LE BUSTE A SABOLY
Sic vos non vohis.
Il y avait une fois un village, quelque part en Pro- ;ence, du côté d'Avignon peut-être; un village comme DUS les autres villages, avec une mairie, une église, ine suffisante quantité de maisons et d'égoïsmes, des '•lections, des polémiques et deux journaux. Les liabiants'? Dans un recensement on les chiffrait au nombre le quatre mille âmes. C'est le terme ofliciel.
Or, ces quatre mille citoyens te sentirent, un beau our, incomplets. Ils possédaient bien une Bibliothèque Victor Hugo, non coupé, George Sand, un Gaboriau en oques, un Alfred de Musset dépareillé, l'Encyclopédie iiodernej, puis un prétexte de Musée, aussi un endroit jù quelque chose d'historique s'était passé ; on ne savait pas au juste quoi. Enfin, le camp de César de rigueur. Mais il leur manquait un grand homme. Auber est né à Caen, Molière est mort à Paris, Meudon possède Rabelais, Avignon eut des Papes. Leur village, à eux, ae s'enorgueillissait d'aucune naissance célèbre, d'aui^une mort réputée. Ils ne pouvaient pas dire : « Vous savez, un Tel, le fameux un Tel ? Eh bien, il a vu le jour chez nous ! » Et cela leur faisait deuil, à ces povres gens.
Combien coupable, celui qui leur donna cette fâcheuse idée ! Un fit les élections là-dessus. Le chef de l'opposi-
tion promit de trouver un grand l.onimc, coûte qn. coûte. On le nonmia. Alors, il entama des recherches fouilla des archives, demanda l'aide de Sociétés arché(! logiques, et linit par déterrer Saboly.
Vous connaissez sans doute Sa])oly ? le fameux Sa l)oly :' 11 a vécu dans les environs du dix-se|tlit'nie sièj cle. C'était un l)on prêtre qui imagina de composer deij noëls en langue provençale. Je ne suis pas sûr que leii noëls aient subsisté ; mais le nom de l'auteur, au moins avait surnagé sur « l'océan des âges » , et c'était tout ce qu( j demandaient les habitants du Quelque-Part-en-Avignon|
Elles exultèrent, les chères quatre mille âmes, s'empressèrent de nommer une rue Saboly, un cours Saj boly, une place Saboly. On érigea une plaque comme-, morative, en marbre, sur la plus vieille maison du village, en vertu de ce judicieux raisonnement : « Ces] la plus vieille maison, donc Saboly dut y vivre. »
Néanmoins, au bout d'un certain temps, ces manifesl tations anodines ne leur suffirent plus. Il devenait évil dent que leur grand homme réclamait mieux. Les exj cellents citoyens conçurent le projet de lui élever U]| monument, sur la place saboly.
Saboly n'ayant été qu'un bon homme de prêtre, il était difficile de lui dédier une statue équestre ; difficilj également de le représenter en toge romaine, réservé! aux seuls orateurs politiques. L'air méditatif, le lo| d'un étau avec roues dentées, convient aux invenleuii Il n'y a pas d'altitude officielle ni de costume pour lel humbles faiseurs de noëls. Perplexité. Alors intervkl C Enfant Pi odlgue.
I n gamin de l'Ecole primaire, jadis, avait montré IH'lques dispositions pour le dessin, qualitiées d'étonnntes. On conservait de lui un portrait fait à la ressemblance de la llépublique. La municipalité s'était saignée M iir l'envoyer à Paris, alin qu'il continuât ses études t son apprentissage d'artiste. Depuis dix ans, on lui orvait trimestriellement sa pension; mais l'ingrat ne ionnait d'autre signe de vie que des accusés de réceplon, aux époques réglementaires. On commençait à rouver que l'enfant prodigue était bien long à appren- !re l'état de sculpteur. Le monument Saboly fournit
ccasion de mettre ses talents à l'épreuve. On lui écriit une lettre remplie d'instructions minutieuses. « Le ili'bre poète avait vécu tant d'années. On ne possédait '■ lui, par malheur, aucune image : tout donnait à mire qu'il avait dû porter le nez comme ceci et les lii'veux comme cela. »
Au bout de deux mois, l'enfant prodigue envoya un 1 ojet de monument, plus les devis. Sur un pyramidion ' trois mètres de hauteur, Saboly en buste souriait Duoement.
\ la partie inférieure du socle, deux bas-reliefs reri'sentaient l'un La Xativité, l'autre Le prêtre lisant ups ■l'Is au milieu des Pâtres. Ça ne manquait pas de graneur, rehaussé des armes du pays. Du reste, l'idée du juste supprimait les perplexités: plus de pose ni de '■♦stume; et surtout, considérez la sérieuse économie. "Mumentet devis furent votés par acclamation.
Au bout d'un an. le monument était prêt; les bas-
llefs arrivèrent; on les posa derrière le mystère des
palissades, Ucstait le buste. L'enfant prodigue écrivif « Jetennineladraperic;dansdix jours je porterai not^ poète au fondeur ; cinq jours pour la retouche. Fix^ l'inauguration à un mois. Vous aurez Saboly à temps.
Oh ! CCS artistes ! Les autorités, trop confiantes, sui-j virent le conseil de leur sculpteur ; elles fixèrent le! jour de l'inauguration, commandèrent les orphéons, les députations, la tente du bal, le banquet de 200 couverts, les jeunes tilles en blanc, les arcs de triomphe de feuillage, et le^ verres de couleur. Le Préfet promit d( venir en personne !
Huit jours avant, pas de Saboly. Et les aftiches étaienj déjà posées.
Echange de notes aigres : « Envoyez vite, ça pressel — Vous inquiétez donc pas, il sera là pour le jour fixé| je retouche. »
La veille de l'inauguration; la veille, vous entende! bien, pas de Saboly. On télégraphia : « Ordre envoyé! buste tel quel. -- Réponse : Buste parti hier par grandj vitesse, sera demain gare premier train. Respects. »
La petite mort grimpa dans le dos des autorités. Si ]| buste allait faire défaut ! On espéra.
... Le grand jour est venu ; un beau soleil avec ul rien de brise qui rafraichit « le fond del'air », Lematiil il a plu un peu, juste pour abattre la poussière. La joui| née s'annonce superbe.
Au milieu de la place Saboly, le monument est lil recouvert de toiles ; il n'y a qu'à tirer une ficelle et 1<| toiles tombent. Une estrade est établie à même, poij le comité. Seulement le socle est vide, pas de buste.
La municipalité prend patience.
L'autorité est nerveuse. Au train du matin, ricnnélait i! livé. I! y a un va-et-vient continuel de la mairie à la aavg; les commissaires sont sur les rlcnts. Le télégra- : ho inonde l'enfant prodigue d'injures rédigées en petit
,re.
10 heures. — Voici les tambourinaires en grand cos iiinie. les orphéons avec casquette de gala, les jeunes lilies en blanc avec palmes vertes, les enfants des écoles laïques, les députations, toute la lyre. Et toujours pas lit' buste ! Quelle honte, pensez ! Et que diront les pays Voisins (qui n'ont pas de grand homme, eux ! )
11 heures. — 11 faut boire sa honte et aller chercher II' Préfet. Le buste arrivera peut-être en même temps. ' 'l'stdur, allez, des moments pareils ! Le premier ma-
rat du pays s'est déjà rongé la moitié d'un favori. l't le peuple qui ne se doute de rien. .
11 heures 1/2. — Le train entre en gare, le Préfet, en iVae palmé d'argent, descend de wagon, flissémine des poignées demain à droite à gauche. Présenlalionssur le (juai. Le maire louche du côté des bagages. L'adjoint, qui est allé voir, revient en toute hâte, et lui glisse : " Pas de buste; mais il y a un autre train à 1 heure. Peut-être Saboly arrivera-t-il par celui-là. Faites toujours manger le préfet, tirez le déjeuner en longueur. Moi je reste ici en permanence. »
Le maire, navré, prend le bras du préfet et la tète du cortège. Les orphéons font éclater la Marche iudieunc de Selleniclc, les enfants des écoles chantent : et tandis (ju'ils s'en vont en longue tilc,versle banquet de 200 couverts, l'adjoint, fidèle au devoir, s'assied sur le comptoir des hallages. Et il pleure.
Au boul de deux heures, il voit paraître un commis saire effaré, s'épon^'eant le front :
« Eh bien ?
— Le train sera là dans deux minutes. Uetard. L banquet est lini ?
— Presque. Touche à sa fin. Le préfet en est à so quatrième toast : il a déjà trinqué à la Fraternité, à la Concorde et aux Muses. In quart d'heure encore, et tout est perdu. On commence à savoir la vérité ; Topposition ricane.
— L'opposition ricane ? Dieu de Dieu, si le buste ne vient pas, nous sommes flambés ! » L'adjoint montra le poing dans la direction de Paris.
Timbre électrique. Sifflet. Le train entre en gare. Les deux hommes se précipitent vers le fourgon de tète. ('. 11 doil y avoir quelque chose pour la municipalité : un buste, w
L'employé, indiff"érent. parcourt des yeux la liste des colis :
Mmmmm... une lessiveuse... deux bancs de jardin... une caisse de lapins vivants... c'est tout, messieurs, je ne vois pas de buste.
— Pas de buste? cherchez mieux, ce n'est pas possible.
— ouand je vous dis qu'il n'y en a pas ! » L'employé regrimpe dans le fourgon ; sifflet; le train part. L'adjoint sent laterre tournoyer sous lui : « Tonnerredenom d'un nom ! eh bien ! nous sommes frais! Et le préfet, qu'est-ce qu'il va dire, alors? Etles orphéons, et les jeunes filles,
jl
lecortège !" et l'opinion publique ? et l'opposition ? c'est la fin de tout...
— Que va-t-on nous faire ? Va y avoir t'ineute, pour 3Ùr... C'est la faute... deSaboly... Est-ce qu'on avait besoin... de lui élever un monument.., à cet oiseau-là ?
— Allons, ne pleurez pas. A quoi ea sert-il ? Faut un buste, à tout prix !
— On ne peut pourtant pas mettre à la place celui de la République. Le peuple verrait tout de suite qu'on le trompe. Tenez, si ce n'était ma femme.. .et mes enfants... je partirais.. .
— Sapristi, cherchez, au lieu de pleurer. Le temps marche, pendant que vous vous désolez. Ah ! Attendez !... Oh ! quelle idée !
— ^'ous avez trouvé ?
— Oui... c'est ça ! Le pharmacien a dans son grenier un vieux buste en plâtre bronzé. Personne ne le connaît. Et puis, il n'y verront que du feu. Le temps de passer chez lui. en son absence. Les rues sont désertes, on déjeune encore. Bon. Vous, essuyez vos yeux, allez prévenir le maire ; que l'on se mette en marche. La journée est sauvée. Mais allez donc.
Et il disparut en courant à toutes jambes.
Inconsciemment presque, l'adjoint se tamponna les paupières, gagna la salle du banquet et dit deux mots à l'oreille de son supérieur. Durant le repas, le maire avait essayé de préparer son préfet à la catastrophe par quelques phrases évasives: Il se pourrait que... Oh ! tout étaitprét!... mais un empêchement imprévu. ..lapluie...
OU bien un accident... on ne peut pas savoir... la cérémonie ne pouvait être remise, pourtant... la Providence... si, par exemple, lebuslese cassaitàrimprovistci ça s'est vu. par la chaleur. » Le préfet, l'esprit ailleurs; n'écoutait pas, se contentait d'approuver de la tète, cependant qu'il repassait mentalement ses toasts habituels.
Après l'entrée de l'adjoint, le maire, soudainement rasséréné, fou de joie, se leva et hurla -. o Quand M. le Préfet voudra?... MM. les commissaires à vos postes... Vive Saboly ! » Les orphéons reprirent la Marche indienne, le cortège s'organisa. Comme il débouchait sur la place, un homme essouftlé, accourut en sens inverse, escalada l'estrade quatre à quatre, et posa sur le socle un paquet enveloppé de serviettes. Il était temps.
On s'installa hiérarchiquement. Il y eut un discours; accents émus, lierté du pays, gloire de la France... poésie du terroir, l'àmc du sol... Hommage rendu au chantre national... métaphores et comparaisons, distributions de compliments aux comparses. Mais il y avait sur l'estrade deux notables qui n'en menaient pas large, ie vous a?<&urc. Vicprise de ]& Marche indienne. Coup de canon. Les toiles du socle tombent, M. le préfet, de ses blanclies mains, démaillote l'objet placé devant lui, et, au milieu des acclamations, des recrudescences de cuivre, des « Aive Saboly », des hurlements, des farandoles, découvre magistralement aux yeux de la foule enthousiasmée le faciès morne d'Esculape, demi-dieu de médecine.
Le pharmacien reconnut sa propriété, voulut réclamer : « Mais c'est mon vieil Escula... »
11 n'eut pas le temps d'achever. Kn un instant, deux uiosses mains se posèrent autour de son cou, tandis 'lu'une voix rauque lui soufllait : « Vous, si vous dites un mot, je vous étrangle ! ».
Et c'est ainsi qu'un dieu grec usurpa la place qui, en légitime justice, revenait à feu Dom Saboly, de son vivant prieur de Quelque-Part-en- Avignon.
La cérémonie achevée, le préfet partit. Le soir même, un apportait à la mairie une caisse contenant le vérital)le buste. Le conseil décida de rétablir Saboly sur son monument et de rendre le Dieu de la médecine au pharmacien. Cependant il se heurta au sentiment populaire. ' <^ peuple n'admit pas qu'on lui changeât ainsi son
and homme sans avertir. Unedéputation vint déclarer aux autorités que l'autre Saboly, le premier, était bien Itius ressemblant que celui-ci, qu'il avait plus de majesté, étant plus chauve, qu'il possédait une plus belle l)arbe cannelée et de nobles yeux vides, comme il sied à un poète. En conséquence, on sommait l'autorité de restaurer sur le piédestal l'authentique Saboly et de l'envoyer cet imposteur. Ainsi fut fait.
Après tout, le sentiment populaire ne se trompe jamais ; peut-être bien que Saboly ressemblait en effet à Esculape.
L'INFORTUNEE MISS MOLLY (ktude de compassion)
Oïl a pi'L'lendu que missMolly s'était mariée par amour. le vous en conjure, faites de votre mieux pour démentir rrtto('aloiiinie;j'ai toujours considéré miss .Alolly comme mu; jeune fille trop bien élevée pour avoir un cœur; ■'■ viscère psycliologique lui faisait entièrement défaut,
u-e à Dieu ! Certes, elle possédait la dose de romanesiic commune aux Anglaises de son âge. Mais elle ne se ocrait pas permis d'avoir un sentiment naturel; et, au l'Ius fort de ses rêveries, il ne lui arriva pas une seule inis d'oublier l'heure du souper. Aussi bien je suis à nirme de vous livrer quelques renseignements qui vous ' (liiieront sur ce sujet.
Je suis heureux de vous apprendre que M. le pasteur Millanvoz va passer les trois mois d'été dans sa villa de I roiiville, ChnniKin-CiAiafje ; ces demoiselles Millanvoz it leur mère l'y suivent, comme il sied.
Puis divers pensionnaires, de nationalité étrangère, viennent tenir compagnie à ces dames et supporter une grande partie de la dépense. On entend parler toutes les langues à Clmnann Cottar/e ; une année, il arriva un Turc qui ne partit que dûment converti. Du reste, excellentes références, scrupuleuse propreté, soins de familles, distractions variées, nourriture de premier choix, et, par surcroit, direction de conscience. ChnntKni ne chôme
jamais. M. Millnnvoz a ])ris dos arrangements avec un sien collègue de Londres, le llévérend Kbcneze Ruskin: le Révérend lui expédie des Anglais et des Anglaises et, échange de bons procédés, le pasteur lui expédie des Français et des Francai;es. Les petits cadeaux entretiennent le protestantisme.
L'an dernier, dès son arrivée à Trouville, M. Millanvoz reçut avis d'un envoi de deux jeunes filles tout particulièrement recommandées. « Je vous adresse, écrivait le Révérend Ruskin, deux brebis de mon troupeau, Misses Mary-.\nne et Marie-Pauline Ihorpe. Elles acceptent les conditions ordinaires. Ces deux personnes (23 et 28 ans) désirent prendre les bains que nécessite l'état de leur santé, ébranlée par de tristes événements. J'attire votre sollicitude sur Mary-.\nne, l'ainée. Cette jeune fille a éprouvé de grandes douleurs morales. Dieu, q u i lu i donna la résignation, lui accordera peut-être la consolation. Mme Millanvoz, avec son babiLuelle délicatesse, saura panser les plaies de ce pauvre cœur blessé. Joints aux soins de votre digne compagne, vos encouragements et votre exemple les cicatriseront.
Je vous salue en Christ,
Votre à jamais dévoué, R. Ebenezer Ruskin.
(Suivent quatre lignes de titres en abrégé.)
Dirai-je si les demoiselles Millanvoz se sont réjouies de cet événement ? Longtemps on discuta la situation de miss Mary-.\nnc. « Un désespoir d'amour », avança la plus jeune, qui était de tempérament lymphalicorèveur. « Des pertes d'argent », trancha l'aînée, plus
inaliqno. |»lus fem nie forte de VEcr'diti'i\ Mme Millanvo/. I spéra un décès de proclies paronts aisés, prépara -1 trousse de conseils et dexlioi'lations à l'usage des âmes (Ml peine. (C'est^a spécialité la consolation. Nous lui (lovons si vous vous en souvenez, un certain nombre de nctites brochures roses : Aux anémù/ues de la Rel/'i/iim ; li> Tonique de j)ii'lc ; la Reculescièredes /Persécutés, etc., etc). M. Millanvoz lit préparer une chambre.
Au jour hxé, les misses Thorpe débarquèrent, suivies ili^ malles formidables, des mallesà délier les siècles. (On les retrouvera dans mille ans, bien sur, au cours de (liu'lque fouille.) On installa le tout au premier étage de Clianaan : chambre virginale, rideaux blancs, devises bibliques polychromes encadrées sous verre, housses au rrochet sur les meubles en pitch-pin : balcon avec vue sur la mer. Les pensionnaires S3 déclarèrent satisfaites. Puis la vie s'organisa. Pendant les premiers temps, on il)servait. Mme Millanvoz. dès le premier repas, adressa a ses administrées un menu discours empreint de bienveillance supérieure, d atîection maternelle et de compatissante curiosité: elle leur annonça, nécessairement, ([u'elle serait une mère pour elles, et en même temps une confidente, et aussi un médecin pour les maux de l'âme. Elle émit la douce espérance de voir ces demoiselles considérer ses filles comme des sœurs d'adoption. Elle les prévint enfin que le premier déjeuner serait à 8 lieures et demie précises, les3cond à 1 1 heures et demie précises, le diner à 6 heures précises, et le service à la RedemptionChurch à 9 heures du matin précises le dimanche. Et tout rentra dans le silence actif des repas.
Cependant on se disséquait à la dérobée. Mlles Millanvoz détaillaient des yeux leurs pensionnaires, comme si, > devant les quitter pour un voyai^e au long cours, elles l voulaient au préalable se graver leurs traits dans la mémoire.
Miss Mary- Pauline la plus jeune, ou mieux miss Polly. était assez vive, assez gentille, assez liante ; par déférence, il semblait qu'elle cherchât à s'effacer et à laisser l'attention du public s'attacher à sa sœur, qu'elle en- w touraitde soins empressés. ^
Miss Mary-Anne, ou plus familièrement miss MoUy, n'était pas jolie, jolie. Maintenant qu'elle est mariée, nous pouvons dire sans inconvénient qu'elle était plutôt laide, etpis que laide : fade. Ce n'est pas qu'elle fût trop épaisse; bien au contraire, elle eût jalousé les ralonges de la table. Ce n'est pas qu'elle eût les traits trop réguliers ; non. Ce n'est pas qu'elle fût trop rouge ; loin de là. Vraiment la nature lui avait donné un physique de laissé-pourcompte. Tout sollicitait la pitié dans cette longue figure ovine : les yeux vagues, humides, sans cils ; le nez humilié, les longues dents safranées et les joues ridées par les larmes sans doute, et la bouche mince tirée d'un pli revèche. Pauvre fdle ! une teinte d'uniforme désolation la revêtait de deuil. Elle avait l'air l'une brebis étique qui avait subi des malheurs ; quand elle demandait à boire, on eût dit qu'elle implorait le coup de grâce ; oh I cette voix brisée ! Et ces costumes élégiaques, blancs ou noirs, et ces châles interminables qui la drapaient en plis lugubres !
Elle aimait à s'accouder au balcon de sa chambre ; de
1,1. durant des heures, elle contemplait la mer, an loin, et l)erçait sa continuelle douleur au nnirnuire des Ilots. l'arfois, elle partait seule, un livre à la main, et quand .lie revenait on pouvait constater qu'elle avait encore l>!t'uré. Comme on la félicitait de cette assiduité de lecture : « Je relis toujours les mêmes auteurs, disait-elle ; lis ont si bien chanté la Douleur ; mon cher Byron surtout ! Xous autres Français, vous n'avez qu'un poète capiible de la comprendre : Sully-Prudliomme ! » Elle jouait du piano aussi. Des valses lentes, des nocturnes, • les rêveries et des marches funèbres, en sourdine ; et ijuand elle chantait à mi-voix, c'était des romances où la rose du jardin s'était fanée, fading airaij \
Et, au contact de ce deuil immense, la famille Millanvoz se sentait devenir triste. A table, conversations à voix basse, pour ne pas troubler la mélancolie demissMoUy. lorsqu'elle s'accoudait au balcon, on quittait le jardin pour la laisser toute à sa songerie.
Mlles Millanvoz la guettaient avec des yeux apitoyés, brûlaient de lui dire : » Confiez-nous ce chagrin qui nous intrigue tant, nous vous consolerons ; nous avons si ^rande envie de vous consoler 1 » Elles avaient remarqué (jue MissMolly portait une bague au quatrième (ioigt de la main gauche ; elles crurent dès lors découvrir le secret de leur pensionnaire : évidemment son fiancé, un marin, s'était noyé en essayant de sauver un malheureux mousse tombé à la mer pendant une tempête. Même elles questionnèrent Polly sur les sinistres de la marine anglaise, miss Polly montra une discrétion déplorable.
Cette situation ne pouvait durer. En incident en amena
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le (U'nouomenl. Tous lossoirs, ces domoiselles travaillent, autour de la lampe, à divers ouvrages : tricots de laine grossière pour les pauvres, babiole de luxe pour les ventes de charité. Afin d'occuper les idées, une de ces demoiselles fait la lecture. Oh ! rien de très méchant, des romans de George Sand qu'on éclienille, duGherbuliez expurgé et la crème de Marion Grawford.
On lisait alors hi Peliie Fadelte. Mlle Millanvoz l'aînée, ' ayant fmi son chapitre, passa le livre à mlssMolly. On en était resté à une scène attendrissante entre deux fiancés. Du coup, les tricots stoppaient, le crochet en l'air. Miss MoUy lut posément d'abord, articula les syllabes avec netteté (excellent exercice de prononciation), puis sa voix s'altéra peu à peu, se mouillad'arrière-larmes. L'infortunée miss essayait bien de lutter, mais le passage devenait déplus en plus palpitant, par conséquent les motifs d'attendrissement se faisaient plus nombreux. Incapable de contenir son émotion, Molly fondit en eau, et courut s'enfermer dans sa chambre. Stupeur dans l'auditoire. Miss Polly s'excusa comme elle put : « la lecture de ce soir ramenait de pénibles souvenirs pour sa sœur; elle allait la rejoindre et la gronder sévèrement. » Restées seules ces dames commentèrent la scène précédente. Mlles Millanvoz étaient intriguées au plus haut point ; elles flairaient un roman vécu, et la seule pensée qu'elle pourraient y jouer un rôle quelconque leur f.iisait passer dans le milieu du dos de délicieux petits frissons de curiosité. Mme Millanvoz eut également ses délicieux petits frissons ; néanmoins elle crut de son devoir de blâmer devant ses filles un pareil accès de sensibilité. (Elle avait
pour principe qu'il faut comprimor l'imagination des jf unes personnes comme les sauvages Monbouttos compriment le crâne des nouveau-nés. \'oir sa brochure : hileruons la folle du logis 1 ) L'opinion accréditée fut que 1 hypothétique midshipman avait bien de la chance d'être ainsi regretté.
Le lendemain, les Misses Tliorpe restèrent enfermées et no parurent pas au déjeuner. Au diner, miss Polly vint seule. Mme Millanvoz, qui n'y tenait plus, lui demanda un entretien particulier : après le dessert, elle l'attira à part dans le boudoir. De loin ces demoiselles guettaient le trou de la serrure, en regrettant amèrement leur bonne éducation. A demi-voix ( parce que de son côté elle se déliait du trou de la serrure\ Mme Millanvoz confessa la j'i'une Polly. Elle lui ht comprencire 1 etrangeté du pro- (•(■dé que sa sœur avait eu la veille : « Je pourrais m'en otVenser, mais je comprends qu'il y a là quelque douloureux mystère dont miss Mary-Anne craint de me faire confidente. Qu'elle se rassure I Une femme de mon âge lonnait toutes les tristesses, par suite compatit à toutes les misères ! Christ m'a donné sa force. Peut-être suis-jc [lius apte qu'une autre à consoler les maux de mes sœurs. Miss Mary est sûre d'avoir en moi une amie fidèle qui la réconfortera. Je lui promets du reste une discrétion à toute épreuve. »
Mise en demeure de parler, miss Polly se décida, mais avec combien de réticences et d'objurgations ! « En cft'et, sa sœur avait éprouvé un immense chagrin. Depuis cinq ans elle était fiancée à sir W. Carcher. lieutenant aux grenadiers-gardes. Elle l'aimait éperdùment, et devait l'épouser au premier avancement. Tout à coup, le lieu-
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tenant se refroidit, espaça ses visites, et finit par déclarer à miss ïhorpc qu'il ne pouvait plus l'épouser. Il refusa de donner les rai.sons de cette volte. Longtemps MoUy espéra que la rupture n'était pas délinitive, elle écrivit lettre sur lettre ; l'infâme lieutenant les lui renvoya en bloc, non décachetées. Et miss Tliorpe apprit par les yazeltes spéciales que sir W. Carclier épousait une américaine outrageusement millionnaire. Linfortunée jeune fille tomba malade, vit la mort de près (d'où ce teint que nul reconstituant n'avait pu colorer i ; on l'avait sauvée à grande peine. Encore, deux ans après la rupture, ne pouvait-elle se consoler. La moindre circonstance suffisait à raviver son chagrin. Hier, les larmes l'avaient vaincue. La honte d'une conduite tellement improper la. retenait dans sa chambre. »
Mme Millanvoz fut tout à fait à la hauteur de sa mission. N'écoutant que sa bonté naturelle et l'envie qu'elle avait de connaître les menus détails de cette histoire, M elle se rua chez miss Molly et resta longtemps enfermée avec elle. Ce qui se passa alors, ce qu'elle dit à miss Molly, ce que miss Molly lui répondit, nul ne le saura. Nous inclinons à croire que Mme Millanvoz remplit à merveille ses devoirs de carabin moral. Quand elle descendit, elle pleurait doucement. Elle déclara au pasteur que leur jeune pensionnaire était un rare sujet d'édification.
Ses filles eurent bien du mal à lui arracher le récit des malheurs de l'infortunée miss Molly ; du moins prit-elle soin de leur faire jurer l'absolue discrétion. Ces demoiselles jurèrent ; par une exagération de conscience, elles firent jurer la même discrétion à toutes les personnes
;raxquelles elles contèrent l'aventure ; lesdites personnes liient jurer cette discrétion à des tierces confidentes, et ainsi de suite. Huit jours après, la société piètiste de irouville, au grand complet, savait que miss Tliorpe. ! aînée avaitété abandonnée par son (iancé, mais surtout ([u'il fallait garder ce secret.
Dès ce moment, les demoiselles Millanvoz eurent un succès inouï : on se les arrachait au\ thés de cinq heures. Très naïvement, et cependant conscientes de letTet ([u'elles produisaient, elles firent dans chaque cercle un touchant exposé des malheurs de leur chère amie, trouvèrent des mots charmants pour glorilier cette fidélité (le sept ans et hlàmer la honteuse rupture qui avait failli tuer la victime, ^'ous pensez qu'elles n'oublièrent pas la scène de la lecture ; elles conférencièrentsur la douleur d'amour trompé avec une virtuosité remarquable. La soutïrance de leur pensionnaire était devenue leur chose, files l'exploitaient à leur bénéfice.
11 advint que, graduellement, l'infortunée miss Molly -introduisit partout à titre d'oiseau rare. Elle faisait Tobjet principal des conversations entre jeunes gens et jeunes lilles, on se la montrait avec des clins d'œil expressifs. Au prêche, des allusions voilées furent faites « à ces sentiments inébranlables que le temps et le mal lui-même ne peuvent parvenir à renverser ». Miss Molly entra dans rintimité des hautes personnalités protestantes. Des dames très fières lui adressèrent la parole les premières, la firent admettre dans les comités d'Association pour la propagande de tout ce qu'on voudra dans des pays très éloignés. Et que de modestie ! Elle ne parut pas s'émou-
voir de ces avances. Indifft'rentc à tout ce qui n'était pas sa douleur, clic aircdait dans ses relations avec autrui, le plus complet détachement des choses de ce monde.
Vous n'ignorez pas que les messieurs Spitzer (banque Spitzer frères) n'accordent leur amitié qu'à bon escient. Miss Molly eut Tinsigne honneur dètre invitée à leurs tennis avec ces demoiselles Millanvoz, qui en conçurent un orgueil capable de compromettre leur salut éternel. Miss Molly tint sa partie assez brillamment, sans toutefois se départir de sa langueur habituelle Mme Millanvoz, ravie de son nMcde confidente attitrée, la cornaquait avec affectation, lui jetait de temps à autre des ilear Mollij, poor (jirl, lénitifs, et en récompense miss IMoUy lui adressait des sourires mélancoliques, tandis que l'entourage s'attendrissait. Les infortunes exclusivement poétiques ont seules le privilège de susciter un intérêt aussi général.
Celte infortunée Molly ne fit aucun frais pour le fils de M. Spitzer le banquier un si beau parti 1), elle ne sembla même pas s'apercevoir de sa présence. Ses yeux navrés, toujours en quête du grenadier-garde par delà l'horizon, ne s'arrêtèrent jamais sur le gros Raymond. 11 s'ensuivit que le gros Raymond éprouva dabord un certain dépit, puis un respect inaccoutumé, enfin une émulation prononcée. Il s'efforça de fixer l'attention de la fiancée incurable, se multiplia en amabilités délicates, lui ramassa ses balles (ce qui ne s'était pas encore vui la reconiuisit plusieurs fois à Clianaan. A l'insu de tous, une amitié tendre s'établit entre lui et la jeune Molly. \\ lui fit com
prendre qu'il n'ignorait pas son triste roman, <iuil la plaignait de toute son ame ; de son côté, elle se départit de sa réserve, lui récita des passages doses poètes, se montracommunicative. Et comme elle n'accordait celte laveur à aucun autre, llaymond Spitzer se sentit envahi d'une légitime lierté.
Petit à petit l'amitié tourna à l'amour, encore indécis. MissMoUy confiaà Raymond les détailsde ses fiançailles interrompues. Comme les autres, llaymond pleura, mais plus longtemps. Et ce fut alors le cours régulier de ces indispositions morales : il perdit l'appitit, abandonna le tennis, montra un regrettable penchant à la rêverie. Devenu le sigisl)t'e des Misses Thorpe, il les suivait dans leurs promenades et portait leurs livres. Chose à peine croyable ! lui, le fils de Spitzer et Cie, il fréquenta assidûment la maison du pasteur Millanvoz. un simple pash'ur. Le soir, il venait faire la musique, accompagnait au piano la romance de la llose « fading away I » 11 y l'ut des médisances, on le blâma, Spitzer et Cie lui lavèrent la tète. Résultat immédiat : Raymond exalta sa passion contrariée et devint tout à fait amoureux de miss Thorpe.
Un beau jour, il la prit à part et lui dit : « Je sais combien vous avez soutîert ; vous vous êtes confiée à moi, je vous ai comprise et aimée. Dieu vous doit un arriéré de bonheur ; ce qu'un autre (que je ne veux pas nommer) a lâchement refusé de vous donner, je vous le donnerai, moi. Pauvre chère âme blessée ! je vous rendrai l'espérance et la force de vivre. Voulez-vous être ma femme ?»
Molly lui répondit avec abnégation. « Un seul homme pourrait nie rattarher à cette triste vie, vous Raymond. J'ai apprécié vos solides qualités, la sincérité de vos sentiments. Mais, que penserait le monde ? Il m'accuserait d'avoir capté votre fortune, je ne veux pas. Pour la seconde fois je côtoie le, bonheur », etc., etc.
Que de délicatesse en ce cœur trop noble pour notre hideux ici-bas ! Raymond insista, accumula les supplications. 11 menaça de se tuer, ce gros garçon. Elle céda. Et vers la lin de la saison nous avons appris que miss Tliorpe l'aînée allait épouser le lils Spitzer. A partir de ce moment, miss Molly nuança son ordinaire mélancolie de sourires timides. Vraiment elle fut presque jolie. Je crois môme qu'elle engraissa. Elle n'afficha aucune joie de mauvais goût, n'enterra pas trop vite le souvenir du lieutenant Carcher. Seulement la convalescence de sa douleur s'affirma par degrés. Raymond rayonnait. Ce fut un beau mariage ; les journaux en ont parlé ; on citait dans le cortège Mlles Millanvoz. Je connaissais un peu les Misses Thorpe et je m'associai à l'allégresse générale.
Quelques jours après la cérémonie, le hasard me conduisit sur la grève, près de la grotte où cette infortunée miss Molly avait jadis coutume de ruminer son chagrin en face l'immensité. J'entendis un bruit de discussion violente ; je reconnus la voix des deux sœurs. Mais la voix de miss Molly ! comme elle me parut différente. Ce n'était plus cette sonorité triste de vase brisé, cette langueur d'accent qui contribuait au charme languide de notre amie. Ses mots venaient lancés sèchement, net-
i.niciit : j'ai beaucoup connu des prêteurs sur gage qui ;i\ aient cette voix.
\'oici le fragment de conversation surpris : je traduis.
— \ uns m'avez promis une robe de soie, et non une 1 ube de coton, atlirmait miss Polly. Tenez votre promesse, ou je ilis tout.
— Vous ne ferez pas cela, reprit la voix mauvaise, NOUS ne ferez pas cela, méchante lille njou hiissij). Dans II' cas vous nauriez plus rien.
.le méloignai. Kn revenant, je trouvai miss Polly >('ule, ahiméedans le plus conij letdéscspoir. Je m'autorisai de privautés qu'elles m'avait accordées pourm'apl'iochcr d'elle et lui demander la cause de son chagrin.
Kile me répondit en sanglotant : « c'est Molly... qui ne Vint pas me donner... ce qu'elle m'a promis... et pourlant, sans moi... elle ne seraitpas mariée. Oh ! mauvaise Molly, mauvaise sœur !
— Evidemment, elle a tort; mais vousnc méritiezpas...
— Si, si, je mérite! Si je n'avais pas raconté à Mme ^iilianvoz et aux tilles l'histoire de Molly. personne ne
serait intéressé à elle. Je vous dis ça, mais vous ne le irpétcroz pas, je vous prie Elle me battrait : elle est si méchante 1
Je commençais à comprendre. Ces indices ne me suJlisaient pas. Pour en savoir plus long, j'employai la ruse diplomatique si connue ; je feignis d'excuser Molly : « Elle n'a aucune raison de vous faire des cadeaux. Elle ne doit sa situation qu'à elle-même. Sa triste aventure lui a concilié... s
— Ali. oui ! le lieutenant ! Vous aussi, vous y avez cru ?
— 3Iais pourquoi auriez-vous Ibi'gé ce coule '/ - Ne le dites à personne, n'esl-ee pas? Je vais lou^ vous confier, parce que c'est trop fort queMolIy ait si pc\ de parole. Chez nous, on ne pouvait pas arriver à la marier. Les fiancés n'en voulaient pas ; parce qu'elle a trop de taches de rousseur et pas assez de dot; et puis elle n'est pas jolie. Quand elle était encore baby elle avait déjà l'air pleurard. Alors le gouverneur s"est décidé .à l'envoyer en France; les maris français sont moins difficiles. Et nous avons inventé Tliistoirc du lieutenant, car le gouverneur a dit que les Français sont très romanesques. Nous avons commencé par faire accepter l'histoire par le Révérend Ruskin. Ensuite Molly m'a promis une robe pour que je mette les Millanvoz dans le bon chemin ; et je l'ai aussi aidée à tromper Raymond. Maintenant qu'elle est établie, elle ne veut plus me donner la robe de soie. Voyons, est-ce juste? Ça vaut bien une robe de soie ! »
Et la désolée Polly continuait à m'exposer son bon droit.
Je réfléchissais à la profonde habileté de miss Molly, et j'arrivais à conclure qu'en fin de compte Raymond Spitzer aurait là une femme expérimentée, pratique, telle qu'un futur banquier peut la désirer. Sans doute, s'il apprenait jamais de quelle façon on l'avait mystifié, il éprouverait une évaluable désillusion. Du moins, il aurait eu, en quelques semaines de roman, la persuasion d'avoir consolé une inconsolable, et joué le rôle flatteur de fondé de pouvoir delà Providence. Etcomme tout n'est pas romanesque dans la vie, il prendrait vite
— (il —
N 'Il parti. Donc, interrompant les doléances de miss Polly . ii'sumai : « Alors, le lieutenant, les fiançailles prélentes, la rupture, le deuil éternel de votre sœur, sa i'.ialadie, l'émotion de la lecture, rien n'est vrai ? — Rien n'est vrai. Tout ça, c'est... c'est... Miss Polly chercha vainement dans le vocabulaire iiaii(;ais un mot (jui traduisit sa pensée d'une manière -aiisfaisantc. Impatientée, elle faisait des efforts énormes pour le dénicher. Enfin elle parut l'avoir trouvé, et, triomphante cette lois, avec ce joli accent anglais qui wloute notre pauvre langue, elle déclara : « Tout ça, / (le la bll'Qvc ! »