LES
Messieurs,
Depuis 1861, j’ai coutume de résumer chaque année, dans une série de conférences publiques, les résultats de mes études sur les moyens d’entretenir et d’accroître la fertilité du sol, en dehors des traditions consacrées par l’expérience du passé.
Cet enseignement appartient essentiellement à la science par son caractère et par son origine; dès le principe, cependant, il. a été conçu dans l’espoir de fournir à la pratique un guide' auquel elle pût se confier en toute assurance; aussi tous mes efforts tendent-ils à le dégager le plus possible, sans rien lui faire perdre toutefois de sa rigueur et de
sa précision, des formules théoriques qui ne me sont pas imposées par la nature même du sujet.
Depuis que la liberté du commerce est devenue le régime économique vers lequel tendent toutes les nations, on sent mieux chaque jour Timportance des questions agricoles. En effet, sous l'empire de ce régime nouveau, un pays ne peut avoir de prospérité durable, qu’à la condition de faire mieux que les autres pays auxquels ses marchés intérieurs sont ouverts; il faut absolument qu’il produise plus et avec plus d’économie.
Par quel procédé ce but peut-il être atteint?
Voilà ce que nous devons rechercher ensemble en nous fondant de préférence sur les faits dont je puis ici même vous rendre témoins.
Au moment d’aborder mon sujet sous ce nouvel aspect, ma pensée se reporte, non sans émotion, à une époque où une auguste bienveillance jugea mes premiers travaux dignes d’être encouragés. Beaucoup de bons esprits doutaient alors de leurs résultats, parce qu’ils ne s’appuyaient que sur des études de laboratoire.
On avait de la peine à croire qu’il fût possible, comme je l’avais avancé, de régler les effets de la végétation au moyen des éléments que la chimie découvre dans les plantes et de fonder en quelque sorte une agriculture nouvelle sur leur emploi.
L’Empereur en jugea autrement et la fondation du champ d’expériences de Vincennes, vint attester une fois de plus la sollicitude éclairée du souverain pour nos intérêts agricoles.
Je viens de dire que notre agriculture avait besoin d’élever sa production, afin de réduire ses prix de revient. Les moyens qui doivent le lui permettre exigent, pour revêtir à vos yeux leur véritable caractère, que je prenne mon point de départ dans les termes les plus reculés du problème agricole, et que je commence par vous dévoiler les éléments mêmes dont les végétaux sont formés, puisque c’est à eux
que l’agriculture devra recourir désormais pour élever ses rendements.
C’est donc à une étude essentiellement théorique que je dois vous convier aujourd’hui. Pour atteindre le but que je me suis marqué, il faut, en effet, que je décompose en quelque sorte sous vos yeux la substance môme des végétaux, et que je vous démontre que malgré les formes si variées qu’elle affecte, puisqu’il existe plus de deux cent mille végétaux différents, nous pouvons cependant la définir avec autant de rigueur que les composés les plus simples de la nature inorganique, dont la reproduction est devenue un véritable jeu pour les chimistes de nos jours.
Ceci m’amènera à vous entretenir de faits d’un ordre différent ; c’est que, dans les végétaux, rien n’est, stable et que leurs éléments éprouvent, au sein des divers organes, certains déplacements, véritables migrations, dont une loi permanente règle l’ordre et la succession.
Mais ces notions, si éloignées qu’elles vous paraissent en ce moment, peut-être, du but de l’agriculture, ne suffisent point encore à nos desseins. Les végétaux sont sous la dépendance des agents impondérables : lumière, chaleur, électricité ; or, il faut absolument que nous apprenions à connaître la nature des effets de chacun, pour nous en faire au besoin des auxiliaires.
Les résultats utiles, les applications d’un avantage certain, sont le but auquel nous devons nous attacher de préférence ; mais soyez persuadés que nous l’atteindrons d’autant plus sûrement que nos déductions et nos préceptes, exempts de tout empirisme, puiseront leurs justifications dans les données théoriques qui les auront précédés.
J’aborde donc cette première question : De quoi est formée la substance des végétaux? D’où vient-elle, comment s’opère la combinaison des éléments que l’analyse nous y fait découvrir?
Sur ce point la chimie est aussi nette qu’affirmative*
Elle nous répond : de quatorze éléments, toujours les
mômes, qu’il convient de ranger dans ces deux séries parallèles.