‹ Les engrais chimiques (volume 2)Chapitre 81 sur 100 · VALEUR DES PRODUITS · texte numérisé non relu

VALEUR DES PRODUITS

Avec l’engrais complet divisé 1,859 fr.

Avec l’engrais complet employé en une seule fois. 1,464

Différence en faveur delà division de l’engrais. 575 fr.

Ainsi, rien que pour avoir divisé l'engrais, on a obtenu un excédant de 14 hectolitres de blé et 5,550 kilogr. de paille, contre une perte de 1 ,550 kilogr. de pommes de terre, ce qui se traduit par une différence de 575 fr. en faveur du partage de l’engrais, effet qu'on ne peut obtenir avec le fumier de ferme, qui forme un tout indivisible.

J'arrive à la fonction de l’humus, et à l’examen de la question de savoir, s’il est vrai qu’on ne puisse recourir aux engrais chimiques qu'à titre d’agents auxiliaires, et non à titre de fumures régulières, continues et permanentes, comme je l’affirme.

Trois propositions résument ce que nous savons à l'égard des fonctions de l’humus.

Par lui-même, l’humus est sans action sur les végétaux. Il n’est pas absorbé en nature par les plantes. On peut donc se passer d’humus, et ce qui le prouve, c’est la possibilité de produire dans le sable calciné des plantes qui ne le cèdent en rien à celles venues dans la bonne terre.

Voulez-vous une démonstration irrécusable de ces deux propositions?

La terre des Landes est formée de deux choses : de sable siliceux, et de 5 ou 4 centièmes d'humus produit par la décomposition spon-

tanée des feuilles de pin. Eh bien! instituez deux cultures parallèles : l’une dans le sable calciné, et l’autre dans la terre des Landes. Le rendement sera le même dans les deux cas. 11 est donc manifeste que l’humus n’ajoute pas à la fertilité du sol.

11 y a un cas cependant où l’humus peut manifester un effet utile incontestable : c’est celui où, indépendamment de l’engrais, on chaule la terre. Dans ce cas, le rendement obtenu dans la terre des Landes l’emporte notablement sur celui obtenu dans le sable calciné. Précisons ces faits par quelques chiffres.

Dans le sable calciné, fumé avec l’engrais complet, 20 grains de blé produiront 22 grammes de récolte. Avec le même engrais, la récolte sera encore de 22 grammes dans le sable humifère des Landes. Ajoute-t-on du carbonate de chaux au sable calciné, la récolte reste à 22 grammes. La même addition faite à la terre des Landes élève le rendement à 50 grammes. Voilà donc un cas où 1 humus s'est montré efficace.

Quel a été dans ce cas particulier le mode d’action de l’humus? A-t-il été absorbé en nature? Non. Il a agi en favorisant la dissolution du carbonate de chaux, et cela est si vrai que si, dans un sol formé uniquement de sable calciné, et par conséquent exempt d’humus, on remplace le carbonate de chaux par le sulfate de chaux, qui est plus soluble, et mieux encore par le nitrate de chaux (dont l’azote entre en ligne de compte à titre de matière azotée), le rendement égale celui qu’on avait obtenu précédemment dans la terre des Landes chaulée.

De là il faut donc conclure que l’humus n’est point une nécessité imposée à la culture, et que par lui-même il ne participe pas à la nutrition végétale.

Mais, ne manquera-t-on pas de me dire, ce sont là des expériences de cabinet , et en matière agricole, on ne peut conclure avec certitude que lorsque la pratique a prononcé. Consultons donc la pratique, mais, auparavant, définissons la nature et le caractère du témoignage que nous voulons lui demander.

Pour décider si l’humus est indispensable, il y a deux moyens : le premier consiste à soumettre une terre de qualité médiocre au régime exclusif des engrais chimiques; le second moyen, qui est plus prompt, consiste à faire la même expérience sur une terre dépourvue d’humus. S’il y a concordance entre les résultats de ces deux ordres de preuves, si les rendements se maintiennent aussi

élevés sur la terre absolument dépourvue d’humus et sur la terre qui l’a perdu peu à peu sans que sa fertilité en soit affeclée, il est évident que l’humus n’est pas nécessaire au maintien et à la prospérité de la vie végétale, il est manifeste qu’on peut s’en passer.

Mais, en supposant l’expérience conforme à ces prévisions, en faut-il conclure qu’on doit bannir l’emploi de l’humus lorsqu’on peut s’en procurer économiquement? Une telle conclusion est aussi loin de mon esprit que la pensée de proscrire l’usage du fumier, quand on peut le produire dans de bonnes conditions.

Ce que j’ai voulu établir, c’est que l’humus, pas plus que le fumier, n’est une nécessité imposée à la culture, et voici les preuves que je puis invoquer à l’appui de cette assertion.

Le champ d’expériences de Vincennes est au régime des engrais chimiques depuis six ans. Or, les rendements avec l’engrais complet, au lieu de baisser, vont toujours s’élevant. La terre naturelle, au contraire, est arrivée à un état voisin de la stérilité. Un 1805, elle a rendu 11 hectolitres de froment; en 1864, 7 hectolitres ; en 1805. 7 hectolitres; mais en 1860 elle est descendue à 4 hectolitres.

Pour arriver à la contre-épreuve, dont je parlais il y a un moment, j’ai fait défricher, en 1864, au domaine de Belleau, dans la Drôme, 2 hectares d’un coteau aride. La terre y est si pauvre, que le froment, sans engrais, y reproduit à peine sa semence. Pour 2 hectolitres semés, on a récolté 2 hectolitres 8 la première année, et 2 hectolitres la seconde. Avec l’engrais complet, le rendement a atteint 50 et 50 hectolitres; avec 29,059 kilogr. de fumier, c’est-à-dire avec un engrais pourvu d’humus, il est resté à 10 hectolitres 8.

Au même point de vue, l’expérience faite par M. Ponsard, à Omev, aune valeur inappréciable. Tout le inonde sait bien que les terrains crétacés de la Champagne, à l’état de landes, ne contiennent pas d’humus. Eh bien! sur une terre de cette nature, avec 100 mètres cubes de fumier, on a obtenu 15 hectolitres de grains, et 55 hectolitres avec 1,200 kilogr. d’engrais chimiques.

Ainsi, soit qu’on opère dans le sable calciné, ou dans des sols naturels presque aussi pauvres, on obtient avec les engrais chimiques des rendements égaux, si ce n’est supérieurs à ceux que produisent les bonnes terres au régime du fumier.

La question de l’humus étant, je crois, épuisée, il me faut répondre à une dernière objection.

On ne manquera pas de me faire remarquer que les engrais que j’emploie dans le sable calciné contiennent des produits qui ne se trouvent pas dans l’engrais complet, et qu’il est présumable qu’un jour viendra, pour les terres pauvres notamment, où il faudra ajouter à celui-ci une partie, si ce n’est la totalité des minéraux que j’en ai actuellement exclus.

Cette éventualité me paraît en effet probable ; mais en quoi condamne-t-elle le présent et compromet-elle l’avenir? Par mes cultures dans le sable calciné, j’ai déterminé les conditions de la production végétale à leur plus haut degré de généralité. Je demande maintenant à la pratique agricole de m’indiquer à quel point il faut se rapprocher de ces conditions, bien résolu à exclure de l’engrais complet tout ce qui n’aurait pas manifesté une action certaine et bien constatée, et à n’y rien ajouter sur la foi d’inductions que l’expérience n’aurait pas justifiées.

Je le répète donc, je conclus du succès de mes cultures dans le sable calciné et des faits pratiques qui sont venus les confirmer, qu’on peut sans hésitation avoir recours aux engrais chimiques dans toutes les conditions, et faire faire, à leur aide, à l’agriculture un progrès dont les méthodes du passé n’étaient pas susceptibles.

Mais, direz-vous peut-être encore, c’est là de la théorie, et de la théorie où il n’v a rien de nouveau, tout cela a été dit et mieux dit. Alors expliquez-moi, monsieur, pourquoi le monde agricole est si attentif à ces questions; pourquoi des usines destinées à la fabrication de ces produits se montent sur la foi de ces nouveaux enseignements; pourquoi enfin ces procédés, que vous déclarez si défectueux, se propagent-ils avec une intensité à laquelle je n’aurais pas osé croire, si je n’en voyais tous les jours de nouvelles preuves? Quoi! tout cela est faux; il n'y aurait là qu’une œuvre de fausseté et de mensonge? A qui persuadera-t-on qu’à une époque de publicité comme la nôtre, l’opinion puisse devenir à la lois complice et victime d’une pareille mystification.

J’arrive à une dernière considération, que j’aurais voulu écarter de ce débat; mais que vos attaques, vos allusions à nos relations passées, et ma situat ion personnelle ne me permettent pas de passer sous silence.

Lorsque les noms de M. Dumas et de M. Boussingault se pré-

sentent sous votre plume, votre enthousiasme s’élève jusqu’à l’apothéose, et votre lyrisme ne recule pas devant la nécessité de travestir des faits authentiques pour en changer le caractère et la valeur devant l’opinion.

Vous êtes de bonne foi, je n'en doute pas, et cependant quand je compare ces éloges aux travestissements que vous faites subir à mes conférences, sans les avoir lues, il est vrai ; je ne puis oublier certaines coïncidences dont il me semble qu’il est bon que le public soit instruit. Ainsi vous ne pouvez nier que l’initiative de M. Dumas, indirectement appuyée par M. Boussingault, vous ait valu un concours financier d’une grande impgrtance en faveur de l’industrie que vous avez cherché à fonder en Norvège, pour utiliser les résidus provenant des pêcheries.

Je ne veux mettre en cause ni votre loyauté, ni votre indépendance, ni vos convictions, je me borne à constater, entre vos éloges et un service rendu, une coïncidence qui, malheureusement, n’est pas la seule que j’ai à signaler.

Vous avez parlé de nos relations : elles remontent, si je me souviens bien, à 1860 ou 1861. Elles sont nées de votre initiative. Je vous ai reçu avec politesse, avec bienveillance même. Vous désiriez connaître mes travaux : je vous ai conduit à Vincennes, je vous ai ouvert mon laboratoire. Comment eussé-je manqué de courtoisie envers un homme qui m’écrivait le 1 1 février 1862, par exemple, à propos d’une attaque dirigée contre moi par le Journal d'agriculture pratique :

« Ce n’est pas vous, monsieur, que je défends, c’est la vérité, et je continuerai à la défendre toutes les fois que l’occasion s’en présentera- C’est là, là seulement, qu’est la véritable indépendance et la noblesse de cœur, et jamais un mensonge ou une flatterie ne viendra salir ma plume.

« Je sais ce que vaut la tourbe des journalistes (notez qu'il s’agissait du Journal d'agriculture pratique) , et je le dis assez haut en toute circonstance. S'ils ne s’étaient adressés qu’à moi, je leur pardonnerai de grand cœur ; mais je fais remonter jusqu’à eux la plupart des turpitudes dont les hommes ont à se plaindre, et sur lesquelles peuvent gémir tous ceux qui aiment sincèrement leur pays à quelques opinions qu’ils appartiennent, » etc.

J’ai reçu de vous huit ou dix lettres de ce style. Je n’en citerai plus qu’une, qui porte la date du 10 décembre 1865.

(f J’ai à vous demander la relation de vos travaux, afin de pouvoir aider de toutes mes forces à faire ressortir l’importance de vos recherches.

« V avenir est à vous, monsieur , et venir en aide à vos efforts si louables , c'est faire une bonne action et servir utilement les intérêts de i agriculture. »

Vous ne vous bornez pas à ccs éloges épistolaires, et en quelque sorte confidentiels. En juin 1865, vous exprimez dans Y Annuaire aes engrais (page 102), à propos d’une nouvelle attaque dirigée contre moi par M. Barrai :

« Est-ce là delà discussion? Est-il vraiment digne d’un journal d’agriculture français, dirigé par un savant français, d’accueillir et, par conséquent, d’encourager de pareilles platitudes dirigées contre un savant français, par des gens que nous ne connaissons même pas, et pour en arriver finalement à ne rien prouver du tout. »

Nous en étions là, lorsque le 27 juin de cette même année 1865, c’est-à-dire quinze jours après ces fougueux éloges, je reçus, non plus de vous, mais de monsieur votre fils, une nouvelle lettre, où je lis : « Je partage entièrement vos vues au sujet de la situation de notre agriculture, » etc. Puis un paragraphe ainsi conçu : « Je serai bien aise de m’entretenir avec vous à ce sujet, monsieur ; et comme je connais votre bienveillance et votre initiative pour tout ce qui touche aux intérêts de l’agriculture, je serais heureux de vous soumettre quelques projets qui, je l’espère, feront plus que vous intéresser. »

L’entretien avait pour but de solliciter de moi, ou de mes amis, un concours de 60 à 70,000 francs pour donner à votre usine d’Aubervilliers une base nouvelle et plus étendue. Par M. Dumas et M. Boussingault, vous veniez d'obtenir un concours pour votre affaire de Norvège. On s’adressait à moi en faveur de l’établissement que vous possédiez en France. Ma réponse, très-bienveillante dans la forme, se réduisit néanmoins à un refus aussi explicite que péremptoire.

Monsieur votre fils ne se le tint pas pour dit, cependant. Le 6 juillet 1865, une nouvelle lettre me fut adressée : 7 pages in-8° dans lesquelles on m’exposait très en détail les conditions de remboursement et autres avantages présumés.

On me disait, par exemple : « Qu’avec 87,750 francs de fonds de roulement, équivalent à 1 ,500,000 kilogr. de matière fabri-

quée, et 55,000 francs de valeur immobilisée, on pouvait gagner 47,250 francs de bénéfice net; soit en chiffres ronds 54 pour 100. »

J’avais toujours soupçonné que vos engrais et leurs analogues étaient grevés d’un énorme profit. Mais, dans ces appréciations, je dois le confesser, j’étais resté beaucoup au-dessous delà vérité.

Dans cette même lettre on me disait encore :

« Permettez-moi, monsieur, de compter sur votre appui, lorsque j’en aurai besoin, car je sais que le cercle de vos connaissances est très-étendu, et que vous pouvez faire beaucoup, si vous le voulez, et si j’ai été assez heureux pour vous convaincre. »

Le 12 du même mois, nouvelle demande. Je fis répondre, cette fois, par un refus des plus nets, et après lequel de nouvelles sollicitations devenaient impossibles.

Depuis cette époque, je n’ai plus entendu parler de vous si ce n’est par la série d’articles auxquels je viens de répondre.

Ainsi, entre vos éloges et un service à vous rendu par MM. Dumas el Boussingault, première coïncidence ; nouvelle coïncidence entre un refus de concours financier de ma part et vos critiques succédant à des éloges faits pour embarrasser même ce que vous appelez mon orgueil.

Voilà les faits, monsieur; je laisse à l’opinion le soin de les apprécier. Je mets de côté votre indépendance et votre loyauté. J’admets qu’il soit possible, sans manquer absolument de ces deux qualités, d’accorder dans les jugements humains une part aux sentiments personnels, à la reconnaissance surtout ; mais il faut que le public soit instruit. Quant à moi, je me borne à poser une question : Un écrivain, dont l’éloge et le blâme, par un concours de circonstances que je ne veux pas apprécier, coïncident si parfaitement avec le succès ou les mécomptes de ses intérêts privés, remplit-il auprès du public les conditions d’une crilique indépendante, sure, aux jugements de laquelle l’opinion puisse se couder? Cette question, je la pose à nos lecteurs d’abord, puis au conseil de surveillance du Journal de /’ agriculture. Sa réponse dira ce qu’il faut penser de la profession de foi placée en tête de ce recueil, et dont le conseil s'est porté garant envers le public.

Page 1