HOMME D'ÉPÉE
Messieurs,
Vous nio faites l'honneur de nie deniandei' (juclques iviiseignements inédits sur Bénigou,sa vie et ses œuvres. \ nus ne sauriez mieux vous adresser ; je fus en effet iiiiinieniont mêlé aux péripéties importantes de l'exist( iice de notre regretté confrère. Je l'ai connu dès l'enlaiice, je l'ai pour ainsi dire suivi pas à pas, et j'ai toujours conservé une grande admiration pour cet lioinnie éminent, encore qu'il se soit montré légèrement
mufle » à mon égard en me refusant maintes fois des - !■ ililicalions méritées.
Je passe rapidement sur les premières années de Il nigou ; elle n'offrent du reste rien de bien saillant. Bénigou ne manifesta d'abord aucune aptitude particulière ; il était même ce que l'on nomme, entre amis, un garçon très ordinaire. Les enfants ont trop fréquemment la mauvaise habitude de préjuger de leur avenir ; alors (|ue l'on m'accordait les plus belles destinées, on assigna toujours à Bénigou celles du petit commerçant. Or, voyez comme le hasard se plait à déjouer nos calculs : Bénigou vient de mourir directeur du Journal monstre, où j'occupe un emploi subalterne.
A notre grand étonnement, nous le vimes choisir la carrière du journalisme. Pour entrer dans un journal, il faut avoir un nom, et, pour avoir un nom, il faut
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entrer dans un journal. Ce dilemme brutal narrèta pa^ notre ami ; à défaut des qualités solides ou brillanto^ qui lui ont toujours manqué, Bénigou possédait deux vertus, humbles, mais combien précieuse ! Une patience à toute épreuve, et le désir, le désir féroce de faire sou chemin. Dois-je le dire? ses débuts furent plutôt misera-, blcs. Ah ! si vous l'aviez connu, alors ! 11 vous eût inspiré! une sincère pitié, tempérée d'un peu de répugnance, (lll était laid, chétif, timide, sale et ràpé.i Mais son activité! compensait la médiocrité de son extérieur. Vous nel sauriez imaginer ce qu'il combina de rendez-vous, sel cherchant des alliés, se ménageant des entrevues avecl les gens influents ; à cette époque de sa vie, notre cherl camarade devint la plaie des secrétaires de rédaction,! qui révitaient comme la peste. Aussi les résultats ne! furent-ils pas encourageants. Presque partout le préposé! aux llefus lui rendit sa copie-spécimen en le poussant! dehors avec la phrase consacrée : « Mille regrets, c'eslj très bien, mais va no rentre pas dans le cadre du| journal. »
Il obtint entln la chronique d'actualité dans une revue! mensuelle fondée par des collégiens, \a Revue honnêlej et le feuilleton des livres dans une publication analogue,! le Clianlage illustré. J'entame ici une série de révélations! sur les côtés ignorés du défunt, et j'espère que vous] voudrez bien n'en faire qu'un usage discret.
Ijénigou végéta longtemps; il faisait de consciencieuij efforts pour se faire remarquer, mais n'y parvenait paj 11 avait beau injurier à tort et à travers, nul ne coi sentait à s'en fâcher et à lui procurer l'aubaine d'ui
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•éponse. Et pourtant Rénigou aurait donné je ne sais juol pour avoir une polémique et un ennemi mortel. Las décrier à tue-tèto dans une cave, il allait renoncer i la vie littéraire, quand il lui vint une idée que vous' pouvez hardiment qualifier de géniale : il s'injuria luimême. Cette méthode a la simplicité des choses sublimes, iugez-en : à la Revue honnête, il signait Bénigou en toutes ettres ; mais au Chantage illustré, soit par coquetterie. lOit plutôt par pressentiment, il avait pris un pseudolyme de belle allure, et signait : Baron de Brécourt. ku jour fixé, le chroniqueur Bénigou employa une partie de son article mensuel à éreinter le baron de Brécourt, modérément toutefois. 11 ne lui refusait ni la profondeur des idées, ni l'élégance du style, ni la sûreté du jugement, mais il ne lui pardonnait pas son attachement à la cause impérialiste.
Vous pensez bien que ;\I. de Brécourt ne pouvait laisser passer cela; le feuilletonniste du Chantarje illustré répondit sur le même ton : il accordait volontiers à ;\I. LVinigou le brio, la vivacité, la finesse, l'esprit parisien, mais il ne comprenait pas comment un pareil homme s'était acoquiné avec les radicaux. Bénigou le prit alors de haut, et vous remit le baron à sa place, ctc , etc. Il fit durer la dispute assez longtemps, ménageant les transitions, évitant surtout de se dire des choses trop désagréables. (Petit travers bien pardonnable, en vérité) . i:lnlin il accéléra le dénouement, et, ayant choisi la saison où les échotiers sont à court de nouvelles, il porta aux journaux ce double procès-verbal, soigneusement élaboré :