‹ Les enfants s'amusentChapitre 40 sur 56 · REPORTAGE · texte numérisé non relu

REPORTAGE

1 II niailrc delà liLléraLure contemporaine nous prie

insérer la lettre suivante:

Messieurs,

L'indiscrétion de vos confrères passe les bornes, hors lesquelles, nous dit le Sage, il n'est plus de limites. A partir d'aujourd'hui, je les préviens qu'ils auront, chez moi, à opter entre les traitements suivants: être jetés centre par-dessus tète du haut en bas de l'escalier ; être mis en rapport avec deux énormes molosses qui ne connaissent que moi ; être assaillis à l'improviste avec des objets plutôt lourds, tels que Vll/sloirc de la monarchie de Juillet.

Depuis vin^t ans, je suis le baromètre des reporters; on nie consulte, et au besoin on me tapote pour me faire marquer l'actualité désirée.

Je ne dors plus : on me réveille à deux heures du matin pour m'interroger sur la Mort de Louis XVI ou sur le Pavage en bois, ou toute autre question d'intérêt récent. Dieu sait l'exactitude que l'on mita reproduire mes entretiens, les idées que l'on m'attribua et dont je suis enjcore surpris ! Toutefois, je n'ai réclamé que contre les îsottises.

Des jeunes hommes dénués de préjugés abusèrent de ma confiance pour rédiger à mon insu des interviews de iioi; il leur parut qu'ils possédaient assez mon juge-

nient pour en faire la commune mesure de toutes ehosi et s'en servir sans même me prévenir.

On m'a ainsi pris mon avis sur Dieu, sur riiiimaniti sur les institutions ; j"ai laissé faire.

On m'a ensuite pris mes réflexions intimessur l'étatd choses ; j'ai consenti.

On m'a pris des autographes ; jai acquiescé. f

On m'a pris des exemplaires sur Hollande de mes H vres, avec signature ; j'ai cédé.

Alors, on s'est enhardi au point de démcublcr ni maison.

Parfaitement ; je relate ma journée d'hier.

A midi et demi, je termine mon déjeuner. On introduit dansla salleà manger M. A..., de Ylntègre Quotidien 11 vient medemander mon avis sur le bimétallisme. Puis je lui refuser? Non, certes. Au bout de cinq minutes d'entretien, il se lève et me dit : « Je suis fixé, je voïÏ! remercie ; à titre de document, j'emporte toujours ceci je ne vous demande pas de dédicace, j6 suis pressé, Ce disant, il saisit prestement le plateau où reposait m service à café en argent massif, et disparaît.

A une heure, je fais la sieste dans ma chambre ; ma gré des ordres sévères, on introduit M. B..., de VEx Ja phet, qui désire connaître mon opinion sur l'antisémistisme. J'achève de la lui détailler, lorsque, après av^ plié un carnet de notes, il court adosser une chaise co] tre le mur, s'en sert comme de marchepied et décrocl un merveilleux crucifix d'ivoire (travail italien du q zième sièclej. Avant de quitter mon cabinet, il m'adrei un bon sourire et dit : t Je vais voir si Dieu le fils a

ijiié le l*aii', en dernière Bourse il cotait :H) deniers. » en fut avec mon crucilix.

A 1 h. 1/2, un jeune gentl(?man bien mis force la porte lie mon cabinet de travail : « Monsieur, dit-il, ne me ca- (li(>z pas l'impression que vous produisent les derniers - andales. » Je me répands en ingénieuses considérations. Mais lui se rapproche de la cheminée, saisit énergiqueuh'iit les flambeaux dorés à l'or lin, les met sousson bras

lelie en criant : r II faut que la lumière se fasse. » i:t cependant qu'il s'équilibre avec la pendule sous son liras droit, il hurle : « L'heure du châtiment va sonner. » l.iirs il s'enfuit ; j'ai sa carte de rédacteur, au Bien Public. nue ne respecte-t-il le bien privé !

Kt jusqu'à dix heures du soir, de demi-heure en demiheure, les reporters se sont succédé, emportant qui un meuble, qui une potiche, qui un bijou.

In reporter de r.-l?-<»o»t'mM, venu pour m'interviewcr iir la peinture moderne, a jeté son dévolu sur un petit I l'niers que j'aimais beaucoup.

In rédacteur du Partage, journal socialiste, venu pour m'intervicwer sur l'extinction du paupérismc,m'a pris ma chaîne et ma montre, a Nous avons le remède a portée de la main, » ajouta-t-il.

Un rédacteur du Vive le lioy, venu pourm'intervievvcr Mir l'avenir de la monarchie en France, s'annexa ma "illection de vieilles monnaies, dont plusieurs sont en ■t valent cher.

Ma bibliothèque s'est enfuie avec le reporter du Bigraphe ; celui-là avait amené des déménageurs : ma

>selle plate a suivi le représentant d'un journal ofli-

ciel ; mes papiers secrets furent la proie du Munncv {| lusln'-.

Jusqu'au rédacteur delà Polissomterie, iouriMul du soi^ qui, ne trouvant plus rien à emporter, enleva ma peti| bonne. J'y tenais, pourtant.

Vous comprenez que cela ne peut durer, je suis 1; des indiscrétions de ces messieurs. Il ne me reste pU une idée inédite ni un meuble présentable. Je suis à merci du premier énergumène à qui il viendra fantaisf de me fendre le crâne pour connaître mes pensées derrière la tète, ou de faire sauter ma maison pour re-| cueillir mes intentions à l'égard de l'anarchie.

Je trouve blâmable que la presse se déconsidère pari de telles mœurs, et j'invite les autorités constituées à | sévir.

Votre confrère vexé

Emile Zola.

EPIGRAPHES

Un papetier des grands boulevards, désireux d'obtenir nans la Presse un peu de réclame pas trop obère, vient 11 avoir l'idée, simplement géniale, d'envoyer à cliaque ilirectcur de journal une boite ophtalmique remplie de [ripier à lettres donl l'ingénieux commervant eut soin ih' blasiMiiier chaque feuille dune devise appropriée au doLtiiiataire.

Pour le Temj.s, un veillard armé d'une faux aux aj)parences de rasoir repousse le pot-de-vin que lui présente un perceur d'isthmes, et, sur une banderoUe qui sort de sa bouche vertueuse, on lit « Le IVnips ne fait rien à l'affaire. »

Charmant, le blason de VAutoriW' : casse-tète et fleuret sur champ de gueules.

Le moniteur des Juifs royalistes s'est vu attribuer celle cilalion (\'A)njjIiutrii>ii : « La meyer des restaurations est la restauration où l'on dîne ». Pour symboliser l'aménité du directeur, une r/aule, une oie emblème de l'abonné.

La Libre Pamle n'a que le choix :

« Envoyons le faire youtre.

« Goïms, on vous promet Drumont et merveilles.

« Cohn comme la lune

« J'en ghetto un petit de mon âge. »

Le papetier a pris une vue de Sainte-Périnc pour la Gazette de Fnmre et une vessie pour la Lanterne.

Un de nos confrères bien connu pour le venin de ses articles s'était vu réserver ceci : « Petit poison deviendra grand. ))

Au-dessus du portrait de M. Magnier, tète aristocratique mais dégarnie, la célèbre exclamation d'Esope a tout naturellement sa place : Oia, que galel !...

11 me faudrait la lyre carminative d'Armand Silvestre pour célébrer dignement la manière flatucuse dont l'aquarelliste te désigna, ô Paix.

Croirait-on que, sans être désarmé par les louchants elTorts de M. Lavissc pour avoir de l'esprit, l'ironique commerçant orne le papier destiné au Jonrmd des débats d'un frac d'académicien, avec cette épigraphe « L"lial)it ne fait pas Lemoinne » L'autre à dû rire john.

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