GÉNÉRALITÉS SUR L'EMPLOI DES ENGRAIS
POTASSIQUES.
§ I. — Rapport de la potasse avec le sol.
Origine de la potasse des sols. — Le sol
provenant de la décomposition des roches, sa composition est essentiellement liée à celle de la roche qui lui a donné naissance. Nous examinerons successivement chacune d'elles.
Roches primitives, — Les roches éruptives : granits, gneiss, schistes, micaschistes, porphyres, formées par des mélanges variés de silice, de feldspath et de mica, contiennent toutes, sans exception, de la potasse en proportion élevée, allant de 3,5 à 6 pour loo et au delà, comme l'indiquent les chiffres moyens suivants :
Granits 4 à G %
Gneiss 3.5 —
Schistes 5.o —
Micaschistes 6.0 —
Porphyres 5.0 --
Il faut donc s'attendre à trouver les terres qui en dérivent abondamment pourvues de cet élément.
II en est bien ainsi en réalité, et l'analyse chimique des terrains granitiques de la Bretagne, de la Vendée, du Plateau central, du Morvan, etc., nous apprend que dans ces régions, occupant environ le i/5 de notre territoire (10 millions d'hectares), à peu près toutes les terres contiennent en abondance l'élément potassique. Voici quelques exemples :
Potn«f« p. 1000.
Terre granitique de l'Ardéche 2 . 5o ( P. de Gasparin. )
— — du Puy-de-Dôme.. 3.45 (Truchot.)
— — des Vosges 3. 10 (Grandeau.)
— gneissique de la Haute-Loire. 6.93 (P. de Gasparin.)
— — du Puy-de-Dôme., i à4 (Truchot.)
— porphyrique des Vosges 2.00 (Grandeau.)
La nature géologique d'un terrain peut donc fournir des données utiles sur l'abondance de la potasse dans le sol.
En étudiant la décomposition des roches granitiques (t. 1, p. 67), rious avons vu que les feldspaths donnent naissance à l'argile, essentiellement formée de silicate d'alumine, auquel est combiné du silicate de potasse en forte proportion .
Les analyses de M. Schlœsing ont prouvé que le taux de cet élément dépasse souvent la proportion de 4 pour 100. M. Perrey a extrait l'argile pure d'un grand nombre de terres très différentes', et a montré que, quelle que soit sa provenance, qu'elle vienne de terres calcaires, de terres argileuses ou de terres siliceuses, cette argile contient de 2 à 5 pour 100 de potasse, parfois de 1,8 à 7,3 p. 100. Ces recherches sont très intéressantes au point de vue pratique, car elles nous permettent de conclure que les terres sont en général d'autant plus riches en potasse, que la proportion d'argile y est plus élevée. La constatation de l'argile donne donc un renseignement précieux ;
il est bon, toutefois, de savoir que celte règle présente quelques exceptions; en voici deux exemples :
Potnrse p. 1000.
Terre d'argile glaciaire ( Calèves ) 0.66 ( Risler. )
— d'argile plastique du grès vert
(Orange) 0.29 (P. de Gasparin.)
Roches volcaniques. — Si nous. examinons au même point de vue les roches volcaniques (basaltes, trachytes, laves), nous voyons que la proportion de potasse, quoique moins élevée en moyenne que dans les roches primitives, y atteint cependant le chiffre de 2 à 5 pour 100 comme le montre le tableau ci-dessous :
PotMM p. 100.
Domites 3
Trachytes 3à5
Basaltes i à 3
Laves 3à6
Les terrains auxquels elles donnent naissance sont donc riches en potasse; en voici quelques exemples :
Potaasc p. 1000.
Terre basaltique de l'Auvergne.. 2.8 (P. de Gasparin.)
— dolérique 36.6 (deBabo.)
— volcanique de l'Auvergne. 1.6 à 3.4 (Truchot.)
— — du Vésuve 34.7 (P. de Gasparin.)
— — de l'Etna 5.7 —
Mais les surfaces occupées en France par la formation volcanique sont très restreintes et dépassent à peine Soo.ooo hectares.
Grès. — Les grès sont le plus souvent constitués uniquement par des grains de quartz presque pur. Ils sont aussi pauvres en potasse qu'en acide phosphorique et donnent des terres peu fertiles. Cest ainsi que M. Gran-
deau a trouvé dans les sables vosgiens le chiffre de 0,24 pour ïooo dépotasse. Cependant certains grès (grès verts, molasses) sont cimentés par de l'argile qui y apporte en petite quantité l'élément potassique.
Roches calcaires, — Pendant la décomposition des roches primitives, les eaux chargées d'acide carbonique dissolvent et emportent l'acide phosphorique et la chaux; elles laissent sur place les sables et les argiles, c'est-à-dire les parties les moins attaquables de la roche. Peu à peu le liquide dépose du carbonate de chaux, par suite du dégagement de l'acide carbonique; c'est ainsi que se sont formées les roches calcaires. D'après ce mode de formation, on doit s'attendre à les voir presque dépourvues de potasse. Voici du reste, à ce sujet, quelques chiffres destinés à mettre ce fait en évidence.
PotMIC pu 100.
Calcaire de l'oolilhe moyenne 0.02
— — supérieure o.oi
— du jurassique o.o5
Craie o . o3
Les terres dérivées des calcaires seront donc en général pauvres en potasse; l'exemple des causses del'Aveyron, des craies de la Champagne Pouilleuse, etc., sont là pour montrer quelle influence peut avoir l'engrais potassique dans l'amélioration de ces terres, qui occupent de si vastes étendues. Si l'on examine les analyses de terres faites par MM. Risler et Colomb- Pradel, on voit venir en dernière ligne, comme teneur en potasse, les sols crayeux de Champagne, avec des taux allant de 0,29 à 0,67 pour i.ooo; et, comme moyenne de cinq analyses, on arrive au chiffre de 0,59 pour i.ooo.
Mais on ne saurait cependant généraliser ce fait; si la potasse augmente avec la proportion d'argile, elle ne di-
lo LES ENGRAIS.
minue pas toujours à mesure que s'élève la proportion de calcaire; c'est-à-dire qu'on ne doit pas toujours établir, à ce point de vue, un antagonisme absolu entre ces deux roches. M. P. de Gasparin, en rapprochant dans ses analyses le dosage du carbonate de chaux de celui de la potasse, a montré la parfaite indépendance de ces deux éléments. Les analyses de terres de MM. Risler et Colomb-Pradel montrent également que des roches et des terres calcaires contiennent quelquefois de notables quantités de potasse, amenée par des causes multiples à se joindre au dépôt calcaire.
En résumé, l'examen géologique d'un terrain peut rendre de très grands services en faisant prévoir dans une certaine mesure l'absence ou l'abondance probables d'un élément. Mais la grande généralité des terres de culture étant formées par le mélange des éléments sableux, argileux et calcaires, dans les proportions les plus diverses, nous nous trouvons en présence d'une incertitude sur les éléments dominants, et nous devons alors recourir à des moyens précis pour déterminer si elles contiennent assez de potasse.
Moyens de déterminer les besoins du sol en potasse. — C'est en premier lieu à l'analyse chimique que nous aurons recours.
Analyse chimique, — Nous avons, à propos de l'acide phosphorique, jugé nécessaire de critiquer le mode opératoire adopté pour attaquer la terre et dissoudre le phosphate qu'elle renferme, et nous avons montré combien il est regrettable qu'on n'ait pas à sa disposition des procédés se rapprochant davantage des moyens de solubilisation entrant en jeu dans le sol. Nous avons aussi consigné les différences dans les modes opératoires, qui empêchent d'avoir des résultats comparables. Nous en dirons autant du dosage de la potasse. Quelquefois
LES ENGRAIS ii
on attaque la terre par Teau régale après porphyrisation; d'autres fois on fait agir Tacide nitrique bouillant sur la partie passant au tamis à mailles de i millimètre. Les résultats obtenus par des procédés différents ne sont pas concordants, comme le montrent les chiffres obtenus par MM. Risler et Colomb-Pradcl, indiquant la quantité de potasse pour looo:
Ti-m Terre Titto
I»orpliyrii»ée non porphyrist'o non porpliyrutV
kttsquéc jnir aitAqiiéc par attAqnée par
l'eau ri-giil*. l'eau n'frale. l'at^ide nitrique.
Argile glaciaire i-^77 0.986 0.833
Limon des plateaux.. 2.210 2.040 i.58i
Il y a plus : les procédés d'attaque mis en œuvre pour Facide phosphorique avaient du moins l'avantage de donner la presque totalité de ce principe; tandis que les procédés usités pour la potasse ne donnentqu'une fraction tout à fait arbitraire de cet élément, et qui ne peut avoir la prétention de représenter ni la partie réellement assimilable, ni le stock tout entier.
Quoi qu'il en soit, les chimistes, dans ces dernières années, semblent s'être mis tacitement d'accord sur l'attaque de la terre, passant au tamis de i'""', au moyen de l'acide nitrique bouillant, et les chiffres qu'on donne aux agriculteurs se rapportent généralement à ce dernier procédé.
M. Rîsler admet que « quand l'attaque de la terre par l'acide nitrique fournit i pour 1000 de potasse, il suffit, dans un assolement 011 les fourrages s'équilibrent bien avec les céréales et les racines, de rendre au champ tout le fumier produit par les fourrages et les pailles... Si l'analyse indique dans la terre moins de i pour mille de potasse attaquable par Tacide nitrique, il y a lieu d'employer, en sus du fumier de ferme, des sels de potasse... Plus le dosage de la potasse attaquable par l'acide nitrique
dépasse i pour looo, moins il est nécessaire d'en donner par des engrais chimiques. »
Le chiffre de i pour i .000 s'applique à la terre brute et non pas à la terre fine; c'est-à-dire que les résultats de l'analyse effectuée sur la terre fine, doivent être par le calcul ramenés à la terre normale, avec ses cailloux et ses pierres. M. Joulie, en fixant le taux nécessaire de la potasse dans le sol à 2, 5 pour i .000, envisage la terre fine, tandis que M. Risler, en fixant le taux de i pour 1000, envisage la terre brute. C'est à cette dernière manière de voir qu'il faut se ranger, car elle est plus rationnelle et correspond mieux à la réalité des faits.
Aspect des récoltes. — L'apect de la végétation va-t-il, dans unecertaine mesure, nousdonner des indications sur l'abondance de la potasse dans le sol? Nous ne le pensons pas, en ce qui concerne les céréales et les plantes à racines, qui peuvent se montrer chétives, sans qu'il soit permis d'attribuer leur manque de vigueur à l'absence de la potasse, plutôt qu'à l'absence de tel autre élément. Où nous trouverons l'indication la plus précise, c'est dans l'examen des prairies naturelles ou artificielles. Si dans les premières nous constatons l'abondance des légumineuses, nous pouvons en conclure que la potasse existe dans le sol à un taux satisfaisant. Si, au contraire, les graminées l'emportent de beaucoup sur les légumineuses, étant donné que la proportion de calcaire est convenable , il est permis, dans la plupart des cas, de conclure à l'insuffisance de la potasse.
Quant aux prairies artificielles, trèfle, luzerne, sainfoin, elles ne sauraient donner de bons résultats que dans les sols à la fois profonds, calcaires et riches en potasse; l'insuccès de leur culture peut, si les deux premières conditions sont remplies, être attribué à l'absence de potasse.
Essais par la culture. — Maïs le meilleur moyen de savoir si le sol a besoin d'engrais potassiques, c'est d'avoir recours à Texpérience directe, lorsque leur nécessité n'est pas fixée d'une façon suffisamment précise par l'analyse des sols. Les observations de M. Risler et de M. P. de Gasparin ont, il est vrai, montré que, dans la plupart des cas, le taux de i pour looo de potasse dans la terre brute dispensede remploi des engrais potassiques. Cette règle a en outre reçu une confirmation des expériences de M. Garola en Beauce. Ce savant tire de ses nombreux essais cette conclusion générale quela potasse est utile à tous les sols dosant par kilog. moins de i gr., en chiffres ronds, de potasse soluble dans l'acide azotique, surtout pour les légumineuses, quand on n'a pas recours au fumier appliqué régulièrement et abondamment; si on emploie ce dernier, il est rare, même dans les sols dosant seulement 0,8 pour looo, qu'on observe une surproduction sensible et économique en recourant au chlorure de potassium.
Mais il y a à cette règle des exceptions, peut-être plus nombreuses que pour l'acide phosphorique.
M. Lechartier cite en effet des expériences où, dans un sol dosant 3 à 4 pour i .000 de potasse, le chlorure de potassium a donné des augmentations de rendement importantes, comme le montrent les chiffres ci-dessous :
Phosphate
— et potasse
— et azote
— azote et potasse et azote
— azote et potasse.