II. — THÉORIE ET PRATIQUE DU MARNAGE
Effets sur le sol. — Nous avons déjà eu l'occasion d'insister sur la nécessité du calcaire dans le sol et de montrer que les réactions chimiques les plus importantes, telles que l'absorption des principes fertilisants et la nitrification des matières organiques, ne sont possibles que si le sol contient du carbonate de chaux. En outre, les propriétés physiques de la terre se ressentent avantageusement de la présence de cet élément, qui ameublit les terres trop fortes, qui donne naissance à l'humus dans les terres riches en matières organiques, qui, en un mot, est indispensable à la formation de la terre arable.
L'apport du calcaire dans une terre, c'est-à-dire du carbonate de chaux, que celui-ci soit donné sous forme de marne, de craie, de sable marin, produit dans celle-ci tous les effets que nous avons constatés avec le chaulage, sauf ceux du début, attribuables à la chaux libre ; c'est-à-dire qu'il n'y a point, comme avec cette dernière, une action énergique sur les matières organiques, qui les désagrège et en dégage de l'ammoniaque, ni une influence directe sur les silicates du sol, pour en enlever la potasse. La chaux appliquée à la terre agit d'abord comme chaux caustique, en produisant les effets que nous venons de signaler. Ensuite elle se carbonate et, à partir de ce moment, elle agit comme si on avait donné du calcaire. Nous pouvons donc admettre que les réactions produites par le carbonate de chaux sont identiques avec celles que nous avons vu se produire avec
la chaux, à partir du moment où cellë-ci est carbonatée.
Ainsi le marnage se distingue du chaulagc par l'absence des effets caustiques. Il donne d'ailleurs naissance à toutes les autres réactions qui influent sur les fonctions chimiques du sol et sur sa constitution physique. Cependant, quand les marnes contiennent, comme cela arrive fréquemment, des quantités notables de matières étrangères, celles-ci agissent de leur côté sur les propriétés des sols, augmentant leur ameublissement lorsqu'elles sont constituées par des éléments sableux, le diminuant au contraire lorsque les éléments argileux dominent. Mais c'est en réalité au carbonate de chaux qu'est due leur valeur agricole.
Terres auxquelles convient le marnage. —
Ces terres sont les mêmes que celles auxquelles on applique le chaulage ; elles sont caractérisées par Tinsuftisance ou par l'absence totale du calcaire. Pour combattre la ténacité du sol, pour saturer l'excès des matières organiques, on s'adresse, suivant les conditions de milieu, suivant les facilités de l'approvisionnement, soit à la chaux, soit à la marne.
La limite de richesse du sol à laquelle il faut appliquer le marnage varie aussi bien que celle à laquelle il faut appliquer le chaulage, et nous répéterons ici ce que nous avons dit à ce sujet, c'est-à-dire que les terres légères, ne contenant que de petites quantités de calcaire, peuvent souvent se passer de ces amendements, tandis que les terres fortes, avec des doses plus élevées de chaux, y sont très sensibles. Il faut donc étudier non seulement la nature chimique du sol, mais encore sa constitution physique. Dans aucun cas il ne faut marner là où le sol est suffisamment pourvu de calcaire; la marne, en effet, étant à peu près infertile de sa nature, ne saurait modi-
fier le sol avantageusement que si elle lui apporte le carbonate de chaux qui lui manque.
Effets sur les récoltes. — Le marnage agit sur la production végétale de la même manière que le chaulage, par l'apport de l'élément chaux, par la saturation du sol et la mise en circulation de principes fertilisants immobilisés. Les mêmes espèces végétales disparaissent au contact du calcaire, les mêmes espèces font leur apparition; nous n'avons donc pas à revenir ici sur ce qui a été dit de l'effet de la chaux sur la végétation. Cependant l'action de la marne est un peu moins énergique et moins rapide. Alors que le chaulage produit dès la première année de son application ses effets sur les récoltes, le marnage ne les produit guère qu'après la première année.
Sous l'influence de la marne, nous voyons la qualité desprairies naturelles s'améliorer, la culture des prairies artificielles de légumineuses devenir possible. L'apport de marne dans un sol où le calcaire fait défaut produit une modification radicale et permet d'obtenir des récoltes avantageuses, de substituer des cultures riches, comme celles du froment, aux maigres cultures de sarrasin ou de seigle. Le marnage comme le chaulage profite à toutes les plantes; il n'y a entre ces deux procédés qu'une différence de rapidité et d'intensité d'action; ce que nous avons dit du premier s'applique donc au second.
Pratique de l'épandage. — La marne est toujours portée directement aux champs; il ne faut jamais l'emmagasiner, afin de ne pas augmenter les frais de manutention.
Mode d'épandage, — On la dépose en petits tas espacés comme le fumier de ferme, et on lui laisse le temps de se déliter; puis on la répand uniformément sur le
sol au moyen de la pelle. Quelquefois aussi, au lieu de faire des tas, on répand dès le début les morceaux de marne à la surface du sol; leur délitement s'effectue aussi bien de cette manière et on n'a pas à faire une manipulation double. Dans l'un ou l'autre cas, comme il reste presque toujours des morceaux non entièrement délités, on achève de les briser en faisant passer un rouleau et en donnant ensuite un coup de herse.
Enfouissement, — L'enfouissement se fait au moyen de la charrue à une profondeur qui varie, suivant les terres et les cultures, de 1 5 à 3o centimètres. En général, plus les labours sont profonds, plus par suite la masse de terre sur laquelle on opère est considérable, plus il faut donner de marne. On n'a pas intérêt à enfouir la marne à une très grande profondeur, puisque les eaux pluviales ont une tendance à l'éliminer des parties supérieures et à l'entraîner dans les couches profondes.
Époque de Vépandage. — On choisit de préférence la fin de l'automne pour épandre la marne ; elle passe alors l'hiver sur la terre, se délite graduellement, et, au moment des labours de printemps, elle est prête à être incorporée au sol. Celle qu'on répandrait après l'hiver ne produirait pas sur la récolte de l'année un effet appréciable. Comme le marnage nécessite des charrois nombreux, il faut choisir pour cette opération le moment de l'année où les ouvriers et les animaux sont disponibles, mais en même temps on doit éviter les époques oti la terre est détrempée et inaccessible aux attelages.
Emploi simultané de la marne et des différents en-grais, — On peut appliquer le fumier sur une terre marnée et enfouir le tout par un même labour. La marne ayant été appliquée en automne se trouve délitée
à la fin de Thiver, et lorsqu'à ce moment on donne une fumure, elle se trouve toute prête à être enterrée. Mais il faudrait se garder de laisser longtemps la marne et le fumier en contact à Tair libre, parce qu'il se produirait, sous rinfluence du carbonate de chaux, du carbonate d'ammoniaque qui se volatiliserait. Cette cause de déperdition n'est pas à craindre, si on procède immédiatement à l'enfouissement, les propriétés absorbantes de la terre maintenant le carbonate d'ammoniaque formé. Il en est de même du sulfate d'ammoniaque qui, s'il restait longtemps en contact avec le carbonate de chaux, dégagerait de l'ammoniaque. Ici encore l'enfouissement immédiat doit être recommandé. Quant aux autres engrais azotés organiques ou minéraux, sang desséché corne, nitrate de soude, ainsi que les engrais verts, ils n'ont pas à craindre le contact de la marne; cependant il est préférable de les enterrer sans trop de retard.
Pour les phosphates naturels, nous renverrons à ce que nous avons dit à propos de l'emploi simultané du phosphate et de la chaux; il vaut mieux employer le phosphate à i'avance, afin de laisser aux matières organiques du sol le temps de le rendre assimilable, car si l'on donnait en même temps la marne et surtout si on la donnait au préalable, l'action dissolvante de la matière organique sur le phosphate serait considérablement diminuée. Le phosphatage doit donc précéder le marnage comme le chaulage. Quant aux superphosphates, il est bon de ne pas les laisser en contact avec la marne avant de les enfouir, parce que celle-ci fait rétrograder très facilement leur acide phosphorique soluble et entrave ainsi leur diffusion dans le sol. Cette rétrogradation, il est vrai, se produit rapidement dans la terre ellemême, mais il vaut mieux la laisser s'opérer spontanément
après incorporation au sol, parce que la diffusion est alors plus parfaite.
Quantités de màme à employer. — Citons quelques chiffres pour montrer quelles sont les quantités de marne employées dans diverses régions où cette pratique est fréquente :
Dans la Sarthe, on met par hectare une dose de 5 à 20 mètres cubes et quelquefois davantage.
Dans le pays de Caux,on marne tous les 20 ou 25 ans, à raison de 20 à 5o mètres cubes par hectare, avec une craie marneuse ou blanche extraite du sous-sol. D'après M. Marchand, les quantités reconnues les meilleures pour cette région varient de 20 à 40 mètres cubes, suivant que le labour est de o™,i5 ou de o",3o de profondeur.
Dans le Vexin normand, on se sert également de la craie marneuse du sous-sol, appliquée à raison de 40 mètres cubes à rhectare tous les vingt ans.
Dans TEure et dans Eure-et-Loir, on marne tous les quinze ans avec 10 à 35, le plus souvent 20 mètres cubes.
Dans la Picardie et TArtois, le marnage est usité à la dose de 5o à 55 mètres cubes par hectare; son action se fait sentir dès la deuxième année et diminue à la douzième; on le renouvelle tous les quinze ou dix-huit ans.
Dans la Brie, où les terres contiennent généralement moins de i pour 100 de carbonate de chaux, la quantité de marne varie, suivant la nature du sol et celle de la marne elle va de i5 à 40 mètres cubes par hectare.
Dans la Beauce et le Gâtinais, où le calcaire appelé chacre est peu profond dans le sous-sol, on marne à raison de 3o à 35 mètres cubes.
En Sologne, on emploie une marne contenant 40 pour 100 de carbonate de chaux, à raison de 40 mètres cubes pour les terres sableuses et de 5o à 80 mètres cubes pour
les terres argileuses; ces doses s'appliquent pour une période de quinze à vingt ans.
Dans la Brenné, où la marne est moins rare et moins coûteuse, on trouve les mêmes habitudes qu'en Sologne.
On voit combien varie la dose du marnàge; on ne peut pas indiquer d'une manière générale les proportions de marne à employer; elles changent avec la nature de la terre, suivant qu'elle a besoin de quantités de calcaire plus ou moins fortes, avec la composition de la marne elle-même, avec la profondeur qu'on donne au labour et aussi avec les conditions économiques du marnage.
Variations suivant la nature de la terre. — La quantité de marne à répandre dépend dans une certaine mesure de la proportion initialedu calcaire dans la terre« Lorsque celle-ci en est totalement dépourvue, ou qu'elle en contient seulement de très faibles quantités, il y a lieu de porter le marnage à son maximum; lorsqu'au contraire le sol contient des quantités sensibles de calcaire, on peut se borner à lui donner de plus petites doses de marne.
Mais ce qui, plus encore que la teneur en calcaire du sol, doit influer sur les proportions de marne à employer, -c'est la nature des terres. Celles qui sont légères en exir gent de moindres quantités; celles qui sont fortes des quantités plus élevées ; les terres riches en matières organiques ont besoin de plus de calcaire que celles qui n'en contiennent que peu.
Puvis, qui a fait de nombreuses observations sur le marnage, admet que toutes les terres contenant moins de 3 pour loo de calcaire dans la couche arable profitent de l'application des marnes, et quel'on doit chercher à introduire dans le sol assez de carbonate de chaux pour arriver à cette limite. Cette opinion, qui est encore partagée par beaucoup d'agriculteurs, est trop absolue.
Nous savons en effet que certaines terres, particulièrement les terres légères, sont suffisamment pourvues de calcaire, même lorsqu'elles en contiennent seulement aux environs de i pour 100 et que d'au très terres, comme celles qui sont très argileuses, n'ont pas toujours du calcaire en suffisance lorsqu'elles en renferment déjà 4 à 5 pour 100. Il faut donc abandonner cet errement contre lequel de Gasparin a déjà protesté* La nature du sol est un facteur beaucoup trop important pour qu'on puisse le négliger; d'ailleurs pour amener les terres pauvres en chaux jusqu'à contenir 3 pour 100 de calcaire, il faudrait faire des apports de marne s'élevant à plusieurs centaines de mètres cubes qui entraîneraient à des dépenses énormes.
On peut apprécier par un calcul très simple la quantité de marne qu'il faut donner à une terre pour amener celle-ci à un taux déterminé C de calcaire, en tenant compte : i® de la richesse primitive du sol C; 2" de la richesse de la marne Q; 3** de la profondeur du labour P. En appelant X le nombre de mètres cubes de marne qu'il faudra employer , on a :
Variations suivant la qualité de la marne, — Un des facteurs importants dans la détermination des quantités de marne à employer, c'est la qualité même de la marne.
Nous avons précédemment montré les différences considérables qui existent dans la proportion du calcaire ; cet élément, le plus important, peut en effet varier presque du simple au décuple, puisque certaines marnes ne contiennentque 10 pour loode carbonate de chaux, alors que
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d'autres en contiennent jusqu'à 90 pour 100. On comprend qu'avec des variations aussi considérables, les résultats obtenus avec les mêmes doses peuvent être très dissemblables et qu'il faut compenser par la quantité l'insuffisance de la qualité, de manière à introduire dans le sol des proportions de chaux sensiblement égales. Si une marne contient, par exemple, 20 pour 100 de carbonate de chaux, tandis qu'une autre en contient 80 pour 100, il faut environ 4 fois autant de la première que de la seconde pour produire le même résultat. L'analyse de la marne a donc une grande importance au point de vue des quantités à employer.
Une autre considération doit entrer en ligne de compte; certaines marnes se délitent beaucoup mieux que d'autres et sont susceptibles de se réduire en particules beaucoup plus fines. Ce sont les plus actives et dont on peut employer des quantités^ moindres, en raisonde leur extrême divisibilité; à richesse égale de carbonate de chaux, il faut donc donner en plus forte proportion les marnes qui se délitent moins bien.
De Gasparin cite un exemple frappant de Tefifet du délitement. Deux marnes soumises à son examen contenaient à peu près la même quantité de carbonate de chaux, or 25 voitures de Tune d'elles produisaient le même effet que 200 voitures de l'autre. En étudiant la faculté de délitement, de Gasparin trouva que la première tombait tout entière en poussière au sein de l'eau, tandis que l'autre donnait, pour 1000 parties, i25 parties très fines et 875 parties formées de petits rognons calcaires ne se délitant pas. Le rapport des éléments fins ■:f^ des deux marnes est précisément égal aux quantités des deux marnes qu'il faut employer pour produire le même résultat.
Quant on veut déterminer les doses de marne à
employer, il faut toujours calculer d'après la proportion de marne active, c'est-à-dire délitable, comme nous Pavons indiqué.
Apport d'autres éléments. — L'apport du calcaire est le but essentiel du marnage, mais on aurait tort de ne pas tenir compte des autres éléments qui existent souvent en grande quantité. Sans parler ici du phosphate, de la potasse et des matières azotées qu'on trouve souvent en petites quantités dans les marnes et dont l'effet fertilisant en augmente la valeur, il existe des substances inertes par elles-mêmes, mais qui peuvent par leur mélange modifier avantageusement certaines terres. Lorsque ces substances inertes sont constituées par de l'argile, ce qui est fréquemment le cas, et qu'on applique la marne à des sols légers et trop perméables, cet apport d'argile peut modifier les qualités du sol, en lui donnant plus de consistance, en augmentant ses propriétés absorbantes et en atténuant sa trop grande perméabilité. L'argile qui manque souvent dans les terres très légères et qui est un élément presque aussi important que le calcaire lui-même, peut donc se trouver apportée incidemment par le marnage en même temps que le carbonate de chaux, et comme les proportions d'argile existant dans les marnes sont parfois plus élevées que celles du calcaire, cet apport est loin d'être insignifiant.
Souvent aussi la marne est mélangée de sable; si alors on l'applique à des terres fortes, le sable intervient pour diviser la masse plastique par son simple mélange et pour diminuer ainsi la ténacité excessive de pareils sols. Lorsqu'on a le choix entre des marnes de différentes constitutions, il faut tenir compte des propriétés des matières étrangères qu'elles renferment et donner de préférence les marnes argileuses aux terres légères et les marnes sableuses aux terres fortes.
Ces substances, sable et argile, restent d'ailleurs acquises à la terre, même lorsque le calcaire qui les accompagnait a disparu par Téfiet des cultures ou par celui des eaux d'infiltration ; tandis que l'action du calcaire n'est que d'une durée limitée par suite de sa disparition, celle du sable ou de l'argile qui l'accompagnait est indéfinie.
Variations suivant la profondeur des labours. — Les labours profonds, qui ont une si heureuse influence sur la végétation, augmentent d'autant le volume de terre qu'on met en œuvre. Chaque fois que l'épaisseur du sol proprement dit le permet, il est avantageux de recourir à cette pratique. Le marnage, pour produire les mêmes effets, doit être d'autant plus abondant que les labours ont été faits plus profondément. Il y a en effet une relation entre la proportion de marne et la proportion de terre. En supposant qu'il faille i pour 100 de marne dans la terre pour que celle-ci fût améliorée, on comprend que si, par un labour plus profond, on met en mouvement une quantité de terre double, la proportion de marne devra être double pour parfaire la proportion de I pour 100.
M. Marchand cite pour le pays de Caux les doses adoptées par la pratique, suivant que le labour est plus ou moins profond :
Labour de i5 cent. Dose la meilleure, 20 m. cub. à Thectare.
Variations suivant les conditions économiques. — Lorsque la marne est abondante et à bas prix, au voisinage des terres auxquelles on veut la donner, on peut, sauf les restrictions que nous ferons plus bas, procéder à des marnages copieux, n'étant pas exposé à grever de
ce chef sa propriété de frais excessifs. On appliquera plus largement le marnage sans s'astreindre à donner strictement les doses indispensables. Il ne saurait en résulter de graves inconvénients. Mais lorsque la marne revient à un prix élevé, soit par Tachât, soit, ce qui est plus fréquent, par les transports, il faut éviter de donner des doses exagérées et s'en tenir alors au minimum nécessaire pour obtenir un résultat. En n'appliquant pas cette règle, on s'exposerait à faire plus de dépenses qu'il n'est nécessaire et à grever sans profit la propriété de frais d'amélioration foncière illusoire. Le prix de la marne dans les carrières est extrêmement variable suivant son abondance et les besoins de la localité, mais il est généralement peu élevé ; ce sont les frais de transport qui influent le plus sur le prix de revient du marnage. Lorsque, par exemple, la marne vient de loin et se paye jusqu'à 6 francs le mètre cube, comme cela arrive pour certaines régions, il faut l'appliquer judicieusement en proportions juste suffisantes, et en évitant le gaspillage; quelques mètres cubes employés en plus du strict nécessaire constituent une dépense inutile déjà très sensible. Tandis que, si elle est à un prix très bas, par exemple ào'. Sole mètre cube, comme dans le Vexin normand, on peiit en mettre sans y regarder de si près et dépasser de quelques mètres cubes ce qui est nécessaire.
Pratique rationnelle du marnage. — Ces considérations générales étant exposées, examinons quelles quantités il convient de donner dans les différents cas et quelle durée d'action on 'peut leur assigner.
Ici comme pour le chaulage, nous ne conseillons pas les doses excessives destinées à une longue période ; les mêmes raisons nous font préférer l'application de la marne par quantités relativement modérées et répétées
28o LES ENGRAIS.
plus fréquemment. L'efifet du marnage sur la déperdition des éléments fertilisants de la terre est comparable à celui du chaulage; des doses très fortes, surtout quand elles ne sont pas soutenues par des fumures appropriées, conduisent rapidement la terre à l'épuisement. Cependant pour les sols très riches en matières organiques, il est bon d'appliquer un très fort marnage qui transforme la terre en un sol de culture. De même lorsque la marne apporte avec elle des quantités notables d'argile, et qu'on la donne à des terres très légères, on peut employer d'un coup une plus grande quantité, puisque le calcaire porte avec lui de l'argile qui diminue la perméabilité de la terre. Une forte dose transforme dans ce cas un sol de très médiocre qualité en une bonne terre arable, et les déperditions d'azote qui s'effectuent sous l'influence d'un marnage énergique se trouvent compensées par les qualités physiques que la terre a acquises. On peut en dire autant des marnes sableuses données aux terres fortes et qui, à dose élevée, rendent meubles et cultivables des sols qui étaient trop compacts. C'est en ceci surtout que la marne se distingue de la chaux; elle apporte avec elle des quantités élevées de produits secondaires ayant souvent un rôle important, alors que le chaulage n'apporte avec lui que de la chaux. Plus la marne se rapproche du calcaire pur, plus il faut être réservé dans son application pour ne pas tomber dans les inconvénients de doses excessives que nous avons signalés en parlant du chaulage. Lorsqu'on a pratiqué au début un fort marnage^ on peut attendre quelques années, avant de penser à la restitution de ce qui est enlevé par les récoltes et par les eaux. Le plus souvent on attend i5 ou 20 ans, c'està-dire jusqu'à un moment où la chaux a presque totalement disparu et où les plantes des terrains acides, et
plus particulièrement l'oseille, commencent à reparaître. Nous pensons qu'on a tort d'attendre cette limite extrême. Il est plus judicieux, lorsque le sol a été amélioré par un premier marnage, de l'entretenir en bon état, en rendant tous les 3 ou 4 ans la proportion de carbonate de chaux qui a été éliminée. On peut estimer, avec M. Schlœsing, que les récoltes enlèvent au maximum 1 5o kilog. de carbonate de chaux par an et par hectare, et que Teau de pluie traversant la terre en enlève de son côté 45o kilog. ; c'est donc une quantité totale de 600 kilog. de carbonate de chaux qui disparaît annuellement du sol. Si tous les 3 ou 4 ans, au début de chaque assolement, on fait un apport de marne, pour compenser cette diminution, le sol restera en permanence pourvu de suffisantes quantités de calcaire. C'est le procédé que nous conseillons d'employer; il est plus rationnel et permet de maintenir la terre en bon état. Ces restitutions répétées ont d'ailleurs l'avantage d'échelonner les frais, tandis qu'un renouvellement à longue échéance, nécessitant en quelque sorte une nouvelle reconstitution du sol, entraîne à une mise de fonds importante à faire d'un coup.
En supposant qu'on ait à sa disposition une marne contenant 40 pour 100 de carbonate de chaux, ce serait environ i,5oo kilogrammes adonner chaque année ou 6,000 kilogrammes tous les 4 ans, soit entre 4 et 5 mètres cubes.