TES PÈRE ET MÈRE
Le compte rendu des journées de la Folie- Mazarine est
toujours savoureux : j'y ai dépiqué cette nouvelle (version du Temps) « M. Pilliot, directeur û\i Journal des Actionnaires, récemment décédé, (le Temps ne précise pas; qui du directeur ou du journal est décédé .' . M. Pilliot lègue une somme de 10.000 francs à l'Académie française, dont les intérêts devront être distribués annuellement au lils ou à ht belle-fille qui aura été le plus respectueux envers ses parents. »
Je néglige l'écriture de cette information qui semble d'un Cherbuliez belge; attachons-nous au sens. M. liérenger, ce protestant Calvin-gai, n'aurait pas trouvé mieux ; feu M. Pilliot a la bière folâtre. Sa plaisanterie posthume laisse bien loin les meilleures fumisteries, de liomieu, de Sapecket de Norton.
ouel cerveau d'humoriste eut inventé de modifier ainsi le quatrième commandement :
et mère honore me du prix d'encouragement.
Jusqu'ici l'illusoire promesse d'une longévité, non garantie d'ailleurs, suffisait a nous l'aire honorer QOfl parents. Puis, avec le relâchement des mœurs, <m a vite compris qu'il importail d'offrir une récompense plus immédiate. Ali enu M. Pilliot.
Quelques observations préliminaires; la belle-flHe
est ici favorisée. Un proverbe prétendant que la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a, les brus doivent d'ores et déjà être éliminées ; aussi bien ce passage du testament est-il injurieux : le testateur paraît considérer qu'il est particulièrement méritoire de respecter sa belle-mère, plaisanterie facile qui, pour nous venir d'un défunt, n'en est pas moins médiocre et blâmable.
Puis, trois cents francs de respect, ce n'est pas le Pérou, si on donnait dix sous de plus, on verrait... quelque chose de mieux. Je vous demande ce qu'on peut bien avoir pour ce prix là; de la civilité puérile et honnête ! Et encore.
Vrai, on y perd, on y est de sa poche. Les filles de Loth, qui poussèrent très loin l'amour filial, au taux actuel se seraient fait payer cinq louis de supplément par tête, ce qui nous les mettrait à cinq cents francs l'une dans l'autre ; nous sommes loin décompte.
Admettons que l'on- établisse le respect filial à ce3 prix inouïs de bon marché; une difficulté se présente : comment vérifiera-t-on le respect en question? Et d'abord, qu'est-ce que le respect ?
Car c'est là le point capital : on dit de Joseph qu'il respecta la femme de Putiphar, signifiant qu'il lui fit cadeau d'un manteau. A ce compte, feu Abailard et le regretté chroniqueur qui laissa un nom dans la même partie, eussent été les gens les plus respectueux de la terre. Non, évidemment, le testateur n'entendait pas ainsi le mot respect.
On dit d'un magistrat qu'il respecte sa robe, quand
il ne l'exhibe pas en de vilains endroits; suffira-t-il de ne pas emmener son père dans ces lieux-là pour être un fils respectueux ? Insuffisant encore. Les sauges de l'Océan ie estiment qu'un enfant respectueux est forcé de manger ses parents, afin de leur épargner infirmités de la vieillesse ; ils produisent des raisons valables pour démontrer qu'il faut se comporter ainsi, et prétendent que c'est le seul moyen de concentrer l'esprit de famille. L'espression « gentil à croquer » veut dire, chez eux : personnage d'un âge mûr. Nous concevons le respect différemment. Manger son père ou seulement le tuer, même pas, le contusionner, le rouler dans la boue, autant d'actions répréhensibles aux yeux du public. Deux interprétations différentes du respect.
Ouvrez les différents livres qui traitent du respect envers les parents : le Père prodigue, puis le Catéchisme. Ce dernier nous enseigne : « Respecter ses parents, c'est les traiter avec toutes sortes d'égards, supportant avec patience leurs infirmités et même leurs défauts. » Bien. ouvrez maintenant la Bible; vous verrez que le sieur Noé ayant découvert le vin, celui-ci lui rend la pareille. Tandis qu'il sommeillait en cet étal ah! que M.Bérenger n'a-t il passé par là! I ses lils Sem, r.ham et Japhet l'a-
'curent. Les deux premiers trouvèrent que leur pi
jouait à merveille les Plébins ; le troisième recouvrit
pieusement Noé. <>n s'est souvent extasié Bur la vertu
de ce jeune homme; le catéchisme et moi la jugeons
. En effet, Noé, pour se boissonner ainsi, avait
peut- - raisons; il tenait assurément à donnei
ses lils une leçon de choses, à leur montrer comme c'est laid de boire des alcools, et où mène l'ivrognerie. Japliet, en voilant cet exemple, 1° faisait honte à son père, 2° contrariait les volontés de son père ; 3° se mettait lui-même en simple appareil ; 4o ne supportait pas l'infirmité ou le défaut de son éditeur. A la suite de l'événement, l'un des lils de Noé fut maudit et devint nègre; ce fut Cham. 0 illogisme !
L'Histoire sainte est remplie de ces fallacieuses légendes de respect que l'on interprète mal, et qui offrent deux conclusions. Comment se seraient comportés nos palmés en pareil cas?
Dans l'appréciation du respect, feront-ils entrer en balance la valeur morale du respecté ? Un fils jouit d'un père qui représente la vertu la plus parfaite et la plus aimable ; il le respecte. Un autre fils possède en guise de père la plus abominable fripouille qu'il soit donné de rencontrer, il le ou la respecte. N'est-ce pas mieux encore ? On a plus de mérite à respecter un gredin. Alors, les fils de gredins ont quelques points d'avance, ils sont avantagés. Déplorable partialité ; tout le monde n'a pas la chance d'être fils de gredin.
Puis, il y a les enfants mal élevés que l'on a conduits dans le droit chemin à coups de taloches. Encore une distinction à faire ; à mon avis, il convient de laisser à l'enfant toute son initiative, dût-il pousser la liberté jusqu'à essayer ses petits pieds sur les mollets de ses ancêtres. On ne devrait faire aux enfants nulle peine même légère. Musique de Massenet.
Enfin, l'Académie accepte le legs : soit. Tous les ans>
mnelle, elle désignera le champion du >ur la France à ce primé- là, je prédis un bon mariii- On nommera des experts, sans cloute, choisis parmi ns qui se sont montrés le plus respectueux durant leur vie. MM. J.Simon, Doucet, Legouvé en premier lieu : ensuite MM Pailleron, Sardou. llalévy, qui appartiennent au monde du théâtre: car personne n'ignore que dans le monde du théâtre, on aime bien sa mère. M. de Borniera donné des gages avec la Fille de Roland; enfin M. Gaston Boissier, le respect fait homme, le resn redingote et sourire. Cela ncus fait un j < » 1 1 petit fonds de jury.
Les enfants au-dessus de douze ans seront seuls admis à concourir. Ils devront présenter un certificat constatant la bonne vie et momrs, l'âge, le degré de vénération dont Monsieur leur père est susceptible. les •isins, domestiques, témoins, procès-verbaux établis à la suite d'actes de respect méritoires lis sur la voie publique .
(>n entérinera chaque candidat avec son père dans des ad ltoc< et. durant deux mois consécutifs! il devra l'honorer le plus possible. Il y aura une «'-preuve écrite, sujets tels que : <>n suppose que .M. votre implit heureusement une banqueroute frauduleuse : un jour que vous passez SUr le boulevard eu
sa compagnie, un de ses créanciers lui crache à la ligure
ippelle voyou. Que fajtes vous .' -• ou encore :
Vous apercevez «•••lui ;t qui voua devez le jour au bras
d'une hétaïre ; il von- voit ; quelle conduite tiendrez-
vous:' » — Epreuve historique : « Les Borgia dans l'histoire de la paternité. » Ou « Œdipe avant, pendant et après l'inceste. » On procédera par élimination. Je vois d'ici le match définitif entre M. Léon Daudet, quand il aura cessé d'avoir vingt ans, et tel autre fils à papa.
11 va sans dire qu'il sera interdit de tric'.ier, de présenter des fausses mères (avis aux actrices) ou de s'arranger avec ses parents pour falsifier les pièces.
Je rappelle à ces messieurs du comité qu'ils auront aussi à pourvoir aux intérêts des orphelins qui, dénués de parents, ne sauraient concourir; les fils naturels, également, seraient, en cas d'oubli, tentés de se plaindre d'une situation qui, comme eux, n'aurait pas de nom.
Telles sont les grandes lignes du projet ; à ces Messieurs de là-bas revient le soin de veiller aux détails.