élections là-dessus. Le chef de l'opposi-

tion promit de trouver un grand homme, coûte que coûte. On le nomma. Alors, il entama des recherches, fouilla des archives, demanda l'aide de Sociétés archéologiques, et finit par déterrer Saboly.

Vous connaissez sans doute Saboly ? le fameux Saboly ? Il a vécu dans les environs du dix-septième siècle. C'était un bon prêtre qui imagina de composer des noëls en langue provençale. Je ne suis pas sûr que les noëls aient subsisté ; mais le nom de l'auteur, au moins, avait surnagé sur « l'océan des âges » , et c'était tout ce que demandaient les habitants du Quelque-Part-en-Avignon. Elles exultèrent, les chères quatre mille âmes, s'empressèrent de nommer une rue Saboly, un cours Saboly, une place Saboly. On érigea une plaque commémorative, en marbre, sur la plus vieille maison du village, en vertu de ce judicieux raisonnement : « C'est la plus vieille maison, donc Saboly dut y vivre. »

Néanmoins, au bout d'un certain temps, ces manifestations anodines ne leur suffirent plus. Il devenait évident que leur grand homme réclamait mieux. Les excellents citoyens conçurent le projet de lui élever un monument., sur la place Saboly.

Saboly n'ayant été qu'un bon homme de prêtre, il était difficile de lui dédier une statue équestre ; difiicile également de le représenter en toge romaine, réservée aux seuls orateurs politiques. L'air méditatif, le long d'un étau avec roues dentées, convient aux inventeurs. Il n'y a pas d'attitude officielle ni de costume pour les humbles faiseurs de noëls. Perplexité. Alors intervint i Enfant Prodigue.

l m gamin de l'Ecole primaire, jadis, avait montré quelques dispositions pour le dessin, qualifiées d'étonnantes. On conservait de lui un portrait fait à la ressemblance de la République. La municipalité s'était saignée pour l'envoyer à Paris, afin qu'il continuât ses études et son apprentissage d'artiste. Depuis dix ans, on lui servait trimestriellement sa pension; mais l'ingrat ne donnait d'autre signe de vie que des accusés de réception, aux époques réglementaires. On commençait à trouver que l'enfant prodigue était bien long à apprendre l'état de sculpteur. Le monument Saboly fournit l'occasion de mettre ses talents à l'épreuve. On lui écrivit une lettre remplie d'instructions minutieuses. « Le célèbre poète avait vécu tant d'années. On ne possédait de lui, par malheur, aucune image ; tout donnait à croire qu'il avait dû porter le nez comme ceci et les cheveux comme cela. »

Au boul de deux mois, f enfant prodigue envoya un projet de monument, plus les devis. Sur un pyramidion >is mètres de hauteur, Saboly en buste souriait doucement.

A la partie inférieure du socle, deux bas-reliefs représentaient l'un La Nativité, l'autre Le prêtre Usa ni m m milieu des Pâtres. Ça ne manquait pas de grandeur, rehaussé des armes du pays. Du reste, l'idée du buste supprimait les perplexités: plus de pose ni de costume; et surtout, considérez la sérieuse économie. Monument »i devis furent votés par acclamation.

Au bout d'un an. le monument était prêt; les hasreliefs arrivèrent; on i lerrière le mystère des

palissades. Restait le buste. L'enfant prodigue écrivit : « Je termine la draperie; dans dix jours je porterai notre poète au fondeur ; cinq jours pour la retouche. Fixez l'inauguration à un mois. Vous aurez Saboly à temps. »

Oh ! ces artistes ! Les autorités, trop confiantes, suivirent le conseil de leur sculpteur ; elles fixèrent le jour de l'inauguration, commandèrent les orphéons, les députations, la tente du bal, le banquet de 200 couverts, les jeunes tilles en blanc, les arcs de triomphe de feuillage, et le.> verres de couleur. Le Préfet promit de venir en personne !

Huit jours avant, pas de Saboly. Et les affiches étaient déjà posées.

Echange de notes aigres : « Envoyez vite, ça presse. — Vous inquiétez donc pas, il sera là pour le jour fixé> je retouche. »

La veille de l'inauguration, la veille, vous entendez bien, pas de Saboly. On télégraphia : « Ordre envoyer buste tel quel. -• Réponse : Buste parti hier par grande vitesse, sera demain gare premier train. Respects. »

La petite mort grimpa dans le dos des autorités. Si le buste allait faire défaut ! On espéra.

... Le grand jour est venu ; un beau soleil avec un rien de brise qui rafraîchit « le fond de l'air». Le matin, il a plu un peu, juste pour abattre la poussière. La journée s'annonce superbe.

Au milieu de la place Saboly, le monument est là, recouvert de toiles ; il n'y a qu'à tirer une ficelle et les toiles tombent. Une estrade est établie à même, pour le comité. Seulement le socle est vide, pas de buste.

La municipalité prend patience.

L'autorité esl nerveuse. Au train du matin, rien n'était arrivé. II y a un va-et-vient continuel de la mairie à la gare; les commissaires sont sur les dents. Le télégraphe inonde l'enfant prodigue d'injures rédigées en petit

gre.

10 heures. — Voici les tambourinaires en grand costume, les orphéons avec casquette de gala, les jeunes filles en blanc avec palmes vertes, les enfants des écoles laïques, les députations, toute la lyre. Et toujours pas de buste î Quelle honte, pensez ! Et que diront les pays voisins «qui n'ont pas de grand homme, eux !)

H heures. — 11 faut boire sa honte et aller chercher le Préfet. Le buste arrivera peut-être en même temps. C'est dur. allez, des moments pareils ! Le premier magistrat du pays s'est déjà rongé la moitié d'un favori. Et le peuple qui ne se doute de rien. .

11 heures 1 -2. — Le train entre en gare. le Préfet, en frac palmé d'argent, descend de wagon, dissémine des poignées demain à droite à gauche. Présentations sur le quai. Le maire louche du côte des bagages. L'adjoint, qui est allé voir, revient en toute hâte, et lui glisse : « Pas de buste; mais il y a un autre train à 1 heure.

ut-être Saboly arrivera-t-il par celui-là. Laites toujours manger le préfet, tirez le déjeuner en longueur. Moi je reste ici en permanence. »

Le maire, navré, prend le bras du préfet et la tète du cortège. Les orphéons font éclater la Marche indienne de Sellenick, les enfants des écoles chantent : et tandis qu'ils

h vont en longue file, vers le banquet de 200 couverts, l'adjoint, fidèle au devoir, s'assied sur le comptoir des il pleure.

Au bout de deux heures, il voit paraître un commissaire effaré, s'épongeant le front :

« Eh bien ?

— Le train sera là dans deux minutes. Retard. Le banquet est fini ?

— Presque. Touche à sa fin. Le préfet en est à son quatrième toast: il a déjà trinqué à la Fraternité, à la Concorde et aux Muses. Un quart d'heure encore, et tout est perdu. On commence à savoir la vérité ; l'opposition ricane.

— L'opposition ricane ? Dieu de Dieu, si le busle ne vient pas, nous sommes flambés ! » L'adjoint montra le poing dans la direction de Paris.

Timbre électrique. Sifflet. Le train entre en gare. Les deux hommes se précipitent vers le fourgon de tète. « Il doit y avoir quelque chose pour la municipalité : un buste. »

L'employé, indifférent, parcourt des yeux la iiste des colis :

Mmmmm... une lessiveuse... deux bancs de jardin... une caisse de lapins vivants... c'est tout, messieurs, je ne vois pas de buste.

— Pas de buste? cherchez mieux, ce n'est pas possible.

— Quand je vous dis qu'il n'y en a pas ! » L'employé regrimpe dans le fourgon ; sifflet; le train part. L'adjoint sent la terre tournoyer sous lui : « Tonnerre de nom d'un nom ! eh bien ! nous sommes frais ! Et le préfet, qu'est-ce qu'il va dire, alors? Etles orphéons, et les jeunes filles.

tecorl l'opinion publique ? et l'opposition ? c'est

la lin de tout...

— Que va-t-on nous faire? Va y avoir émeute, pour sur... C'est la faute... deSaboly... Est-ce qu'on avait besoin... de lui élever un monument.., à cet oiseau-là ?

— Allons, ne pleurez pas. A quoi ça sert-il ? Faut un buste, à tout prix !

— On ne peut pourtant pas mettre à la place celui de la lit-publique. Le peuple verrait tout de suite qu'on le trompe. Tenez, si ce n'était ma femme... et mes enfants... je partirais.. .

— Sapristi, cherchez, au lieu de pleurer. Le temps marche, pendant que vous vous désolez. Ah ! Attendez !... Oh ! quelle idée !

— Vous avez trouvé

— Oui... c'est ça ! Le pharmacien a dans son grenier un vieux buste en plâtre bronzé. Personne ne le connaît. Et puis, il n'y verront que du feu. Le temps de passer chez lui. en son absence. Les rues sont désertes, on déjeune encore. Bon. Vous, essuyez vos yeux, allez prévenir le maire ; que l'on se mette en marche. La journée

LUVée. .Mais aile/ donc.

Et il disparut en courant à toutes jambes.

Inconsciemment presque, l'adjoint se tamponna les paupii -na la salle du banquet et dit deux mots

a l'oreille de son supérieur. Durant te repas, le maire avait i préparer son préfet à la catastrophe par

quelques phrases évasives: Il se pourrait que... Oh ! tout était prêt '... mais un empêchement imprévu... la pluie...

ou bien un accident... on ne peut pas savoir... la cérémonie ne pouvait être remise, pourtant... la Providence... si, par exemple, le buste se cassait à l'improviste... ça s'est vu, par la chaleur. » Le préfet, l'esprit ailleurs, n'écoutait pas, se contentait d'approuver de la tète, cependant qu'il repassait mentalement ses toasts habituels.

Après l'entrée de l'adjoint, le maire, soudainement rasséréné, fou de joie, se leva et hurla : « Quand M. le Préfet voudra?... MM. les commissaires à vos postes... Vive Saboly ! » Les orphéons reprirent la Marche indienne, le cortège s'organisa. Comme il débouchait sur la place, un homme essoufflé, accourut en sens inverse, escalada l'estrade quatre à quatre, et posa sur le socle un paquet enveloppé de serviettes. Il était temps.

On s'installa hiérarchiquement. II y eut un discours, accents émus, fierté du pays, gloire de la France., poésie du terroir, l'àmc du sol... hommage rendu au chantre national... métaphores et comparaisons, distributions de compliments aux comparses. Mais il y avait sur l'estrade deux notables qui n'en menaient pas large, je vous assure. Reprise de la Marche indienne. Coup de canon. Les toiles du socle tombent, M. le préfet, de ses blanches mains, démaillote l'objet placé devant lui, et, au milieu des acclamations, des recrudescences de cuivre, des « Vive Saboly», des hurlements, des farandoles, découvre magistralement aux yeux de la foule enthousiasmée le faciès morne d'Esculape, demi-dieu de la médecine.

Le pharmacien reconnut sa propriété, voulut réclamer : «Mais c'est mon vieil Escula... »

11 n'eut pas le temps d'achever. En un instant, deux grosses mains se posèrent autour de son cou, tandis qu'une voix rauque lui soufflait : « Vous, si vous dites un mot, je vous étrangle ! ».

Et c'est ainsi qu'un dieu grec usurpa la place qui, en légitime justice, revenait à feu Dom Saboly, de son vivant prieur de Quelque-Part-en- Avignon.

La cérémonie achevée, le préfet partit. Le soir môme, on apportait à la mairie une caisse contenant le véritable buste. Le conseil décida de rétablir Saboly sur son monument et de rendre le Dieu de la médecine au pharmacien. Cependant il se heurta au sentiment populaire. Le peuple n'admit pas qu'on lui changeât ainsi son grand homme sans avertir. Une députation vint déclarer aux autorités que l'autre Saboly, le premier, était bien plus ressemblant que celui-ci, qu'il avait plus de ma- «'•tant plus chauve, qu'il possédait une plus belle barbe cannelée et de nobles yeux vides, comme il sied à un poète. En conséquence, on sommait l'autorité de restaurer sur le piédestal l'authentique Saboly et de mivoyer cet imposteur. Ainsi fut fait.

Après tout, le sentiment populaire ne se trompe jamais ; peut-être bien que Saboly ressemblait en effet à Esculape.

L'INFORTUNEE MISS MOLLY

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