‹ Les enfants s'amusentChapitre 6 sur 56 · GG · texte numérisé non relu

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A la suite d'une polémique au cours de lar^uelle M. de Brécourt, rédacteur au Chantage illiislré, émit quelqueî> suppositions olïensantes pour M. Bénigou, rédacteur à \n licviic honnî'le, ce dernier envoya MM. Letorrière et Durand (de rArdéclie) demander réparation à M. de Brécourt, qui a immédiatement constitué comme témoins MM. de Lens-Solens et Wladimir Souzoiï. Une rencontre a été fixée pour demain, dans les bois de Lavallois : l'arme choisie est l'épée. Fail à Paris, ce... etc., etc.

Pour M. Béxigou :

MM. Jules-Edme Letorrière ; E. Durand (de l'Ardèche).

Pour M. DE Brécourt :

Comte de Lkns-Solkns; Prince Wlad. Souzûkf.

Une rencontre à l'épée a eu lieu ce matin dans les bois de Levallois entre MM. Bénigou et de Brécourt. A la première reprise, M. Bénigou a été légèrement atteint à l'index de la main droite. Les témoins ont jugé qu'il y avait lieu de continuer le combat. A la deuxième reprise, M. de Brécourt a été blessé à l'épaule droite : la lame a déchiré le muscle extenseur sans occasionner de désordres graves. Fait à Lcrallois, ce... etc. etc.

Pour M. Bénigou :

MM. J.-E. Liîtorrière;

E. Durand (de l'Ardèche).

Pour M. de jirécourl :

Comte de Le.ns-Sûlens ; Prince Wlad. Souzoff. Cette innocente fumisterie réussit à merveille. Les journaux, toujours désarm«''s contre la mystification, reproduisirent les procès-verbaux. Un sot en aurait pris

te à de fades railleries; Bénigoii, plus avisé, resta .1, et médita de perfectionner le procédé do. réclame lii'il venait d'inventer. Son ingéniosité se donna libre arrière ; il modilia son pseudonyme, changea sa maiiii-re .'H recommença à se faire la petite guerre; il se n'battit, lit insérer de nouveaux procès-verbaux, et linsi de suite. Il avait soin, cependant, d'espacer les rencontres, se donnait parfois le dessous, pour respecter la vraisemblance. Même il régla un bout de comédie préparatoire, et s'adjoignit cinq comparses dont la dis- 1 létion lui était acquise. Les jours de duel, il sortait 1rs l'aube, avec des airs mystérieux, emportant ostensiblement un fourreau de serge verte où il avait caché I II guise d'épées (\eu\ tringles de bois emmanchées (le soucoupes : il rejoignait à la gare ses acolytes. J'eus 1 honneur den faire partie. On partait à la campagne, on déjeunait gaiement : au dessert, on rédigeait le proc('s-verbal: puis les uns s'en allaient en promenade syl- \fslre, les autres jouaient la poule au billard et l'on reprenait le train de trois heures, afin darriverà temps à l'aris pour lancer les notes dans les quotidiens du soir. le lendemain Bénigou portait un bras en écharpe. C'était le bon temps !

\ ous vous souvenez sans doute de cette retentissante -erie de duels qui imposa la personnalité de Bénigou à 1 attention des badauds. Un homme qui se bat assez sou- \(Mit ne peut manquer de s'attirer l'estime et la considération des gens paisibles. On se disait : « Tiens, tiens ! en voilà un qui a de la moustache ! » Bénigou posa les bases de sa fortune. Cependant, il eût fini par être ou-

blié ou démasque à la longue, s'il n'avait imaginé fie frapper un coup définitif et d'asseoir sûrement sa position. Notre digne ami était doué pour la réclame ; je ne pense pas qu'il ait eu son pareil dans l'art de monter habilement l'opinion publique. Voici la marche qu'il suivit : il ressuscita d'abord le baron de Brécourt, qui avait si peu servi, lui prêta des intentions homicides : on annonça successivement « que le baron en voulait à mort à notre confrère B.,.. puis qu'il s'exerçait à l'épée cinq heures par jour depuis quatre ans afin de tuer plus sûrement un de nos chroniqueurs les plus estimés. » On rappela, à mots couverts, les anciens dissentiments entre ces deux maîtres de la plume et de la lame. Les bons camarades déclaraient : « Cette fois, ça y est, Bénigou restera sur le carreau ; il y aura un joli poste de critique vacant dans quelques semaines. » Et puis, un beau matin, Tout-Paris apprit qu'à la frontière suisse, dans une rencontre à l'épée, M. Bénigou avait eu le malheur de tuer raide son adversaire, le baron de Brécourt. Pour des raisons particulières, la famille du défunt refusait de poursuivre M. Bénigou devant les tribunaux. Voilà, monsieur, le fond secret de l'affaire Bénigou- Brécourt, qui lit tant de bruit il y a vingt ans ; elle eut les résultats que vous savez. Bénigou fut l'homme du jour. Son portrait et, chose extraordinaire, celui du feu baron coururent les magazines illustrés. Je ne compte pas les interviews, articles de tête, biographies, études, appréciations, dont Bénigou fut accablé ; nous y vimcs avec stupéfaction que notre ami comptait parmi ses aïeuxun général de l'empire, et qu'il avait en outre du sang royal dans les veines.

Le cercle des Hommes dépée l'élut président à vie ; ît dès lors il fut le témoin obligé de toutduel important ; m le consulta sur les questions d'honneur un peu déliâtes, entre autres sur l'usage do la main gauche, qu'il réprouvait hautement. Entin, vous connaissez son beau livre : Mes duc/s (in-18, Ollendorlli. qui fut écrit vers cette époque. Tout y est scrupuleusement inexact. De là date l'apogée de Bénigou. Le Journal monslrc lui avait fait un pont d'or : une chronique par semaine et les morts célèbres. Ses collègues l'adoraient ; il était en effet leur bouclier, et quand un rédacteur voulait risquer un mot dangereux, il l'attribuait immamiuablement à Dénigou. Grâce à ce manège bien innocent, notre estimé camarade s'attira le renom de railleur féroce. A partir de ce moment, sa vie n'offre aucune particularité digne de remarque.

Je citerai pourtant une anecdote assez curieuse, et que je suis le seul à connaître aujourd'hui. Je me souviens que, le 30 avril 188., lîénigou eut à subir un pénible contre-temps.

le le vois encore entrer dans la salle de rédaction, roulant les épaules, et portant fièrement sa tète d'oflicier supérieur en retraite fil avait adopté une tenue demi-militaire, quoiqu'il n'eût jamais servi, s'étant fait réformer pour myopiei. Il arrivait en sitflottant la marche de Faust et exécutait des moulinets avec sa canne. Le Journal monstre avait alors pour directeur le père Vatrat, que Bénigou a remplacé plusieurs années après. Vatrat le héla dès la porte. « Je vous fais chercher partout. Vous êtes introuvable. Le chasseur court après vous depuis ce matin. »

Béiiigou esquissa un sourire farceur qui en donnai long à (Mitendre. En ell'ot, les dames rapprériaienl eiitn tous pour sa grande bravoure et pour sa haute taille Donc N'atrat comprit ce sourire, a Ah ! gaillard 1 il iA en a que pour vous. Enfin, vous n'êtes pas trop en ré tard. Nous venons de vous préparer une petite surprise Devinez un peu ?

— ^'ons ("'tes trop nimal)le, vraiment. Parions (juc vous maugmentez ?

— Non... mieux que ça.

— ma langue aux chiens.

— Eh bien ! mon cher, susurra \'atrat. vous vous bal iez demain. 1

Bénigou s'arrêta net de siftlotter. Mais il crut peut-; être aune facétie, et haussa les épaules. « Elle est bien bonne, mon petit Vatrat. elle est bien bonne ; mais vous savez, je ne coupe pas dedans. »

— C'est tout à fait sérieux. On ne joue pas avec ces choses-là. Tenez, voici les cartes des témoins de votre adversaire. 11 y avait aussi une lettre, mais vos témoins' l'ont emportée.

Bénigou prit les cartes, les palpa, les retourna, les regarda en transparence ; puis, subitement inquiet ; Voyons, c'est une plaisanterie, ou il y a erreur. Chacun sait que le jour ou j'eus le malheur de tuer le pauvre Brécourt, je jurai de ne plus toucher une épée. J'ai soin d'éviter tout ce qui pourrait donner matière à provocation. Relisez mes derniers articles ; ils sont dune grande prudence. Les cartes ne sont jias à mon adresse.

— Sans doute, dit Valrat, vous n'èles plus directe'

riif visr. (Bénigou se redressa.) Voici la chose : Lam-

. Mille, notre courriériste, a fait passer dans les rchos

iii-r une note à scandale sur la petite Zozo-Moneadeau,

miie du marquis E/ano. Le niar([iiis est votre collègue

rcle. n'est-ce pas ?(lîenigou secoua aftirmativeinent

te.) Ce matin, deux messieurs sont venus porter

I ■ lettre furibonde, où le marquis traitait fauteur de

in"cdote de « sénile gredin », de « cuistre baveux »,

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