‹ Les enfants s'amusent [par] Pierre Veber et WillyChapitre 24 sur 51 · PASSAGE A TABAC · texte numérisé non relu

PASSAGE A TABAC

. seriez-vous assez aimable pour nous expliquer, <rfrc clarté babil uelle (de rien, vous êtes trop indulgent ! | ce qui' /'"// entend à Paris par « Passage à labac ». Il H a peut-être là une amélioration administrative dont no- Ile profiterait .

m notre coutume, nous avons cherché cette explication auprès des gens compétents : successivement nous avons interrogé un éminent confrère, qui fut jadis ingénieur des pétuns, puis la buraliste de la Chaussée-d'An- . lent de ' S contre f abus du passage

préalables renseignements, nous nous somm te transporté chez un haut fonctionnaire

son amour {tour la réclame et notre fessionnelle nous interdisent de nommer.

Il nous reçut avec la particulière aménité qu'il réserve : maire aux coupables dont il espère obtenir les suies premiers mots, il nous arrêta •.

« L à labac ; Mais, cher Monsieur, cette

rote a la plus haute antiquité : tout porte antérieure à l'importation du tabac le même qui découvrit vers cette époque rance el nousen enseigna l'usage. Par malle préhistorique nous est trop peu connue nous puissions établir mieux que des conjectures ; toutefois je doute que l'homme des cavernes

ait ignoré cette réjouissance perfectionnée de nos jours par l'homme-des-violons.

Une lecture attentive du Droit Romain vous démontrera qu'à Rome on passait déjà à tabac les esclaves qui avaient commis la faute de désirer un meilleur état de choses ou seulement les denrées coloniales de leur maître.

A Byzance, las Autocrates avaient adopté comme distraction quotidienne le spectacle de ces corrections que le bienfait d'un régime démocratique a mis à portée des moindres commissaires, que dis-je ! des moindres brigadiers.

Durant les Croisades, les preux passaient à tabac les Sarrazins captifs. Car, observez-le, ce sont toujours les êtres inférieurs que Ton soumet à ce traitement ; les piétons, les députés, les petits rentiers, les journalistes, les esclaves et les barbares.

L'institution prospéra en Espagne, avec l'inquisition en France, au temps des guerres de religion. Evoqueraije la Saint-Barthélémy ?

Sous Louis XIV, on dragonna. J'estime qu'il en fut de môme sous Louis XV et que les Andrieux de la République n'ont rien à envier aux Sartines des Rois.

Mais la véritable, la plus précieuse transformation du passage à tabac date du jour où l'on institua l'immunité parlementaire, ajoutant ainsi au plaisir de la tripotée le ragoût du fruit défendu.

— Curieuse anomalie ! insinuai-je. On dit : passe)1 à tabac pour désigner l'action de contusionner son semblable, ci fumer le calumet de paix pour signifier que Ton

oncilie avec lui. Comment se peut-il que la même solanée donne naissance à deux métaphores aussi différenù

— Je l'ignore. Pourtant j'interprète ainsi: Vous savez que les horticulteurs, lorsqu'ils veulent épuceronner leurs rosiers, les exposent à la fumée de tabac ou adigeonnent à la nicotine.

Eh bien ! les gardiens de la paix, ces grands rêveurs des nuits étoilées, ont imaginé d'appliquer la dénomination ci-dessus aux corrections qu'ils infligent. Selon eux, le contribuable est un rosier, le plus faible de la nature, mais c'est un rosier mal pensant ; les contraventions et lits le rongent comme autant de pucerons malfaisants ; à force de tôrgnoies et de taloches, ils espèrent donc le débarrasser de ses mauvaises idées, et lui faire saisir le meilleur >ens de la loi. Ils mettent les coups lingssur les /du Code, et dessillent les yeux en les tant.

D'ailleurs, on ne leur en tient pas rancune. Qui aime :i. Suivant l'expression populaire, les sergents de ville bottent le publie.

braves serviteurs, ceux surtout qui ont le monolu tabac, vous ne sauriez croire avec quelle difficulté nous les recrutons. Nous n'allons pas, vous penrendre le premier venu. Il nous faut des biceps ites, des métacarpiens d'acier, des talons sans pré- : il nou§ fautdescrânes mansardés quenulle fadaise humanitaire ne haut--, de radieuses et simples àmessaus autre notion philosophique que le droit du plus fort; mier devoir de l'autorité étant de mépriser l'auto-

rite, le parfait passeur à tabac n'aura point souci des écharpes purement représentatives et impuissantes devant le casse -tète français de l'exécutif.

Plus tard, ils obtiendront de l'avancement, nos brigadiers. Ils seront inspecteurs, lorsque l'âge les aura privés de leur vigueur. Puis, qui sait ? On les utilisera comme préfets à poigne, comme résidents, qui feront aimer et respecter notre pays comme ils auront fait jadis aimer et respecter l'Administration. A moins que leur vocation ne les entraîne vers renseignement ; ils seront alors chefs d'institution. Les carrières libérales leur seront ouvertes ; vous les verrez négriers ou chefs d'orchestre, peut-être

Vous les jugez brutaux? Considérez, je vous prie, la vie qu'ils traînent. Ils ne peuvent pourtant pas toujours jouer la manille dans le clair-obscur malsain des postes ; l'inaction leurpèse, ils attendent, impatients, le moment de se dérouiller les membres.

Soudain, l'occasion leur est offerte ; on leur amène un individu impartialementcueilli, au hasard, sur la voie publique. Alors, suivant le rythme d'une pyrrhique consacrée, en cadence, tels des sociétaires aux ballets de Molière, et dans un ensemble parfait, les sergents de ville cognent, comme le nom l'indique, sur l'homme d'élection, fut-ce un député, surtout si c'est un député.

Ici le dilemme se pose. Ou bien l'individu arrêté est coupable de quelque méfait : alors il est juste de lui accorder une petite avance d'hoirie sur le châtiment qui l'attend ; ou bien l'individu arrêté est innocent: alors il est juste de lui faire payer au préalable les excuses qu'il conviendra de lui présenter tout à l'heure.

Tenez, puisque vous voici, je vais vous donner la rentationde cette cérémonie. Je n'ai rien à refuser aux journalistes. • J'acquiesçai. Il sonna. Entrèrent cinq gaillards superbes, sanglés dans leur tunique et fleurant la bonne santé il est taux que l'agent n'ait pas d'odeur). Sur un signe de mon interlocuteur, ils s'avancèrent vers moi. Le premier mit son poing droit en rapport avec mon o?il gauche le second présenta ses semelles terrées s tibias. Le troisième inséra à plusieurs reprises enou dans mes reins, le quatrième palpa mon crâne à grands coups de paume, le cinquième plaça vivement sa ont re mon estomac. Je ne me rappelle plus très bien ce qui s<- passa ensuite ; il est probable que je me trouvai ('tendu par terre, juste sous les talons des cinqgail- Mais il me parut que cela se passait dans un songe. ad je repris connaissance les cinq gentilshommes s. Je compris que l'entretien avait assez dur.' et je me levai pour prendre congé.

Mon aimable interviewé me reconduisit jusqu'à ma voiture des Ambulances Urbaines. En lui disant adieu, je lui demandai qu'elles étaient les raisons dur incident Baudin. Il me répondit avec bonhomie: - Que voulez !e avait sa rue. c'était bien le moins

tout finit par le chausson !

NOS COLTIXEl'RS

sujet des courses organisées par le Petit Journal nous a rempli l'âme d'une mauvaise jalousie ou d'une louable émulation. Nous aussi nous méditions des proie concours capables de passionner le public, et les lauriers de Jean-Sans-Terre détruisaient l'effet des conférences de M. Brunetières. .

Ainsi nous avons successivement songé à des Courses à la recherche d'Arlon, à des Luttes de Vieillards, des Matchs </'• locomotives, des Combats de poules. Un Rc- •'•: Vheure pour l'amour obtint quelque faveur ; des irrents sérieux s'étaient fait inscrire pour cette uve; nous avons craint d'exposer l'honnational à un échec : puis les primes n'eussent pas couvert les frais des écrevisses, homards à l'américaine, ickles que l'on réclamait, essayé de combiner les sports en Courses . Rallye-paper d'égouliers à cheval da '■ . Régates de pompi balld'Aca- , Col in- Maillard de balayeurs. M. Lépine remarqua justement que nous favorisions de la sorte uni poration municipale au détriment de

imes au plus simple. Depuis quinze ons inondé Paris de prospectus : Courses

éditions :' oh .' q ût proclamé vainqueur le citoyen por-

teur de la chose la plus lourde, qui arriverait premier à la Place d'Armes. Nous n'exigions ni certificat de nationalité, ni attestation du médecin, ni recommandation de députés.

Les prix nous ont coûté bon : nous ne regardons pas à l'argent et nous avons fait bien les choses. M. le Président de la République, dont la haute compétence s'intéresse à tout ce qui peut développer les forces vives du pays, M. le Président, dis-je, nous envoya un bon pour un vase de Sèvres n° 3, modèle des Sociétés de Gymnastique. Citons parmi les objets d'art, des Pastels de Jean Rameau, une Madone assiégée par les Amours, de M. W. Bouguereau ; une pendule à sujet moral représentant Berquin incitant une pèlerine à la Venus de Milo, don de M. Réranger; sur le socle ces deux mots: Charité-Chasteté; des invitations à diner chez madame Aubergine de Vernon, des mirlitons, et autres objets purement cornmémoratifs.

Donc, hier, à huit heures du matin, la rue où est sis l'hôtel que nous habitons, mon collaborateur et moi, la rue Gluck, si paisible d'ordinaire, présentait un aspect inaccoutumé: les concurrents, portant sur des crochets ou dans des hottes les objets les plus divers et les plus lourds à leur gré, s'étaient massés autour du portail de notre nôtre. Trois de nos amis nommés commissaires, orchidée à la boutonnière et sourire aux lèvres, vérifiaient et scellaient les colis, inscrivaient les noms.

Je dois dire que les plus hautes personnalités du monde parisien se sont rendues à notre appel ; et notre voisin de l'Opéra, M. Bertrand, qui nous regardait par

nôtres du cabinet de M. ( "ampo-Casso, soupira vers M. Gailhard, assez haut pour être entendu : aurais su. on aurait loué les croisées au poids de /or : encore une occasion ratée I »

it réglé : huit heures et demie sonnaient à la Bourse, le signal allait être donné lorsque, au milieu des acclamations, parut M. Henry Becque ; il portait sur un crochet M. Francisque Sarcey, prêté par la di- •n du Temps. En toute hâte on l'immatricula. Le starter agite un mouchoir; retentit un sifflet obligeamment prêté par la Direction des Variétés. En route et l)i m courage !

Allez, ce fut un beau spectacle, ces trois cents hommarchant en bon ordre sous les charges énormes qu'ils avaient assumées, et je comprends l'enthousiasme •liciers de réserve qui, du haut des balcons du Cercle militaire, les applaudirent au passage. Comme imiion d'ensemble, cela rappelait vaguement le tableau d'Henri Martin : Chacunsa commère.

D'abord, les hommes en habit vert : M. Thureau-Panun paquet mystérieux SOUS le bras, entrain»' IM. Mézières et Legouvé. M. Jules Simon el la colin complète de son Petit Journal (ouf!) entraîné nny rOuvrièreet Mimi Pinson. M. Lavisse et son I • historique peu de chose, en somme , entraîné par une députation de l'Association des Etudiants, banen tète D*E?parbès serrait sur sort co&ur le Napo«

léon de la colonne Vendôme, obligeamment communiqué par la Commission des Monuments ; l'entraînaient MM. Raphaël Duflos et Caran d'Ache en grande tenue. M. Laroche (T. F.) avait profité de l'occasion pour déménager sa loge; ses camarades avaient tenu à l'entraîner : M. Mounet-Sully portait ses bustes, M. Gotses tableaux, M.Silvain ses portraits, Mademoiselle Dudley ses pots de rouge. Lui, à l'instar du Christ, il portaitsa croix: bien mal acquis ne profite jamais ; au pont d'Auteuil, il fut forcé de s'arrêter, et pourtant, il comptait aller jusqu'à Nemours ! M. Turpin pliait sous le faix de ses chaînes d'antan.M.Lagrange fuyaitdevant lui pour lui donner des forces. M. V. Sardou équilibrait sur ses épaules son théâtre complet. M. Garnieret madame SarahBernhardt le, précédaient. M. Silvestre suivait avec les Drames sacrés entraîné par sa Muse, une petite femme maigre Sihestrl tenuem Musam, dit le poète. M. Pierre Blanc, doyen de la Chambre, portait allègrement ses quatre-vingt-cinq ans. M. Claretie, comme toujours, tentait de se dérober ; MM. Dumas et Meilhac veillaient sur lui. Puis, la foule banale dessénatcurs, députés et conseillers municipaux. Allez je le répète, ce fut un inoubliable spectacle. Les passants s'imaginaient que le Tout Paris déménageait à la cloche de bois.

Hélas ! En partant de la rue Gluck ils étaient trois cents; en arrivant à Chaville ils n'étaient plus que trente: aux portes de Versailles ils n'étaient plus que trois ! Le cortège s'égrenait comme un collier de perles au fermoir rompu (cette comparaison m'appartienten propre).

\ \utpuil. MM. Georges Hugo et Léon Daudet trouvèrent leurs noms trop lourds à porter ; ils se réfugièrent chez M. de Concourt, notre Saint-Simon Styliste. Alphonse Allais, pourtant si rompu aux exercices du corps, jeta bas ses deux cents kilos ; l'Jfomme-Canon. député de Saint-Claude fut boire avec lui des sirops assortis. Passant devant le Palais des Machines, M. Rochegrosse courut y caser la Mort de Babylone. A la suite de ces défections, le directeur d'une de nos principales banques déposa son bilan et rien ne put le lui faire reprendre.

Que longue, cette route nationale sous le soleil en rupture d'Abbé Fortin !M. P. T>ourget s'assit pour coordonner ses Sensations du Point- du- Jour. MM. Lemerre et Eu- Manuel, qui l'assistaient, se mirent à discuter vente de vers ; le temps passa. Dès lors, M. Barres, revenant aux calculs pratiques, dédaigna la vaine spéculation sportive et prit par la traverse vers Xeuilly. Son Larousse harassa M. Floquet ; il s'assit dessus, en attente d'un tramway. M. Silvestre n'observa pas le premier principe des coureurs : retenir son souffle. Bientôt il lui manqua, contre toute vraisemblance... Au pont de Sèvres, M Becque en eut assez de M. Sarcey : « Trop temps, je l'ai porté sur mes épaules », dit-il ; et v'ian. il le jeta par dessus la balustrade. C'est depuis ce temps que la Seine n'est plus potable. Le Napoléon de irbès se iix;i à Saint-Cloud, on n'a jamais su pourquoi. Jenny l'Ouvrière égara M .iules Simon dans les le Chaville on ne l'a plus revu. A Ville d'Àvray, Emile Zola qui portait Lourd t s y fut pris des premières douleur- et dut s'arrêter,

MM. Halévy, Sardouet Thureau-Dangin tenaient bon ; M. Halévy qui, de parti-pris, ne va jamaisjusqu'au bout de ses entreprises, tourna court au viaduc ; au guichet de l'octroi, M. Sardou refusa d'acquitter les droits d'entrée de madame Sarah l>ernhardt ; on l'empêcha de passer. Seul, M. Thureau-Dangin passa l'enceinte, marcha droit à la Place d'Armes, et entra dans le Palais, comme il est entré à l'Académie, sans coup férir.

Là seulement on ouvrit le mystérieux paquet ; et la surprise des commissaires fut telle qu'ils en sont restés depuis comme hébétés; M. Thureau-Dangin, d'apparence plutôt frêle et peu robuste, avait porté, durant près de vingt kilomètres Y Histoire de la Monarchie de Juillet !

SPORTSMANES

S. M. le Maharadjah Balao-Rao~Sing (on se nomme comme on peut' ayant juge; bon que son fils connut les mœurs des Occidentaux, le jeune prince vint à Paris, ces jours derniers, accompagné de son précepteur, son interprète, ses animaux favoris et un lieutenant des garde la reine d'Angleterre.

- son arrivée, il s'enquit des objets actuellement dignes d'attention dans la ville. Il lui fut répondu : a Mazas et le match Corre-Terront ». Mazas était trop loin ; entre les deux attractions, il choisit le match.

Il entra dans le Palais des Machines et de loin aperçut quelque chose qui semblait une bille roulant dans une cuvette. En s'approchant, il vit que c'étail un groupe de forcenés; chacun d'eux trépignait avec acharnement entre deux thunes étincelantes. Il s'informa de ces malheureux, et en punition de quels crimes ils étaient condamnas à c ) douloureux supplice.

Vu voisin complaisant lui expliqua que deux bicylistes, accompagnés de leurs entraîneurs, s'occupaient d'établir le recor i de i ,000 kilomètres sur piste.

Qu'est-ce que record ? interrogea Son Mtes

L'interprète feuilleta son dictionnaire «'t trouva : i Rew., celui qu'un huissier mène avec lui pour rvirde témoin dans les exploits d'exécution el pour ; prêter main-forte en cas de besoin. »

— Ah î vraiment ? dit le prince ; mais à quoi sert que ces gens un peu malpropres roulent ainsi, sans cesse., circulairement ?

— A rien, prince. Durant deux jours et deux nuits, aucun d'eux ne s'est reposé. Pour arriver à ce résultat, ils s'abstiennent de vin, de viande et d'amour depuis trois mois.

— Oui, je comprends. Vos hommes à roues, nous les appelons chez nous des fakirs, c'est-à-dire des saints qui s'imposent une mortilication afin de mériter le royaume d'Indra. A mon retour, j'ordonnerai cette pénitence, elle est originale.

Dans le moment, un bicycliste, dont le pneumatique venait d'exhaler son souffle, jura le nom de Dieu et les accessoires.

— Alors, ce ne sont point des fakirs! s'écria le prince désabusé. Qu'est-ce donc ?

— Des champions. Nous désignons ainsi ceux d'entre nous qui s'astreignent à un exercice spécial. Au cas que Votre Altesse désire voir de ces champions, je la conduirai au café où ils se réunissent.

Le prince se fit guider vers ce café.

Autour d'une grande table qu'isolait le respect des concitoyens, des êtres difformes présentaient une partie du corps plus développée que les autres:

Tel, grêle et malingre, jouissait d'une paire de genoux gros comme des crânes adultes. Tel autre, plutôt gringalet, agitait un biceps et un poing droits énormes. Ce troisième, étrange, offrait une moitié du corps inégale à l'autre ; le coté droit était robuste et mus-

clé contre nature, tandis que le côté gauche s'atrophiait.

l"n quatrième aî'lligé «l'un torticolis, clignait un œil et distendait l'autre. Le cinquième, tout petit, avait hérité des pieds d'un géant. Un sixième étayait d'énormes cuisses un torse exigu et des épaules voûtées. Et ainsi de suite. In commun air d'inintelligence les apparentait.

— Ces gnomes sont horribles à voir, dit le prince. Donnez de ma part quelque argent à ces pauvres infirmes, et allons vite voir vos champions.

— Vous prenez pour des infirmes nos gloires nationales ! L'homme aux genoux pareils aux excroissances qui poussent sur les vieux chênes est le champion de bicyclette, l'abus de cet instrument lui exagéra les rotules. L'homme au biceps monstre est le champion du poids ; à force de jeter le boulet, il a gagné cette hyperbole de bras. L'homme au côté droit favorisé est le champion d'escrime; il n'a jamais voulu tirer du bras gauche, afin de ne pas se gâter la main.

Le cligneur ou torticolis est le champion du pistolet. Le nain aux pieds gigantesques est le champion île la marche. L'homme aux cuisses est le roi des écuyers. Je vous épargne le reste, y compris le champion des courses à cloche-pied.

Tous sont partis de ce principe :« Adopter une Spécialité parmi les sports, et s'y perfectionner en négligeant les autres. » De là vient qu'ils vous paraissent si . ayant déshérité d leurs organes au profit

d'un seul.

si, ils amassent de rapides fortunes, recueillent l'estime de leurs contemporains. Ils laisseront un nom

dans l'Histoire. S'ils avaient cultivé à la fois les divers sports, ils eussent été beaux, forts, agiles, adroits ; mais nous ne nous enorgueillierions pas de champions.

— En somme, ils ne sont d'aucune utilité à l'Etat ?

— Que Votre Altesse me pardonne, ils sont fort utiles, au contraire. Les Parisiens adorent les sports mais ne les pratiquent point. 11 leur plaît de venir, à certains jours, contempler les efforts de leurs champions, et de se donner l'illusion qu'ils pourraient en faire autant « s'ils voulaient ! » Cela les exalte pour toute leur semaine de travail sédentaire dans les arrière-magasins.

— En vérité ? de curieuses gens, vos compatriotes ! Certes, prince, de curieuses gens ! observa l'officier

anglais. Voici plusieurs siècles qu'on le leur dit et qu'ils n'en veulent rien croire !

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